Nastassja Martin, « L’amont des sources », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 8, notes de lecture)


Le petit livre rouge des glaciers, objet géopoétique s’il en est, est un texte d’alerte sur la fonte de merveilles.


Nastassja Martin n’est pas poète, si poète est un caractère défini. C’est une anthropologue, connue pour avoir écrit Croire aux fauves (Verticales 2019, puis folio, 2024), ouvrage dans lequel elle relate sa rencontre violente avec un ours sur une banquise, qui lui déchire le visage, lui casse la mâchoire, y laisse une dent à lui, et qu’elle-même blesse avec son piolet. Elle a désormais du fauve en elle, ‘et une expérience qu’on pourrait dire chamanique’, fait d’autres voyages, écrit d’autres livres. Elle a toujours un magnifique visage et une crinière sauvage à la rasta.

 

Si la poésie est déplacement de mondes et les siens sont animistes, elle sait de fait ce qu’est la poésie, peu importe le nom qu’on lui donne. L’ours en elle, elle dans l’ours, c’est une expérience plus que singulière. Ces ours sont maintenant souvent des bêtes amaigries ne trouvant plus de quoi manger sur les banquises qui fondent à bas bruit ou grand fracas de glaces bleues, grises et blanches. Chez Guérin, l’éditeur des livres sur la montagne, que j’ai toujours fréquentés avec passion, un petit livre de Nastassja Martin paraît sous le titre L’amont des sources. Le texte est extrait d’un ouvrage en grand format Les sources de glace, accompagné de photos d’Olivier de Sépibus. Nastassja Martin vit au pied de la Meige et a connu nombre de grands glaciers, à présents tous menacés. Le texte se termine sur une interview de l’auteur par Joseph Confavreux de Mediapart. Tout ce dont parle Natassja Martin, c’est de la disparition de ces mondes et de proposer une approche de partage et non d’exploitation.

 

The show must go on :

« Le rideau tombe, fin du spectacle, rentrez chez vous, il n’y a plus rien à voir. » (p.10). Et pourtant. « En deçà il y a des images il y a le son, sous le regard il y a la voix. Le glacier bulle gronde craque grince et gargouille, goutte claque suinte et grogne, rappelant à nos mémoires la menace qu’il a à ce jour incarné avec tant de superbe… (p.11) … Admettons qu’il y a bien quelque chose qui meurt, mais qu’est-ce que c’est, si ce n’est pas la puissance des masses élémentaires ni les êtres vivants qui s’y déplacent ? C’est autre chose. Un corpus de représentation proprement humaine des montagnes, situées dans une certaine histoire, la nôtre, celle qui a instauré les termes « nature », « environnement », « ressources », « gestion » comme des vérités universelles plutôt que comme des idées propres à un collectif donné qu’on peut provisoirement nommer moderne. …  ». (p.12)

 

C’est le premier bilan, il est écologique, mais rapidement, nous nous rendons compte que bien autre chose est en jeu, de tout aussi grave : « non, la montagne ne se ressemble plus, pas plus que nous. Voilà le gouffre : nos idées sur le monde ne sont plus tenables, ne sont plus vivables, comme les montagnes et leurs glaciers, elles ne tiennent plus debout. Voilà la métamorphose : il nous faut changer de forme pour vivre plus loin, en amont et en aval de la catastrophe » (p.12/13). En effet l’imaginaire est obligé de changer de représentation. Je me souviens de la déception d’un petit garçon, et c’était pourtant il y a fort longtemps, en voyant la langue sale de la mer de glace, lui qui avait dû s’imaginer un océan gelé immobile. « Mer de glace » était déjà devenu faux, était devenu irreprésentable sous ce terme.

 

Nastassja Martin en réfère ensuite avec justesse à l’histoire de la peinture. Caspar David Friedrich nous fait rêver à coup sûr avec ses personnages solitaires face aux montagnes si blanches et majestueuses. Son personnage le plus célèbre a l’allure d’un conquérant, et, heureusement aussi, d’un rêveur. Pour autant ce temps est déjà non seulement passé mais fini, terminé, clos. Il ne reviendra pas. La représentation, qui est déjà à elle seule une forme, va donc devoir trouver une autre forme, sauf à se dissoudre elle-même. Nous aurions dû, nous les humains, traiter la nature tout autrement, nous en aurions conçu une tout autre « cosmogénèse », nous dit l’auteure. Mais « ce n’est pas cela qui est arrivé ». La peinture est sans doute (avec la photographie) l’art de la montagne. Idéalisée ? Dominée par l’homme, qui devient « vraiment l’étalon de toute chose », industrialisant et mondialisant la nature, donc la montagne. La grandeur de celle-ci ne l’a pas protégée, au contraire, puisqu’elle nous résiste et que nous voulons être les rois du monde. « La montagne est un objet que d’un point de vue théorique : on peut décider de l’exploiter ou de la protéger parce qu’on la considère comme extérieure à nous ; pourtant, lorsqu’on y pénètre physiquement ou par l’esprit, au dix-huitième siècle comme aujourd’hui il se passe tout autre chose, nous sommes traversés par des fluides que nous traversons aussi, animés en dedans par des forces qui nous dépassent et qui pourtant nous meuvent, nos corps sont affectés, charpentés, dessinés dans la relation à la montagne. Toujours est-il -que cela nous plaise ou non- que nous avons pris pied dans un monde où c’est la théorie qui règne en maître sur le reste, et au premier chef sur nos affects, nos émotions, nos fulgurances : ressentez ce que vous voulez face au mont et merveilles dans votre intimité ; cela ne changera rien aux lois qui organisent un écosystème résolument démythifié, quoi que toujours utile aux humains en mal de vitalité. » (p.24/25). Dès lors qu’accessible et prétendument vaincu, (quelle illusion !) le « mythe » est détourné au profit d’utilisations matérialistes. Cette blessure que nous avons faite à la nature, nous l’avons aussi faite à nous-mêmes : « Parce que perdre ceux avec qui on pouvait auparavant dialoguer, êtres et entités, parties sans doute liées les unes aux autres dans leur diversité, oui, c’est triste. C’est triste et aucun d’entre nous ne s’en remet vraiment. » (p.27). La montagne est devenue « environnement », « ressource pour une dépense » (p.28). On sait pourtant combien la montagne ne pardonne pas aux amateurs. « Cette attention-là n’est pas anecdotique ; elle est constitutive d’une humanité plus proche d’anciennes manières d’être au monde, située en amont de toute cette histoire de rationalité moderne et d’extériorité de la nature, cette attention-là est une force et une puissance qui ne se donne que dans la conscience d’une infinie vulnérabilité. » (p.29). On reconnaît dans ce beau petit livre déchirant, lucide et révolté, les approches des mondes de Philippe Descola à propos de tout ce que nous n’avons jamais voulu apprendre des autres humains dans d’autres contrées dites sauvages et des non humains qui constituent leurs mondes avec eux. Les glaciers eux, sont oubliés au fur et à mesure qu’ils fondent : « the show must go on. » (p.33).

 

Des bulles de passé :

D’autres solutions pourraient être mises en place que la fabrication de faux nuages ou de fausse neige. L’anthropocène n’en a cure. « À quel moment le langage des sciences écologiques a-t-il été infecté par les sciences économiques ? », vaste question pour les écologistes actuels quelques peu débranchés du véritable enjeu. « La glace porte un souvenir », ses bulles d’air sont le témoignage très ancien d’une autre époque comme l’a découvert Claude Lorius en mettant des glaçons de la banquise dans son verre de whisky, voyant des bulles d’air s’en échapper, mesurant alors que « les bulles de gaz emprisonnés dans les glaces sont peut-être les témoins de l’atmosphère du passé… » (P.39). « … le lien étroit entre climat et gaz à effet de serre » est établi scientifiquement plus tard à part de cette intuition. L’aspect scientifique des choses n’est pas éludé par Nastassja Martin, mais de manière très pédagogique, on la suit sans aucune difficulté. Elle réussit à saisir dans ces brèves pages tout l’enjeu pour la nature/l’homme de laisser ainsi s’épuiser la planète sans être à son écoute. Ici ce sont les glaciers mais nous savons qu’il en est de même pour tant d’autres domaines naturels. L’enjeu c’est aussi notre mémoire. Certains peuples n’ont pas besoin de tablettes pour porter en eux le souvenir de leur civilisation qui continue de les faire vivre le mieux possible, n’utilisant que ce dont ils ont besoin. Notre fuite en avant actuelle, technologique, est ridicule. Des collectifs (habitants, regroupements) comme les appelle Nastassja Martin, n’ont « jamais considéré les montagnes comme des objets de la nature mais comme de lointains parents avec lesquels il faut s’efforcer de maintenir le dialogue pour que la vie au village soit possible. (p.44) Du chant, de la danse à la prière, on établit un lien avec ce que nous ne dominons en rien du tout mais qui nous laisse vivre.

 

Retrouver une « vitalité »

Une petite fille voulait manger le vent, ouvrant sa bouche grande ouverte, les cheveux flottants, ayant très bien saisi que le vent est une force avec laquelle elle avait envie de vivre : « une circulation consciente s’établit ». (p.45). Il s’agit de « respirer », de « voir », je dirais aussi de « toucher », il s’agit d’établir une « vitalité », une circulation entre tout cela pour que renaisse une autre forme, un autre rapport à la terre. Nous sommes dans la nature, nous sommes la nature, mais les autres de même, les glaciers, par exemple. Bien sûr il ne faut pas jouer au naïf qui se met en pagne pour écouter la nature, mais de refaire s’échanger toutes ces « cosmologies », « une remise en œuvre du dialogue entre les humains et leurs milieux. » (p.61)

 

Ceci est un livre politique au premier chef, l’urgence est là, on le sait. Les glaciers eux dont devenus moches, sales, brisés. Pourtant la poésie est partout car on parle de merveilles en disparition. Comme toujours il s’agit d’expérience. Je ramasse en ces jours de grand froid la jatte d’eau du chat, pour la changer. L’eau s’est transformée en glace, qui glisse du bol sous l’eau chaude. Un bol de glacier est dans l’évier, magnifique, avec des bulles, d’une transparence merveilleuse. Et je suis émerveillée. La forme est parfaite.

 

Tout cela est politique car ce qui est en jeu, outre la poétique du monde, c’est la survie de celui-ci.

 

Isabelle Baladine Howald

 

Nastassja Martin, L’amont des sources, Guérin, 2025, 66 p., 9€.