Patrick Werly, « Une bibliothèque fantôme » (13), une enquête de Poesibao, (enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.


 

Voir l’argument de l’enquête ici
Les personnes interrogées ont toute liberté de ne pas répondre à certaines questions, voire de ne répondre qu’à une question. Elles peuvent aussi proposer un texte général autour du thème des  « livres qui  ».

 

 


 

La réponse de Patrick Werly




Poesibao 
: Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?

Patrick Werly : Oui, j’ai le souvenir précis d’une rencontre avec un livre, qui m’a mis sur le chemin d’événements et d’amitiés que je n’aurais pas vécus autrement. Au cours d’une visite de Quimper en août 2005, où j’étais venu voir le petit musée Max Jacob, je suis entré dans une librairie irrésistible, qui avait pour enseigne « Les vents m’ont dit » (titre d’un recueil de chroniques de Xavier Grall, qu’Alain Perhoc avait choisi pour la librairie Calligrammes qu’il avait rachetée en 2002 après quelques années de service dans la marine nationale et qu’il a dû fermer en 2014). Sur une table de bois sombre, mon œil a été attiré par un livre d’un auteur que je ne connaissais pas, publié la même année par Fata Morgana, L’opuscule de Daniel Bourdon, de courts récits sans un mot de trop. Ce livre a poussé ma curiosité, j’ai lu les deux précédents, puis les suivants, et j’ai compris que si je ne le connaissais pas en 2005, c’est que la critique n’en parlait quasiment pas. J’ai donc écrit en 2008 un article sur l’ensemble de l’œuvre, puis prononcé une conférence-lecture, avec l’aide de deux étudiantes, dans une librairie, pendant les grèves universitaires de 2008-2009, et correspondu avec l’auteur à qui, depuis quelques années, je viens rendre visite chaque été à Montpellier, où il vit. Je prépare d’ailleurs avec François Lallier un cahier sur cette œuvre, qu’accueillera prochainement la revue Europe. Je dois donc cette rencontre au choix rigoureux d’un libraire qui avait l’œil pour repérer les livres qui dureront et qui passent d’abord inaperçus de beaucoup. Grâces soient rendues à ces libraires, que leur discrétion oblige parfois à mettre la clef sous la porte.
Il se trouve, et ce n’est sûrement pas un hasard, que les récits de Daniel Bourdon parlent souvent de livres rencontrés par hasard, et qui préoccupent longuement leur narrateur ; ce sont parfois des livres inventés, dont il a dû sentir la nécessité de leur donner cette forme d’existence. Le rabat de la couverture du livre que j’avais repéré au milieu des rayonnages en bois de la librairie de Quimper finit ainsi : « Les cinq textes de ce recueil évoquent les œuvres oubliées, inachevées ou inexistantes d’écrivains de seconde zone, méconnus ou fictifs. »

En écrivant ce qui précède, je me suis demandé si j’avais eu une expérience de ce type dans l’enfance ou à l’adolescence, qui aurait marqué ma vie de lecteur et ma vie tout court. Et, curieusement, en y réfléchissant, je ne revois pas de livre qui, dans sa matérialité, à un moment et dans un lieu précis, aurait surgi dans ma vie pour en dévier ou simplement en déterminer le cours. C’est d’autant plus curieux que j’ai très précisément en mémoire un moment d’une telle « évidence » (pour reprendre le mot si exact de votre question) pour le cinéma et la musique –
que je peux raconter en quelques mots.

Le cinéma d’abord, le premier à m’avoir ouvert les yeux. L’école primaire où j’étais inscrit en cours préparatoire avait organisé un matin une projection du film de Robert Flaherty Louisiana Story (1948) qui a marqué à jamais mon rapport à l’image. Des bancs avaient été transportés dans le gymnase, un projectionniste était venu installer le matériel, le noir s’est fait et j’ai un souvenir intact du visage de l’enfant qui dans le film voyait une compagnie pétrolière creuser des puits dans son bayou.

La musique est venue ensuite, six ans plus tard, pour m’ouvrir l’oreille : en classe de cinquième, un soir devant le portail du collège, un camarade de classe s’apprêtait à ranger dans sa sacoche un disque quarante-cinq tours qu’on venait de lui rendre mais, en me voyant, il me l’a tendu en me disant d’écouter ça. Il s’agissait de Jumping Jack Flash des Rolling Stones (1968). Rentré chez moi, je l’ai posé sur mon électrophone, qui n’avait connu jusqu’alors que des disques de variété française, celle que promouvaient les radios, et le choc a été instantané. C’est tout un nouveau pan de l’existence qui s’est découvert à partir de là au garçon sage que j’avais été jusqu’alors. (Ces découvertes vécues comme des événements ne peuvent bien sûr se comprendre que dans un contexte où les images, la musique, les textes n’étaient pas présents et accessibles comme ils le sont aujourd’hui.)

Or, pour les livres, rien de tel. Sinon, négativement, un souvenir marquant : peu après ma découverte du rock, en classe de cinquième ou de quatrième, j’avais emprunté au centre de documentation de mon collège un exemplaire de La Métamorphose de Kafka, dans l’édition du Livre de Poche dont la couverture représentait bien sûr un insecte effrayant sur fond rouge. Quand, à mon retour du collège, j’ai montré le livre à ma mère (qui n’avait jamais lu Kafka mais devait connaître l’adjectif « kafkaïen »), elle m’a demandé d’aller le rendre le lendemain, craignant que cela ne me perturbe. J’ai obéi et la lecture du récit en a été différée. Depuis, Kafka est toujours quelque part avec moi.

Hormis ce faux départ, je ne peux me remémorer de surgissement. Certes plusieurs livres ont imprimé un tournant à mon existence (je peux même dire sans emphase que je n’aurais pas pris, à l’adolescence et plus tard, les décisions que j’ai prises sans le dialogue mené avec les livres et en particulier avec ceux auxquels je suis resté fidèle) mais je ne peux me souvenir du moment et du lieu où ils ont surgi et ont pris place dans ma vie – et la raison en est probablement que je suis arrivé à ces livres parce qu’on m’en avait parlé, si bien qu’ils sont entrés dans mon existence sous le signe des mots, déjà ouverts en quelque sorte, sans en passer par l’existence concrète d’un objet matériel, encore muet et énigmatique.

Ces livres dont je ne soupçonnais ni l’existence ni l’importance qu’elle pouvait avoir, je suis parfois entré en relation avec eux par un autre camarade de l’époque du collège puis du lycée. Ce camarade était lui-même initié à ces lectures par une tante et un oncle que je rencontrais régulièrement chez lui. Ce sont ces conversations tenues en grande partie dans la cuisine de l’appartement de sa mère qui m’ont amené à lire André Breton et Alain Jouffroy. De Breton, Clair de Terre et les Manifestes du surréalisme, puis Nadja et L’Amour fou ont complètement changé le regard que je portais sur les livres et surtout ce que j’attendais d’eux. Et d’Alain Jouffroy, qui, dans les années 70 et 80, portait un peu plus loin l’héritage surréaliste, a compté avant tout pour moi De l’individualisme révolutionnaire, un recueil d’essais paru en 10/18 en 1975. Ces livres ont joué pour moi le rôle fondamental de passeurs. Par les Manifestes du surréalisme, je suis arrivé à Lautréamont, Rimbaud, Cros et tant d’autres ; par De l’individualisme révolutionnaire, à Saint-Pol-Roux, Bernard Noël, Jean-Christophe Bailly, Gérard Fromanger et de nombreux peintres. J’ai rapidement perdu de vue après les années de lycée les amis qui m’avaient ainsi initié mais les livres, eux, ont suivi un autre cours et sont restés dans ma vie, même si, sur certains, je suis aujourd’hui plus réservé.

Ces amis et ces livres m’ont donné à connaître une autre dimension de la lecture que celle que je connaissais par l’école. J’aimais l’école et ses enseignements, j’étais heureux d’y découvrir chaque jour ou presque de nouvelles dimensions dans les plis et les replis du monde et de m’exercer à des choses auxquelles je ne serais jamais arrivé seul (j’éprouvais par exemple un plaisir réel et quasi musical à résoudre des équations). Mais avec Jumping Jack Flash, Breton, Jouffroy, puis Bataille, Freud, Nietzsche et d’autres, lus de façon sauvage dans la foulée, j’ai découvert que l’école ne permettait pas de connaître l’ensemble de ce qui était et qu’elle n’était pas conçue pour rendre conscient de cette tache aveugle. Or, j’étais devenu impatient d’en savoir plus.

Je n’en ai pas pour autant perdu confiance dans l’enseignement, d’autant moins qu’il m’est arrivé, comme à beaucoup d’entre nous, de découvrir par l’institution des livres qui ne ressemblaient à rien de ce que j’avais jusqu’alors lu en classe. Mais j’ai su à partir de ces années-là que je devais aussi compter sur ce que mes amis et mes propres lectures pouvaient me faire connaître. Et c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles je cherche aujourd’hui encore dans les livres, les films mais aussi les paysages et les rencontres, un tremblement à l’horizon qui indique qu’ils peuvent ouvrir à quelque chose que je ne soupçonne pas encore, que je ne maîtrise pas et que je me garde bien de vouloir maîtriser. C’est l’héritage le plus précieux que je dois à ces livres : l’éveil de cet espoir, sans lequel on peut manquer beaucoup de rencontres et risquer de passer à côté de paroles où perce pourtant le témoignage de ce qui rend la vie possible.

Patrick Werly


Noms et titres cités par Patrick Werly
Jean-Christophe Bailly, Georges Bataille, Daniel Bourdon, André Breton, Charles Cros, Robert Flaherty, Gérard Fromanger, Sigmund Freud, Xavier Grall, Max Jacob, Alain Jouffroy, Franz Kafka, François Lallier, Lautréamont, Bernard Noël, Friedrich Nietzsche, Alain Perhoc, Arthur Rimbaud, Rolling Stones, Saint-Pol-Roux

Daniel Bourdon, L’opuscule ;
André Breton, Clair de Terre ;
André Breton, Manifestes du surréalisme ;
André Breton, Nadja ;
André Breton, L’Amour fou ;
Xavier Grall, Les vents m’ont dit ;
Alain Jouffroy, De l’individualisme révolutionnaire ;
Franz Kafka, La Métamorphose
Robert Flaherty, Louisiana Story (1948) ;
Rolling Stones, Jumping Jack Flash.