Dans Nous sommes des milliardes, Frédérique Guétat-Liviani fait de la langue poétique une résistance politique, collective, vivante et nécessaire.

Un livre important à plus d’un titre. D’une part pour celles et ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de découvrir ou d’entendre les trois ensembles qui le composent (Lumpenbaum-une / les fentes savent se taire-deux / dormance-trois) en revues ou lors de lectures publiques ; important d’autre part, pour son inscription dans le réel fracassé de notre temps, à l’exemple sidérant des fissures et meurtrissures de ces gardiens de la nature que sont les arbres, des ravages urbains et humains d’opérations dites de rénovation des quartiers, le tout à travers une écriture qui à la fois porte et déporte, fait signe et efface, à l’affut constamment des bribes de vie, des éclats de vérité, des oppositions nécessaires pour que « ça continue », mais nous on ne sait pas alors on s’oblige.
Un livre d’une grande générosité poétique, un tremblement de sincérité au seuil de l’étonnement de soi, surpris d’éprouver une peine si profonde à errer pour mesurer et interroger notre démantèlement. Important enfin pour sa dimension politique, d’une colère lucide, d’une résistance dans et par la langue, sans abstraction ni concession littéraire, au plus près de ce qu’une parole partagée permet doublement de vivre en commun et de combattre.
Un livre enfin au ras du réel, des lieux et des objets qui nous entourent. Mais un livre de convictions, un livre social, emportant poème après poème le vivant, végétal, animal et humain dans l’épellation simple et implacable des disparitions générées par la violence quotidienne du capitalisme d’aujourd’hui auquel résistent en s’opposant les gestes et les regards, si menus soient-ils, des êtres qui dépassent leur inquiétude et forment cortèges, manifestations, jusqu’à danser pour enchanter de nouveau la nécessité de faire obstacle au désarroi, attentifs à la leçon des plantes dans leur persistance à vivre.
Lorsqu’on parcourt ce livre, on est saisi par sa proximité avec l’ordinaire de nos existences, saisi par les exemples, les images qu’il donne de ces instants où la pulsion de vie transcende la douleur, la peur, la retenue. C’est la force de ces poèmes, précisément grâce à la langue de Frédérique Guétat-Liviani. Face à l’imposture récurrente des discours critiques, elle s’avère être l’onde profonde qui, au-delà des truismes d’une écologie médiatique politiquement domptée, se montre capable de par sa liberté et son inventivité langagière de nous renvoyer à ce que nous n’osons plus penser ni discuter, paralysés par le sentiment de prêcher dans le désert, un désert qui n’est plus comme nous le croyions jadis, le champ de tous les possibles.
Ainsi, remettre en scène, sous nos yeux, les fragments de nos jours dispersés dans l’activité du quotidien, mais un souffle existe / même s’il est inouï, est un geste politique essentiel et plus encore poétique car il refuse toute emphase pour serrer au plus juste les corps en dormance. La métaphore sylvestre devient l’arme, l’outil pour reconstruire ensemble un avenir sans illusions, donc libre, humble et fragile, mais ouvert à une prise de risques heureuse, on le souhaite, pour ne plus hésiter entre la haine et les larmes. D’où ce titre nous sommes des milliardes.
le jeune postier qui lance les mots d’ordre
au micro du camion dit nous sommes
des milliardes et des milliardes dans la rue
le défilé est long il répète les mots
quand je rentre chez moi j’écris dans un carnet
des milliardes
Cet extrait (page 59) pour toucher au cœur de l’écriture de Frédérique Guétat-Liviani, une prose comme essoufflée, mais qui scande telle une respiration mesurée le fil des mots ordinaires, leur conférant une force inattendue autant que discrète. C’est là le talent de ce livre, qui impose le féminin au lieu même où domine le nombre masculin d’une richesse obscène. Mais la rue dictera le chemin à suivre pour se joindre à cette autre multitude, cette milliarde en résistance adelphique.
Yves Boudier
Frédérique Guétat-Liviani. Nous sommes des milliardes. Lanskine, 2026, 15€