Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.
Les livres ne sont pas égaux
« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Yves di Manno, in Élagages
Les réponses d’Isabelle Baladine Howald
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?
Isabelle Baladine Howald : Ce qui me frappe dans l’exergue dYves di Manno c’est qu’il s’agit moins de livres réels que de livres attendus, désirés, introuvables, il s’agit d’une attente.
Donc oui, tous ceux que je commande, qu’ils soient du fond, ou pas arrivés en librairie bien que récents (hélas !). En ce moment, la biographie d’Ingeborg Bachmann par Françoise Rétif. Sans inquiétude mais avec impatience presque physique que j’apparente à un désir sensuel autant qu’intellectuel.
Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de vos lectures ?
IBH : Sans réfléchir, comme ça, Autres rivages, de Nabokov, lu et relu, découvert au hasard. Récemment un Agamben dans une belle librairie à Rodez, je ne le connaissais pas. Une nouvelle édition de Kafka ou Rilke avec une nouvelle note ou postface qu’il me faut tout de suite bien que j’ai déjà dix fois le texte. Les couvertures ont également un très fort pouvoir d’attraction sur moi, pauvre mortelle !
Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?
IBH : Oh là là oui !!! Sur le radiateur et sur un meuble, une table etc ! Sans parler de certains classiques (Don Quichotte, par exemple mais je ne lirais sans doute pas, sans parler de mes échecs répétés avec Moby Dick ou Sous le volcan…). Au bout d’un moment, je trie et n’en garde que quelques uns et je recommence. Mais en définitive, ce n’est pas trop catastrophique…
Poesibao : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets ?
IBH : Je ne suis pas du tout collectionneuse, donc a priori non. Un seul peut-être que je désire beaucoup, un Du Bouchet introuvable, Désaccordée comme de la neige, bien qu’un ami m’en ait fait des photocopies. Mais peut-être est-ce le titre, que je désire le plus… et au fond j’aime bien ça, cela peut me suffire.
Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent …. livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…
IBH : J’aimerais que tout Benjamin soit traduit, par exemple, oui, ça manque. J’aimerais lire la correspondance Derrida/Cixous mais qui ne paraîtra que dans trop longtemps, je ne serai plus là.
Mais je n’en fais pas une obsession. Je crois que les livres que j’ai, finalement, me comblent suffisamment. Le désir en pure perte ne m’intéresse pas vraiment.
Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.
Poesibao : Vous souvenez- vous de livres que vous avez désirés, à toutes époques de votre vie et que vous n’avez pas pu trouver ou vous offrir ?
IBH : j’ai désiré, vraiment désiré, nombre de livres, dès l’enfance (un Babar introuvable !!!), j’en ai eu beaucoup. Oui pour certains livres d’art à l’âge adulte (celui de Roland Recht sur le Rhin, par exemple), mais pour finir je n’ai pas ça en tête jusqu’à ce que je les trouve. Si ça ne se fait pas, ce n’est pas si grave, il y en a beaucoup d’autres, qui se font désirer à leur tour. Et j’en ai tant reçu. C’est peut-être davantage la question de faire durer le désir, qui obligatoirement migre. Celui-là, je l’ai toujours. J’ai une certaine impatience pour le Vila-Matas prévu fin août !!!
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez prêtés, qui ne sont jamais revenus et qui vous manquent ?
IBH : oui sans doute mais j’ai oublié lesquels, et je ne prête plus, sauf exception et pas des livres qui me sont trop précieux. En revanche maintenant je donne beaucoup à ceux que j’aime et surtout à des jeunes lecteurs que j’ai la chance d’avoir dans mon entourage, j’aimerais réduire ma bibliothèque pour n’avoir plus que les très très aimés. Je me détache, c’est bien ainsi. Mais il y en encore quelques milliers et je suis inquiète pour eux depuis qu’une jeune cliente en libraire a jeté un livre qu’elle ne voulait pas sur une table il y a une dizaine d’années. Son amie croisant mon regard incrédule et choqué lui ayant fait une remarque, elle a dit « ben quoi, c’est qu’un livre ». Pour moi, la grande inquiétude a commencé ce jour-là.
Poesibao : Y a-t-il des livres que vous avez empruntés que vous n’avez jamais rendus, et qui excitent un petit sentiment de culpabilité ?
IBH : Non, je ne crois pas, je n’emprunte quasiment jamais, il me les faut à moi !
Poesibao : y a-t-il des livres que vous offrez souvent ? Si oui, pouvez-vous indiquer deux ou trois titres ?
IBH : j’offre plutôt en fonction des goûts de la personne que des miens, mais j’ai offert plusieurs fois le merveilleux livre de Colette Fellous Kyoto song ou la Lettre à Essenine de Jim Harrison. Mais en général j’essaie de toucher juste dans les goûts de la personne mais légèrement en décalé, pour la surprendre.
Poesibao : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur
IBH : En tant qu’ancienne libraire j’en ai des dizaines mais je suis à moi-même une histoire de livres, du jour de ma naissance où mon père s’est acheté un livre de philosophie et un livre de poésie, je ne pouvais plus y échapper et c’est très bien comme ça.
Auteurs cités :
Giorgio Agamben, Ingeborg Bachmann, Babar, Walter Benjamin, André du Bouchet, Hélène Cixous, Jacques Derrida, Colette Fellous, Jim Harrison, Franz Kafka, Herman Melville, Vladimir Nabokov, Françoise Rétif, Roland Recht, Rainer Maria Rilke, Malcolm Lowry, Enrique Vilas-Matas
Oeuvres citées :
Vladimir Nabokov, Autres rivages,
Miguel de Cervantes, Don Quichotte,
Herman Melville, Moby Dick,
Malcolm Lowry, Sous le volcan,
André du Bouchet, Désaccordée comme de la neige,
Colette Fellous, Kyoto song,
Jim Harrison, Lettre à Essenine
Françoise Rétif, Ingeborg Bachmann
Roland Recht, Le Rhin: vingt siècles d’art au cœur de l’Europe
Enrique Vilas-Matas, Un Canon de chambre noire