‘Le Parlement de la ville’ de Patrick Werly prononce l’écho de ce qui se perd en nous, formant un monde.

Encre de Chine de Renaud Allirand
Quand les pluies commencèrent à tomber,
personne ne savait si c’était pour laver
ou souiller ; des mots entiers sombraient,
leur promesse empêchée de durer,
n’en restait qu’un peu d’encre, diluée à la surface
et des sonorités de lèpre.
Des pans d’histoire s’éloignaient silencieux
et sur les quais du présent, hangars et chaînes
s’apprêtaient à rouiller, rendus à la matière.
Nous désapprenions à parler, surpris de trébucher,
nous raccrochant à la honte de piétiner des mots,
nous qui avions passé des nuits à raconter.
Les forêts, les rivières fixaient l’orage étale
et l’éclair hésitait, revenait, se perdait.
La poigne du malheur demeurait suspendue ;
un vieux rêve parfois déchirait l’hébétude.
Le monde se détournait, tout proche encore
mais déjà moins nôtre. Le chemin vers lui s’était tu :
les mots d’appel et de salut ne bruissaient plus
dans les plis de l’univers et nous finirions broyés
dans des combes oubliées,
oublieux de nous-mêmes,
nos dieux trahis.
*
Comment retrouver
dans tous ces mots qui taisent leur sens,
quand est si grand le besoin de savoir,
ceux qui portent dans leurs gravats
une marque de leur secret ?
Sur des sentiers, à des lisières,
le long de rues, de quais, de talus,
sans un regard pour la ruine tout autour,
j’avançais, à convoquer puis écarter
dans le plâtras de la langue dévastée
leurs syllabes décharnées.
Un soir l’ombre d’un visage a traversé
la poussière des phrases soulevées par mon pas
et j’ai reconnu sa pierre suppliante,
l’érosion familière au creux de son épaule.
Sur le haut portail de sa face
la bouche était murée et la voûte du palais
se souvenait à peine du temps des mots –
assez pourtant pour qu’un sourire parfois s’esquisse,
entrouvrant presque son secret. Je regrettais,
si tard, de n’avoir pas prêté l’oreille, jamais,
au murmure de son nom.
Je t’avais vu, visage aimé,
mais pour rien car tu n’y étais pas.
Il me manquait ton nom
et sans lui, à quelle porte frapper
au vaste étage de la mémoire ?
*
Un visage pensif écoutait la pluie
sous le pare-brise, la voiture attendait
tournée vers le portail éclairé par les phares.
Des bribes d’intrigue brûlaient de s’assembler :
dans la rue étroite, cette nuit d’automne,
allaient-ils sortir et monter à l’arrière ?
ou s’étaient-ils dit adieu au fond de la cour ?
Mais l’essuie-glace effaçait le dessin des gouttes,
tout était à reprendre, la répétition échouait
à incarner la scène, un ange mercuriel
veillait à empêcher l’annonce. Et personne
ne franchirait ce seuil, à l’aube la voiture
serait partie, tous feux éteints, ne laissant
que le mystère d’un visage inondé.
*
Il fallut en hâte monter la valise
dans le train, la valise de pierre scellée.
Partir. Voyager silencieux, à écouter
grésiller le plafonnier. Guetter
au fil de l’horizon muré
le début du descellement.
Au bout du quai, s’avancer vers la ville.
Las de douter, reprendre la parole.
Les mots charriaient des mois d’oubli,
remblais du caveau de la mémoire,
peu à peu libérée, déblayée,
d’où montait une musique infime
mais à l’échelle de la réalité,
qu’elle reconstruisait phrase à phrase.
Je parlais, dans la lumière des lampes
je m’avançais, j’étais où l’on m’attendait,
je voulais bien, je m’effaçais. Impatient.
Qui m’a soufflé qu’avec la nuit l’espoir
allait se perdre et pouvais-je savoir
qu’en renonçant j’allais trouver ?
Patrick Werly