Elena Gouro, une poète russe méconnue, entretien avec Jean-Baptiste Para (III, 6, entretiens)


Poesibao a souhaité interroger Jean-Baptiste Para après la parution d’une traduction de poèmes d’Elena Gouro, poète russe peu connue ici.



Introduction

Elena Gouro est une artiste russe majeure du début du XXe siècle, qui fut à la fois peintre, dramaturge et poète. Née à Saint-Pétersbourg en 1877 et décédée d’une leucémie en 1913 en Carélie, elle est connue pour son rôle dans l’avant-garde russe, entre le symbolisme et le futurisme. Issue d’une famille d’origine française par son père, officier dans l’armée impériale, elle fut formée à l’art à Saint-Pétersbourg et rencontra son mari, le compositeur et peintre Mikhaïl Matiouchine, dans un atelier privé. Elle exposa ses peintures et ses dessins et publia trois livres, Orgue de Barbarie (1909), Rêve d’automne (1912) et Les Petits Chameaux du ciel (posthume, 1914). C’est précisément Les Petits Chameaux du ciel, qui paraissent enfin aujourd’hui, en France, dans une traduction de Jean-Baptiste Para. Poesibao a souhaité interroger ce dernier sur cette poète méconnue, après avoir reçu une invitation à une lecture de présentation du livre, portant ces mots : Il n’y a pas seulement deux grandes poétesses russes, Akhmatova et Tsvetaïeva, mais trois. Je considère également Elena Gouro comme une grande poétesse russe », mots signés Guennadi Aïgui.



 

Entretien

Florence Trocmé : Il semblerait que vous nous proposiez là, avec cette traduction du russe qui parait chez Æncrages & Co, une découverte. Ce nom, Elena Gouro, n’est pas familier, me semble-t-il, aux lecteurs français, même relativement informés de poésie russe. Comment en êtes-vous venu à cette publication et comment placez-vous Elena Gouro dans l’histoire de la poésie russe du XXe siècle ?

Jean-Baptiste Para : C’est en lisant Velimir Khlebnikov, en particulier sa correspondance, que j’avais découvert autrefois le nom d’Elena Gouro. J’étais tombé au même moment sur une brève mention dans le journal d’Alexandre Blok, à la date du 25 mars 1913 : « Gouro mérite notre toute attention ». J’ai alors entrepris de la lire. Les quelques ouvrages que j’avais pu rassembler sont restés sur ma table pendant dix ans peut-être, j’ai traduit entre-temps Nikolaï Zabolotski et Boris Ryji, mais Elena Gouro restait proche, extraordinairement présente même, et j’aspirais à la traduire, autrement dit à vivre dans sa compagnie à la fois étrange et bénéfique. La chance s’est présentée lors d’une rencontre avec Laura Tirandaz, intriguée par cette inconnue et enthousiaste à l’idée de la publier aux éditions Æncrages & Co.
Elena Gouro appartient à la première génération futuriste — les « futuriens » ou « cubo-futuristes » selon leur propre dénomination. Elle est principalement active de 1909, année de publication de son premier livre, Orgue de Barbarie, à 1913, où elle succombe encore jeune à une leucémie. Les Petits Chameaux du ciel paraissent à titre posthume en 1914. Dans les cinq dernières années de sa courte vie, elle participe aux activités du groupe futurien avec, entre autres, son époux Mikhaïl Matiouchine, Vassili Kamenski, Alexeï Kroutchenykh, Velimir Khlebnikov, les frères David et Nikolaï Bourliouk, Kazimir Malevitch et Vladimir Maïakovski, ce dernier ayant tout juste vingt ans lorsque meurt Elena Gouro. La demeure de Matiouchine et Gouro à Saint-Pétersbourg et leur datcha d’Uusikirkko, dans l’isthme de Carélie, furent des lieux de rencontre pour les poètes et artistes du groupe. Et c’est la petite maison d’édition artisanale « Žuravl’ », fondée par Matiouchine et Gouro, qui publia plusieurs de leurs livres et almanachs, en particulier Le Vivier des juges (1910 et 1913), imprimé sur du papier peint, support original sous lequel, selon les mots de David Bourliouk, vivent d’ordinaire non pas des poèmes… mais « des punaises et des cafards ».
On peut ajouter que les livres d’avant-garde réalisés à cette époque en Russie ont des caractéristiques bien affirmées. Contrairement aux onéreux livres d’artistes auxquels nous sommes habitués sous nos latitudes, leur prix de vente allait de 30 à 70 kopeks, ce qui les rangeait dans la catégorie des livres les moins chers que l’on pût trouver alors. Leur réalisation artisanale impliquait une part manuelle importante et leur production relevait d’entreprises amicales et nullement commerciales.


FT : Comment avez-vous conçu l’édition française du livre d’Elena Gouro ? Et pourquoi l’avoir placé sous l’emblème des « petits chameaux du ciel » ? Que dit cette formule de la poésie d’Elena Gouro ?

JBP : Quelques rares poèmes d’Elena Gouro avaient été traduits par Serge Fauchereau dans une anthologie de poésie russe et par Yvan Mignot dans la revue Action poétique, mais comme vous l’avez signalé, elle restait largement inconnue en France et plus généralement en Europe. Outre une large sélection de poèmes et de proses du livre terminé peu avant sa mort, Les Petits Chameaux du ciel, il m’a paru nécessaire de proposer quelques éléments propres à favoriser la découverte la plus juste et la plus riche possible de son œuvre et de sa personne. C’est ainsi que j’ai ajouté des poèmes parus dans l’almanach Les Trois, publié en hommage peu après sa mort et orné de dessins de Malevitch, mais aussi des pages de son singulier journal qui reste peu connu en Russie même, un témoignage de Mikhaïl Matiouchine qui servit de préambule à l’ouvrage collectif Les Trois, un court texte d’Elena Gouro sur le zaoum — la poésie « trans-mentale » ou d’« outre-entendement » — ainsi qu’une lettre admirable de Khlebnikov écrite à l’annonce de la mort d’Elena Gouro.
En ce qui concerne l’interprétation du titre même du livre, évidemment choisi par la poète, le meilleur commentaire que j’ai pu lire est celui d’Olivier Barbarant, dans une chronique à paraître bientôt dans la revue Europe : « L’on songe pour ces “petits chameaux” à ce qu’un glorieux prédécesseur, Baudelaire lui-même, appelait les “merveilleux nuages”. Mais outre qu’on les envisagerait spontanément plus blancs ou gris que dorés, passé le petit frisson d’avoir cru découvrir une clé interprétative, elle ne manque pas de décevoir : le sens ne saurait se réduire à un sommaire décryptage, et les “petits chameaux” doivent demeurer dans notre esprit à la fois des nuages et des anges, des bêtes célestes et terrestres, et donc des créatures imaginaires symbolisant toutes les innocences et toutes les puretés blessées, dont Elena Gouro se fait dans son recueil la porte-parole et la complice. »


FT : Dans votre préface, vous parlez de l’originalité d’Elena Gouro, ajoutant qu’elle manifeste une compréhension holistique et une approche organiciste du monde. Pouvez-vous développer un peu ces deux points ?

JBP : Ce sont peut-être de grands mots, mais j’ai simplement voulu souligner qu’Elena Gouro appréhendait chaque chose, chaque créature, chaque entité petite ou grande, animée ou inanimée, sans oublier la parole même, comme répondant à un principe organisé et organisateur, et faisant partie du « Tout » organique qu’était pour elle le monde. Elle pouvait s’accorder avec ce qu’écrivait le futurien Nikolaï Bourliouk en 1914 : « Notre conception du mot comme organisme vivant repose sur le postulat que la parole poétique est sensorielle… Elle sollicite nos sens. » Il y a une intensité remarquable dans la relation d’Elena Gouro avec la nature, avec le paysage aimé de l’isthme de Carélie, avec les saisons et particulièrement avec le solstice d’été. Sa poésie se place sous le signe d’une perméabilité sensible et sensuelle entre l’être humain et le monde.
« Nous avons le devoir de remarquer la beauté du monde », affirme Elena Gouro. Elle souffre de voir la nature souvent blessée par les hommes, ou malmenée par leur inattention, par leur indifférence même. Sa poésie a valeur d’acte solidaire et protecteur. « Le poète est un donneur de vie, il ne l’offense ni ne la détruit », écrit-elle encore. Une campanule, une fleur de busserole, les grands sapins, les sablières, les bêtes et les bestioles, tout lui est proche, et sa tendresse va aussi, de par le monde, à ce qui reste d’ordinaire inaperçu ou mal-aimé.


FT : Elle avait un rapport très particulier à l’enfance. Elle n’a pas eu d’enfant, mais avait une sorte d’enfant fantasmatique. Vous dites que dans son œuvre, l’enfant et l’artiste sont presque synonymes. Là aussi, pouvez-vous nous expliquer un peu cette dimension ? Et nous parler à cette occasion peut-être, de l’autre aspect de son œuvre, la peinture.

JPB : Elena Gouro me semble avoir fait un talisman de l’imaginaire enfantin, de l’immédiateté enfantine, du langage des enfants, des sensations de l’enfance. Au sein du monde des adultes, elle aura effectué un perpétuel pas de côté. Dans son désir de toucher, de caresser, dans son rapport tactile au monde, il y a une part d’enfance toujours active.
Selon Elena Gouro, l’artiste est celui ou celle chez qui l’enfance ne saurait être un âge révolu. Ou chez qui persiste un « Principe Enfance » — pour calquer Ernst Bloch parlant de Principe Espérance. Il faut lire le magnifique poème intitulé « Une conversation » pour mesurer à quel point l’artiste et l’enfant sont chez Elena Gouro des termes quasiment synonymes : il y est question des enfants de la Terre que l’on a offensés en les contraignant à travailler dans des bureaux au lieu de les laisser libres d’écrire des poèmes…
Mais il y a aussi chez elle, vous l’avez relevé, le mythe personnel de l’enfant perdu. Celui qu’elle n’avait jamais eu et qui fantasmatiquement était décédé dans son enfance, mais qu’elle continuait à considérer comme vivant, s’adressant à lui et lui achetant des jouets — on en voit sur une petite étagère dans l’une des photographies du livre. Elle se représente ce fils, prénommé Wilhelm, à différents stades de sa vie et reçoit sa visite, étrange fantôme qui lui parle en allemand, comme en témoignent certaines pages saisissantes du Journal.
En ce qui concerne l’œuvre plastique d’Elena Gouro, je ne la connais qu’à travers quelques reproductions éparses et le modeste catalogue d’une exposition qui avait eu lieu à Saint-Pétersbourg en 1994. Mais je peux y noter un attrait pour des fraîcheurs primitives — voire des accents primitivistes —, et par moments pour les dessins d’enfants. Il faudrait pouvoir l’étudier de façon approfondie, et l’on constaterait sans doute l’originalité de son approche graphique de la nature. Sur la couverture de l’édition des Petits Chameaux du ciel imprimée en 1914, c’est-à-dire en plein essor du futurisme, on peut remarquer que la graphie du titre évoque une écriture d’enfant et que les lettres s’entourent d’efflorescences ou d’excroissances végétales. C’est un détail, mais il est emblématique de l’intérêt des avant-gardes russes, à cette époque, pour les arts populaires, les dessins d’enfants, les enseignes, les icônes anciennes, l’art des peuples nomades de Sibérie, etc.


FT : J’aimerais vous laisser le choix de conclure cet entretien en nous disant si vous êtes d’accord avec l’assertion d’Aïgui, qui place Elena Gouro sur le même plan d’importance qu’Anna Akhmatova ou Marina Tsvetaïeva.

JBP : Dans l’esprit d’Aïgui, il ne s’agit certes pas d’établir un palmarès. Cela n’aurait aucun sens. Ces trois poètes sont profondément différentes. Mais Elena Gouro a été longtemps négligée, alors que rien ne justifiait une mise à l’écart. Je m’accorde volontiers avec Aïgui, considérant que sans la voix d’Elena Gouro, nous ne pouvons avoir qu’une perception tronquée de la poésie russe du début du XXsiècle. Et de surcroît, c’est bien sûr une femme qui se trouve effacée du paysage…
À la tête des futuristes italiens, Marinetti, dans son Manifeste de 1909, glorifiait « le mépris de la femme » et déclarait combattre « le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires ». Parmi les futuriens russes, il y eut une femme poète et artiste, une seule, et ceux qu’elle fréquenta ne firent pas montre à son égard de la gynécophobie dont l’eût accablée un Marinetti.
Je voudrais encore dire un mot d’une autre femme qui fréquenta, de façon certes plus marginale, le groupe futurien : Ekaterina Gouro (1874-1972), la sœur aînée d’Elena. Elles figurent ensemble dans une photographie reproduite dans le livre. Écrivaine et traductrice, Ekaterina Gouro est également connue sous le pseudonyme d’Ekaterina Niesen, inspiré par le nom d’une montagne de forme pyramidale, en Suisse. Elle quitta la demeure familiale à 18 ans pour se consacrer à des activités révolutionnaires qui lui valurent d’être exilée à Viatka. Elle participa au premier volume du Vivier des juges et traduisit en russe, dès 1913, l’essai Sur le cubisme d’Albert Gleizes et Jean Metzinger, paru en France un an auparavant.
Et pour conclure, je citerai un propos récent du poète Arsen Mirzaïev : « Il faudra probablement encore de nombreuses années (une décennie ?) avant qu’il soit admis comme un lieu commun qu’Elena Gouro était l’un des poètes les plus remarquables du début du XXe siècle, une personnalité originale, étonnamment cohérente et intègre qui a eu une influence indéniable sur toute une galaxie d’écrivains et d’artistes de son temps et sur les générations suivantes de “créateurs de signes futurs”. »


*Je rappelle la lecture organisée par la librairie Tschann à Paris, le jeudi 27 novembre 2025 à 19h30.

Elena Gouro, Les Petits Chameaux du ciel, traduit du russe et préfacé par Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, 17 €.


Extraits



Printemps, printemps !

Comme ce petit chameau était drôle ! Studieux, assidu, il préparait ses examens avec scrupule, puis les ratait à cause de sa timidité et de sa fantaisie. Chaque soir, au lieu de se blottir le nez dans l’oreiller, il écrivait secrètement des poèmes.
Il a laissé son amour de l’étude le priver de la joie des premières feuilles dans le ciel printanier. Et il ne savait pas comment faire pour que son pantalon ne glisse pas de sa ceinture et que sa chemise ne pendille pas comme un sac – situation embarrassante devant des étrangers.
Il ne savait pas comment faire comprendre qu’il n’avait pas envie de jouer au tennis. Tout le monde voyait que sa timidité l’en rendait incapable et qu’il voulait la cacher mais ne pouvait pas le faire non plus. Il savait douloureusement que sur son dos même on pouvait lire à quel point il se sentait insupportablement maladroit… Aussi voyait-il le plus souvent le plaisir comme quelque chose qui s’éloignait ou clignotait au loin à travers les arbres.
Oui, mais au fond des lacs-miroirs, il y a les aubes intactes des grues cendrées. Des ciels clairs et solitaires.
Lorsque le chameau a levé les yeux au zénith, une chaude terre natale s’est répandue dans l’air rose.
p. 23

Car tu es riche d’une coupe pleine – ce cœur qui croit en toutes choses.
p. 24

Je touche la vie avec des mots affectueux, pleins de chaleur, car comment toucher autrement ce qui est blessé ? Il me semble que toutes les créatures ont froid, tellement froid.
Voyez-vous, je n’ai pas d’enfants – c’est peut-être pour cela que j’aime de façon si insupportable tout ce qui est vivant.
J’ai parfois l’impression d’être la mère de tout.
p. 77

[1910)]
26 juin

Depuis plus d’une semaine, je ne vivais qu’avec des nerfs malades. Je n’avais pas d’âme. Ce soir, pour la première fois, je rassemble mon âme comme le ciel a rassemblé les nuages. Portés, rassemblés et formant une force…
Extrait du Journal, p. 104