Joël-Claude Meffre, « Chroniques du temps mort », lu par Marc Wetzel (III, 6, anthologie et note de lecture)


Marc Wetzel propose aux lecteurs du site un large choix de textes de Joël-Claude Meffre, qu’il commente et présente ensuite.


 

Encre de Chine de Renaud Allirand



« À la route, devant la maison, pas une seule voiture.
C’est la route silencieuse, elle aussi.
J’aime que tout se blanchisse de neige.
Les choses se blottissent les unes contre les autres,
se soudent entre elles, se confondent.
Le poids de neige appuie doucement
sur le contour des rêves que les gens font.
Au loin, des sons essaient comme ils peuvent de traverser l’air.
Ils arrivent jusqu’à nous : ils sortent du fond des choses :
Toc-toc ! Toc-toc ! Toc-toc ! Toc-toc ! Toc-toc !
C’est la cloche qui marque ses cinq heures au beffroi.
Tu cours rejoindre maman, tu lui dis :
« Pourquoi, maman, la cloche elle fait « toc-toc » ? »
« Parce que la neige lui fait comme un manteau
qui la recouvre…
C’est pourquoi elle fait « toc, toc ».
C’est le son de la misère,
le son de la cloche en bois. »
Maman, un long moment, elle se tait.
Tu écoutes à nouveau ce toc-toc qui se répète,
ça vient de si loin et ça meurt si vite !
« Retiens bien, dit maman, ce « toc-toc » de la cloche :
c’est la Dame à la faux qui frappe aux portes.
Aux portes, elle frappe, une fois chez les uns
une fois chez les autres ».
« La cloche en bois ne sonne jamais que des heures de bois ! »
(Cloche de bois, p.17-18)


« Mon père avait dit : « Demain j’appelle les services sociaux.
Diogène, il peut pas rester là. »
Dans les jours qui ont suivi, Diogène,
on ne l’a vu ni sortir, ni entrer.
Finalement, quand les gars des services sociaux
sont venus, ils sont allés jusqu’aux buses,
comme on leur a dit, et ils ont vu
que les pieds de Diogène dépassaient du tuyau.
Ils l’ont appelé sans qu’il réponde. Ils l’ont bougé,
puis ils l’ont sorti du tuyau, tout raidi,
en le tirant par les pieds, et puis ils l’ont placé
sur un brancard du SAMU qui venait d’arriver.
C’était neige dans le tuyau, neige que le vent avait poussée
dedans. C’était neige définitive pour Diogène.
Au creux de ses oreilles, le vent
avait déposé un tout petit tas blanc.
Des petites étoiles de froid
perlaient sur ses poils de barbe,
sur ses moustaches, ses épais sourcils.
Il avait gardé les mains fourrées dans les poches de son manteau,
mais on n’avait pu les en retirer. »
(Diogène, p.20-21)


« Quand partout c’est la neige sur la plaine,
t’as mal au ventre.
C’est toujours comme ça. Tu pleurniches.
Tu marches, hésitant, dans le couloir étroit que papa a tracé
avec sa pelle, au milieu de la cour, en faisant
un tas de neige sur les côtés.
Tout au bout, vers le bord du mur, là où la neige t’éblouit
tu avances sans que personne ne te remarque,
en t’enfonçant jusqu’aux genoux.
Tu vas te cacher derrière le mur,
tu aplatis la neige avec tes pieds.
Tu baisses ton pantalon et tu fais caca
très vite
en regardant à tes pieds la petite plateforme de neige tassée.
Tu te relèves ensuite, tes jambes ont froid.
Tu te retournes et tu dis que c’est beau
cette crotte bien foncée que tu as déposée
au milieu du brillant de la neige.
Elle est chaude et fait un peu de fumée
qui monte au ciel vers les oiseaux qui tournent,
tournent en rond, curieux de te voir.
Cette crotte,
sortie de ton ventre,
tout entourée d’une auréole dorée du pipi
qui a laissé un cercle profond dans la neige,
tiendra un moment avant de disparaître.
Elle se confondra plus tard avec la terre
à moins qu’entretemps, la chienne du voisin ne vienne là
pour la lécher.
Après tu as montré le cadeau de ton ventre à papa.
Ça fera un beau souvenir !
Il prendra place dans la mémoire de tes neiges,
de tes neiges qui,
doucement,
inaugurant ta nouvelle vie,
marquera le mois de février de ton mal au ventre. »
(Soulagement, p.22-23)


« C’est venu, cette eau de colère, comme d’un coup,
au cours de notre nuit,
de notre nuit commune, où nos rêves communiquaient entre
père et mère dormant dans leur vieille chambre,
et moi dans ma chambrette, à côté. (…)
Vite levés, vite habillés, nous voilà partis par chemin creux,
vers l’aube à peine striée de rose. (…)
Mère a crié : « Traverse pas ces terres,
tu vas te planter là-bas dedans ! »
« J’y vais quand même ! Ça me plaît ! » qu’il a dit, père. (…)
Mère et moi avions déjà atteint la berge
au-dessus du chenal où l’eau
avale, en passant, toute la terre des talus.(…)
Mère ne m’a pas lâché la main,
puis père nous a rejoints, pantalon retroussé au-dessus
des genoux, tout machuré de boue, trempé comme une soupe…
Tous les trois, ensuite, on a longé le bord du courant
jusqu’au vieux pont. (…)
À cet endroit, qu’est-ce qu’on a vu ?
Tout un attroupement d’hommes,
de femmes et de chiens fascinés par le spectacle. On les a rejoints,
on s’est serrés les uns contre les autres et on a découvert
sur la rive opposée plein de gens
qui, comme nous, tenaient leurs regards rivés sur le pont
en lutte pour rester debout.
Chaque groupe est donc sur sa berge :
eux d’un côté, nous de l’autre. Nous sommes le miroir
les uns des autres : lorsque, là-bas, eux font des gestes,
nous on fait des gestes ; quand ils crient,
on crie ; quand on se déplace, eux pareil :
ils se déplacent…
Leurs chiens avertisseurs aboient
à nos chiens récepteurs au milieu du bruit d’enfer
que fait le courant dévastateur… »
 (Déluge, p.28-29)


« B. est le domestique de mon père. Il vient du bourg voisin. Son monde à lui, ce sont les hautes montagnes qui sont sur le côté de la plaine. Il les connaît à fond, car c’est un homme à chasse et à chiens : il est sans cesse pressé de courir derrière les lapins ou les sangliers. Il pue poudre noire et graisse à fusils. (…) Il se lamente surtout de sa chienne « qui ne vaut plus rien ». C’est pour ça qu’il lui met dans les flancs des coups de pied en veux-tu-voilà. La bête apeurée se cache sous la table en attendant que ça passe. À certains retours de chasse, elle est debout à l’arrière de sa camionnette, tremblante sur ses pattes frêles, avec ses yeux chassieux, ses poils de la tête tout aplatis, pleins de crasse : on dirait un singe déplumé. Mais c’est une bonne chasseuse. À preuve, ses oreilles sont trouées par les plombs égarés. (Puis la chienne meurt…). D’abord il s’est dit : « Jette la charogne en contrebas du talus, dans le courant de l’eau. Mais ta bête, l’eau, elle l’emportera et elle ira la coincer à l’aval contre la berge, sous un nœud de racines. Le renard mangera sa chair confite. ». Et puis il a pensé que ça ne se faisait pas de jeter son propre chien dans le courant comme un rat mort. Il a eu honte. Il ne pouvait vraiment pas se débarrasser du cadavre comme si ce n’était pas le sien, comme si c’était la bête d’un autre. Or il est bien là le cadavre, dans la camionnette : il attend et il pèse de tout son poids de chair morte… »
 (Charogne, p. 35-36)

 
« N. affirmait que sa mémoire « c’est un trou sans fond » et que sans cesse il s’efforçait de toucher ce fond pour y ratisser un peu quelque chose. (…) Il nous avait aussi parlé d’un cousin mort il y a quelques années : avec son éternel costume trois-pièces vert-de-gris et sa cravate foncée, cet homme (ancien fonctionnaire d’état) marchait le long d’une route d’un pas volontaire pour venir à sa rencontre ; soudain, il faisait demi-tour sur lui-même pour rebrousser chemin comme s’il changeait d’idée. (…) « Ce cousin, Jean, nous avait-il confié, je le voyais comme en songe (c’en était un d’ailleurs, de songe, peut-être, je ne sais plus), puis toute sa forme elle fondait, comme du sucre dans l’eau… » (…) Ses bouts de paroles, ses mots, le plus souvent, n’avaient donc ni queue ni tête ; il les tirait de lui avec conviction et un sourire complice. Ils s’envolaient tels des papillons sortis de sa bouche et s’en allaient à droite, à gauche. Nous aimions les regarder batifoler près de nous, ces papillons de mots, avant qu’ils ne s’éloignent et aillent se poser sur des fleurs qui n’existaient pas… »
(Temps fou… tu…, p. 41-43)

Joël-Claude Meffre – Chroniques du temps mort – Editions Propos deux, préface de Eric Briot, dessins de Nagham Hodaifa, 50 pages, septembre 2025, 14€

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Le « temps mort » en sport, c’est juste faire relâche le temps d’un repos : on s’interrompt pour mieux reprendre sa course à la victoire. Et c’est un temps collectif, partagé : deux équipes « soufflent » ensemble, et également, pour restaurer leur propre dynamisme, ou « couper » et troubler l’allant impérieux de l’autre. Dans la vie ordinaire, le temps mort est le déroulement de l’ennui : c’est le temps que prend pour passer ce qui n’intéresse pas. Pas du tout ces « temps morts » chez Joël-Claude Meffre, dont le seul sport est la méditation (il teste la force de concentration qu’il exerce, il veut se « maintenir en fond », comme un autre « en forme »), et à qui l’ennui est probablement inconnu (les gens qui comme lui s’occupent à chercher n’ont pas loisir de chercher à s’occuper). Alors, qu’est ici ce « temps mort » ? Non le « temps de mourir » (qui est strictement l’agonie), et moins encore le « temps d’être mort » (qui n’est rien, en tout cas, par principe : rien dont on puisse vivre – les revenants n’en ont pas le choix -, ou ne concerne que les autres, survivants endeuillés ou soulagés), mais bien ces séquences de vie où vivre ne va plus de soi, où – comme on dit – vivre ne fait pas encore ou plus spontanément « sens ». Le « temps mort » est un temps qui ne vit plus, qui ne fait plus vivre, qu’on ne peut pas faire vivre, ou qui carrément tue (on retrouve ainsi l’agonie) : ici, d’abord, la tombée de la neige qui, en ensevelissant les sons des cloches de l’église proche, est comme une agonie de l’harmonie, une chute de musicalité du monde ambiant (la « cloche en bois »). Là, c’est Diogène (le « SDF black » qu’on retrouve inanimé dans un tas de buses du chantier), qui signifie l’agonie de la liberté – le fait que ceux qui ne peuvent plus se soutenir de la vie des autres s’égalisent à leur seule et solitaire déchéance. Plus loin, c’est l’agonie de la pudeur (ou plutôt de la pruderie) dans l’étron fumant que l’enfant Joël-Claude est fier – dans une sorte de soulagement exotique et bienheureux – de déposer, près de chez lui, dans le large pot neigeux de Mère-Nature. À son tour, l’inondation formidable de l’Ouvèze (dont l’auteur vaisonnais fut témoin en 1992) est comme ce « temps mort » décrété unilatéralement par une nature excédée de jouer avec ses liens technico-culturels, sa gangue de ponts et chaussées, comme on assommerait son geôlier avec les chaînes mêmes qu’il posait. Encore ici (« Charogne »), avec la mort de la chienne dévouée et misérable qui lui servait de compagne d’insignifiance, le chasseur brutal et obtus saisit enfin la fidélité dans son agonie même, ou comprend l’inconditionnalité à son seul retour au néant. Mais le texte le plus puissant est bien ce récit d’agonie de la mémoire paternelle, où quelqu’un (le gardien même d’un passé dont il nous a permis de venir) essaie, non plus même de rameuter en lui quelques souvenirs, mais bien de reproduire l’effet (perdu) que ça faisait d’avoir de la mémoire. Ici, dans une prose extraordinaire, le « dernier combat perdu de vivre » (comme Comte-Sponville caractérisait parfaitement l’agonie en général), s’applique au goût même d’exister, au menu perdu de vivre, qui passe ici par la paix même de l’aphasie pour clore le verbe qu’on aura été.

L’authenticité par agonies dirigées est donc, peut-être, le cheminement de ce prodigieux petit livre. Il n’est pas du tout sordide, il ne fait qu’estimer et nous rappeler le tarif vrai de toute sérieuse transmutation. « Agonie », ce n’est pas seulement l’angoisse du dernier combat, c’est l’auto-décrochement de la conscience et l’auto-interruption de la succession des présents d’une vie. « Agein », c’est mener, pousser devant soi un troupeau, et c’est ici le troupeau de cellules qu’on a été qu’on conduit là où on sait qu’il s’abat. L’animal ne peut se sentir perdre une conscience de soi dont il ne dispose pas, ni clore un parcours de moments qu’il ignore avoir été sa vie. Un animal, même en d’atroces souffrances, ne meurt que dans le sommeil qu’il est. Mais pour l’homme, une agonie n’est peut-être pas seulement temps perdu. L’angoisse finale est comme toutes les autres : le plus difficile dans la lutte contre elle, est de la transformer en peur. Ensuite, mais seulement alors, le courage peut suffire. Et qu’un écrivain sache, pour nous, si sobrement et exactement, faire vivre ces temps morts, est un peu son extra-lucide courage.


Joël-Claude Meffre (né en 1951, qui vit à Séguret près des Dentelles de Montmirail et du Ventoux) est un très remarquable écrivain. C’est aussi un sage – assumant le paradoxe même de la sagesse, d’être le pouvoir de savoir justement ne plus pouvoir. C’est pourquoi toutes les « agonies » (de la mémoire, de l’harmonie, de la fidélité, de la souveraineté même…) ici rapportées et transfigurées instruisent et émeuvent tant. « Aux alentours d’un monde » (Tituli, 2020), « Ma vie animalière » (Propos deux, 2023), et, plus ancien, l’extraordinaire « Témoignage de la poussière » – qui médite autour de la vie et l’œuvre de Mansour Hallâj – (Corlevour, 2010) impressionnent qui les découvre. Ces « Chroniques du temps mort » (qui rapportent, familièrement, des événements de vie dans l’ordre même où leurs saisissements ont cessé de se succéder !) sont, aussi, un délicat et juste chef-d’œuvre.

Choix de textes et note de lecture de Marc Wetzel