Patrick Laupin, « Le Reste de nos âmes », (III, 14, anthologie permanente)


Patrick Laupin explore mémoire, pauvreté et survivance, dans une langue où le deuil devient rythme, matière, souffle et lumière fragile.


 

 

Ne pleure pas pour nous. Je ne sais pas si j’ai
vécu moi-même le deuil silencieux des frères. Je
ne sais pas pourquoi j’ai vu la tristesse fuyante
tomber des visages. J’étais là où je devais être
et les délires s’emparaient si vite des vies. Je
ne sais pas pourquoi la pierre de nuque
des sylphides m’a fait guetter silencieux d’une abeille
sourde à mon oreille. Je sais juste qu’eux tous souffraient.
J’eus l’intuition de la feuille et je piste
sa fêlure à la trace embrouillée dans les mêmes
fils qu’autrefois. Océan de loin je cherche encore
le sens de ce tribut versé aux humiliations et à
l’angoisse axiale de la honte dans ce pays d’un
métronome obscur des visages. Affolements.
Nuit d’énigmatiques retrouvailles. Et où qu’il
aille dormir tourne autour de son axe. (p. 23)


L’osmose et l’étoilement du monde sont les
calques et les empreintes sonores immédiates
d’un songe. Rien que l’expression exige un grand
courage il est vain d’espérer saisir en mots
le déluge de ses miracles qui visitent à fleur de peau
comme si la figuration de l’éclair connaissait
d’avance l’éternité de sa retombée dans le temps.
Le seul poème qui vaille serait un empire de
silence pour plus qu’on en soit capable. Je n’ai
jamais oublié ces jours de pluie sur la maison en
ruine sous les arbres. Quel charme et que l’amour
invincible me retenait là. Il y avait ici des gens
et il n’y a plus rien. Le temps a tout repris. Je
revois les visages effarés fuyant tels des comètes
dans l’espace. L’égarement d’un seul valant la
déchirure entière de tous. (p. 24)


Quand on est du peuple, quand on naît peuple, on
se tait et on se mord les lèvres. Chacun revoit en
rêve la pitié nouvelle et le sort qui lui fait. Mais
tout ça est une vieille histoire qui remonte aux
années cinquante. Ceux qu’ils ont vécu en revivent
la morsure dans leur chair. Ainsi des milliers de
blessures, d’étoiles poinçons bleus, tatouées sur la
peau des mineurs de fond. C’est le charbon qui
passe dans le sang. C’est une écriture, me disait
mon oncle. Le dimanche, quand on marche dans
les montagnes et qu’on surplombe de haut la cité,
les mineurs les plus vieux, brûlés par la silice,
ont les gestes les plus lents. Sans un mot tout le
monde s’arrête, assiste et accompagne en silence.
On épluche une orange. C’est le sacre des pauvres
gens. La tragédie du haut pays vert des fougères. (p. 38)


J’aimerais juste parfois redire pour quelqu’un qui
m’écoute les chocs sensibles qui m’emportent au
long cours. Vieilles malfaçons faites de cire, de
chair et de rancunes, de bourdonnement d’abeilles
et d’habitudes. Je suis assis sur un banc et je n’ai
désir que poser mes lèvres sur ton front. J’aimerais
des appuis sûrs sous le tilleul. La décimale des
gestes et les milliers de tentatives du brouillon
limpide. Cette façon qu’ont les mots de nous sortir
de l’enfer. Un pull sur une chaise. La peur des
échecs. Les couleurs d’agate si claires de la maison.
Le reflet du panier d’osier sur les tomettes rouges
de la cuisine. L’amandier solaire et tout le fond
des fruits vermeils. Tout ce vertige des mots sans
bruit ou quelquefois dans le grège teinté d’opale la
solitude trouve son port d’attache. (p. 169)



Patrick Laupin, Le Reste de nos âmes, poèmes de la maison du silence, la Rumeur libre, 2026, 197 p., 20 €


Choix d’Isabelle Baladine Howald