Pierre Bergounioux médite sur la photographie, ses fantômes familiaux, et l’éternité fragile que Sophie Chambard accompagne de délicates images sensibles.

Claude et Sophie Chambard sont éditeurs depuis longtemps, ils ont commencé avec A Passage, dans les années 80. Après avoir cessé leur activité quelque temps et changé de région, ils ont créé une petite maison d’édition, Le Singulier imprévisible, qui a publié plusieurs titres, notamment de Pierre Dhainaut, de Claude Chambard, qui est aussi écrivain, de François Dominique, Marie-Hélène Lafon, Sylvie Durbec, Christophe Manon, etc. ; je ne peux les citer tous, et tout récemment, en mai, de Pierre Bergounioux. Un artiste travaille toujours également sur les livres, ici Sophie Chambard, dont la délicatesse (feuilles, coutures, bleu…) est infinie.
C’est un petit livre, un petit format comme on dit dans l’édition, ou en librairie. Tellement beau qu’on hésite à l’ouvrir ; d’ailleurs, il résiste un peu. Ivoire, avec des taches d’encre et une fleur qui semblait séchée.
Pierre Bergounioux nous parle de la photographie, qui a changé le rapport au temps, le rapport au passé. Nous pouvons voir nos parents lorsqu’ils étaient enfants, par exemple, ce qui était inimaginable autrefois… et comme le passé alors devait être aveugle, sans avenir, et sans retour pour les vivants. « … rien n’est plus troublant que ce renversement » C’est une immense question portée avec une grande tendresse dans ces pages. Sur un tel sujet, la légèreté est miracle.
La photographie doit en être à la cinquième génération en 2026, peut-être, pour ce qui est d’une famille ?
Et sur le fil comme toujours, Sophie Chambard a proposé au texte une sorte d’accompagnement, une vieille photo qui me rappelle celle d’Austerlitz sur la couverture du livre de Sebald, – un des plus beaux livres du monde –, la même chose venue d’on ne sait où dans le temps : quelque chose qui revient du passé ou s’en sépare, quatre femmes deux par deux, de dos. L’imaginaire s’ouvre en grand, alors qu’on ne sait rien d’elles, sauf à situer vaguement une époque, peut-être. Mais la force est telle qu’en effet il y a dans cette image, une « éternité ici-bas ». Elle est posée sur des motifs de feuilles, de fleurs, de rideaux, de tapisserie qu’on a commencé à enlever.
Il est impossible ici de ne pas penser à Sebald, Baudelaire, à « La Chambre claire » bien sûr ou à L’image passante de Didi-Huberman. Et avant tous, pour ce petit livre-ci, à Benjamin : « ce que l’on sait qu’on n’aura bientôt plus sous les yeux devient une image. »
Le travail de Sophie Chambard fait exactement le même mouvement, sans un mot. C’est vraiment remarquable.
Devant moi je remarque soudain, dans un tout petit vase rose, quelques fleurs, très petites, en papier et tissu, fines tiges en fil de fer recouvert de papier ; s’y sont ajoutées au fil du temps deux fleurs également petites, en céramique, rose et jaune, jaune et rose, tige fine en métal rigide, vert. Je ne sais plus depuis quand je les ai là devant moi, indispensables même quand je ne les vois pas. Je verrais immédiatement leur absence. Toujours à un moment ce sont elles qui se rappellent à moi, deviennent nettes dans le flou bazar de la table.
Toujours au hasard d’un album ou d’un carton à chaussures, réapparaît le visage, le mouvement, le geste, oublié. Et toujours là. Ce sont eux qui savent.
Benjamin encore : « que savent de nous les choses oubliées ? » On ne le sait pas, mais elles nous gardent, c’est certain.
Isabelle Baladine Howald
Pierre Bergounioux, Sophie Chambard, L’éternité ici-bas, Le Singulier imprévisible, 2026, non paginé, 8 €