En écho à l’entretien avec Olivier Piveteau sur cette parution, choix de quelques textes du bien trop méconnu Oscar Milosz
La Gamme
à Madame la Baronne M. Clauzel
Dans ce jardinet d’église
Où le vieux soleil des pauvres
Réussit parfois, vers juin
À faire éclore à demi
Deux ou trois fleurs de faubourg,
Qui font pousser de grands ah !
Le jeudi et le dimanche
Aux blancs et sages forçats
Du voisin orphelinat,
Tantôt (et je connais là
Une vierge sans visage
Qui dans sa niche effritée
Berce un vieux Jésus moussu),
Dans le silence moisi
J’ai senti mon cœur saisi
Par un son de clavecin
Sourd, jauni, quasi défunt,
Trouble comme le parfum
De pluie et de parchemin
Des in-folio latins
Et proche et pourtant éteint
Comme un moi-même indistinct
Au fond d’un miroir sans tain,
Étrange, secret tintouin
Intérieur et lointain,
Une de ces pauvres gammes
De bémols couverts, chagrins,
Qui réveillent dans les âmes
La sainte odeur des matins
De la claire adolescence
Et du profond des jardins
Et de l’eau dans le silence
Et du soleil sur le pain
Et du miel dans les faïences
Lourdes de mil huit cent vingt.
Et soudain, comme l’enfant
Ferme ses mains étrangleuses
Sur le moineau grelottant
Trop tôt envolé du nid,
Oui, – qui le croirait ? – soudain
Comme quand j’avais vingt ans
(Enfant épris d’une enfant)
J’ai dans mes deux vieilles mains
Serré ce cœur irritant
Qui s’était pris, tout-à-coup,
A battre, mais follement,
Mais affreusement, mon Dieu ! -pour vous –
Extrait d’Adramandoni, in Oeuvres, Quarto Gallimard, 2024, 32€, pp. 643-644
*
VII
[Lofoten]
Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.
Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine ;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux aux morts de Lofoten,
Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.
Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
– Le nom sonne à mon oreille étrange et doux,
Vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous ?
– Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine,
Des histoires plus charmantes ou moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.
Il fait bon. Dans le foyer doucement traîne
La voix du plus mélancolique des mois.
– Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi…
Extrait de Les Sept solitudes, « IV. Chansons et danses d’autrefois », p. 231.
*
Espoir
Dans ta chambre si loin de tout bruit, dans ta chambre morte,
Rêve un hiver de grands miroirs dont le vide est toute ta vie…
Ah ! tu sauras, ce soir, combien ton âme est pauvre ;
Tu le sauras ce soir, quand viendra l’heure de songer,
– Dans ta chambre morte, dans ta chambre si loin de tout bruit –
A l’invisible sœur de ta Mélancolie
Dans ta chambre si désolée, où les miroirs ont froid,
Fleurissent de calmes lampes couleur de passé.
Tu connaîtras, ce soir, la misère de tes pensées
Et l’ironie, hélas ! de l’image tant caressée
– Dans ta chambre aux miroirs glacés, dans ta chambre si désolée –
De ta fiancée de Jamais et de nulle part…
Dans ta chambre où bleuit l’agonie des lampes lassées,
Il y a du poison doré au fond d’une très vieille armoire…
– Lève ton verre et ris bien fort ! Tu connaîtras, ce soir,
L’unique certitude et l’éternelle paix !
Dans ta chambre où bleuit l’agonie des lampes lassées,
Tu baiseras les yeux sanglants de ta Fiancée Noire !
Dans ta chambre si loin de tout bruit, dans ta chambre morte,
Ce soir…
Extrait de Le poème des décadences, p. 119
Pour la présentation de ce Quarto Gallimard, consacré à O.V. de L. Milosz, nous renvoyons à l’entretien que nous avons mené avec un de ses maîtres d’œuvre, Olivier Piveteau.