Jean-Baptiste Née (né en 1986) est peintre, il travaille à même la montagne. Guillaume Dreidemie, poète, dialogue ici avec lui.

Guillaume Dreidemie : – Jean-Baptiste, j’ai découvert ton travail il y a quelques années, avant que ne s’engage entre nous un dialogue plus continu. Quelques-uns de mes poèmes ont été publiés en écho à tes peintures, dans la revue L’Echarde, puis nous avons partagé une lecture à deux voix à la Librairie Tschann à Paris, échos et résonances entre poèmes et peinture. Cette amitié a progressivement créé un espace où ni la peinture ni la poésie n’avaient à illustrer l’autre, mais à coexister. Dans ce type de dialogue, la présence du poème modifie-t-elle ton regard sur tes propres œuvres ? As-tu le sentiment qu’un texte peut révéler quelque chose de ta peinture que tu n’avais pas perçu, ou au contraire déplacer son centre de gravité ?
Jean-Baptiste Née : – La présence du poème est tantôt familière, lorsqu’il éveille spontanément des sensations connues ; tantôt étrange, lorsqu’il résiste à la saisie. Entre ces deux pôles, toutes les nuances de la clarté à l’obscurité, et cette zone indistincte où précisément quelque chose peut émerger, sortir de l’ombre. Deux mots peuvent tomber comme la foudre : baigner instantanément d’une lumière intense l’ensemble du texte ou du paysage, qui retombent aussitôt dans l’obscurité, laissant l’impression puissante d’une vérité entrevue, qu’il me faudra redécouvrir par moi‑même. Bien sûr, un texte peut révéler quelque chose que je n’avais pas perçu, que ce soit dans ma peinture ou dans le vaste monde – finalement cela revient au même – et c’est précisément cela que j’attends des lectures comme du travail sur le motif : faire entrer en moi des sensations, des images, des idées qui n’y étaient pas. Leur intégration peut effectivement « déplacer le centre de gravité », oui, comme si elle lestait ma conscience d’un poids nouveau qui m’obligeait à me mettre en mouvement pour rétablir l’équilibre global. Poème et peinture coexistent comme des entités à la fois autonomes et reliées, des masses qui courbent l’espace‑temps et influent l’une sur l’autre par leur simple présence rayonnante. Le ton du poème, sa teinte dominante, peut aussi me laisser une impression forte. Les impératifs que tu utilises dans la « Lettre du peintre » (Lettres, La rumeur libre, 2025), me donnent par exemple cette sensation de fermeté d’une parole ancrée.
G.D. : – Tu travailles en immersion prolongée, le plus souvent en haute montagne, notamment récemment face à la Meije, et tu insistes sur le fait que le vent, la pluie, la neige, les variations de lumière interviennent directement dans l’élaboration de l’œuvre. Comment définis-tu le statut de la peinture : co-présence au paysage, trace d’une expérience vécue, lieu où quelque chose du monde advient ?…
J.B.N. : – « Trace d’une expérience vécue » est très juste, oui. C’est souvent comme cela que je définis une œuvre que je présente au public. Du fait de travailler in situ, le chemin de la figuration que j’ai choisi est accidenté. De simples contraintes, les éléments sont devenus progressivement des agents avec lesquels collaborer. Les nuages se sont d’abord imposés, brouillant le motif, le rendant instable ; j’ai dû accepter leurs mouvements et m’adapter. Travaillant à plat et par temps couvert, la pluie s’est invitée sur les papiers ; la neige ou le gel ont suivi, lorsque j’ai peint plus haut en altitude ou plus tard dans la saison. Désormais c’est aussi la matière rocheuse du sol ou celle de l’écorce des arbres qui s’imprime sur la toile lorsque je travaille à même ces supports irréguliers. Je cherche un équilibre entre ce que je veux saisir du monde et ce dont j’accepte de me dessaisir. D’un côté, le regard, le geste, la figuration ; de l’autre, le travail aveugle de l’érosion qui défigure ou reconfigure la peinture. L’œuvre est la trace ambivalente à la fois de ce que je comprends et de ce qui m’échappe. Quant au statut plus général de ma peinture, je dirais que c’est un moyen d’accès au réel. Un moyen et non un but. Un moyen de rester longtemps au contact des choses, dans le désir d’en saisir un fragment, tourné vers elles, tendu vers le monde au sens où l’on tend l’oreille dans l’oubli de soi. Sur le motif, je suis à l’école ; la montagne m’enseigne la conjugaison physique de ces trois éléments : eau, terre, air. J’apprends le réel d’avant la langue.
G.D. : -Tu as souvent évoqué une proximité avec la phénoménologie, notamment avec Merleau-Ponty. Lorsque tu peins, cherches-tu à restituer ce que tu vois, ou plutôt la manière dont le visible te traverse, t’affecte ? Pourrais-tu nous dire quelques mots de la relation qui se noue entre ton corps et ce qui lui fait face ?
J.B.N. : – Ah ! Merleau-Ponty ! Il y a beaucoup de poésie dans sa philosophie, non ? Il est très important pour moi, même si je n’ai toujours pas fini de comprendre l’étendue des implications de la phénoménologie sur mon travail, ni de pointer les contradictions qu’elle soulève avec d’autres pensées qui comptent pour moi. Le phénomène perçu dans et depuis la chair du monde n’a plus à s’incliner devant l’idée comme un vassal devant un suzerain, et le regard d’un peintre à la surface des choses est lavé du péché d’être superficiel. Le soupçon change même de camp, puisqu’à être hors sol, le survol idéel risque de rater la complexité du donné. La notion d’ancrage dans le site, consubstantielle à ma pratique depuis 2008 environ, est directement liée à la lecture de L’Œil et l’Esprit. Être traversé, oui. Les phénomènes perçus pénètrent en moi, deviennent des sensations, puis des formes exprimées dans la peinture. Entre autres notions, celle de chiasme me touche particulièrement chez M-P., elle dit bien cet écho du motif extérieur à une forme intérieure, et l’incarnation d’un regard immatériel devenu peinture physique : « le dedans du dehors et le dehors du dedans ». J’aime le choix de tes mots : une relation qui se « noue ». Les termes d’un chiasme se nouent aussi, comme les liens analogiques qui me relient au motif. Au plaisir que j’éprouve à sentir la violence de telle pente abrupte ou bien la rage d’un geste emporté, je reconnais une facette dure de ma personnalité ; à peindre avec suavité la conque accueillante au creux du vallon, une autre facette plus douce qui existe aussi en moi ; tel nuage suspendu c’est encore ma réserve, la force du retrait ; la granulosité de la paroi où s’accroche la lumière, c’est la surface de mon existence martelée par les déterminismes, etc.
G.D. : – Tes séjours en montagne s’inscrivent dans le temps long, parfois sur plusieurs semaines. Comment cette durée transforme-t-elle ton regard, ton geste ? Y a-t-il dans cette pratique une dimension d’endurance – physique, mentale, peut-être spirituelle – qui modifie concrètement la matière picturale, la dilution des encres, la densité des huiles, l’apparition ou l’effacement des formes ?
J.B.N. : – Lorsque je suis en résidence de création, je vis à proximité immédiate de mes sujets, je les observe du matin au soir, dans le travail mais aussi dans les à-côtés, lorsque je prépare mon matériel, cuisine ou vaque à d’autres tâches. Ce temps passé est directement corrélé à l’importance qu’ils prennent dans mon esprit. L’attention s’attache successivement aux teintes du massif, à la forme d’une brume, à la course du soleil, à la taille de la lune, à l’humidité qui vient, au sens du vent, à l’épaisseur de la couche nuageuse, à la rugosité des pierres… C’est très pragmatique : combien de fois vais-je observer, toucher ce rocher, traverser, entendre ce torrent ? combien de fois ce ressac du réel imprimera-t-il mon esprit ? Ce sont les pierres tenues dans les mains pour installer le matériel, les nuits enveloppantes dans lesquelles rentrer à la lumière de la lampe frontale. C’est la corne de ma main qui tient le bâton de marche ; c’est le bon outil dans le bon sac, et le geste pour l’attraper ; c’est l’épaisseur, la profondeur du lien avec ce terrain. Le réel vécu à cet endroit n’est pas le réel vécu à Montreuil. Le nombre de neurones affectés aux roches et aux nuages n’est pas le même, je ne suis pas le même. Ma bibliothèque mentale ne contient qu’un nombre fini de volumes : les derniers que j’ai lus. En résidence, la place occupée par mes sujets grandit jour après jour, alors que s’éloignent de ma conscience immédiate les informations qui n’ont pas de pertinence pour l’adéquation au site.
G.D. : – Quel est ton rapport personnel à la poésie ? Lis-tu ou écris-tu lorsque tu es en immersion ? As-tu le sentiment que le poème et la peinture partagent une même qualité d’attention, une manière commune de laisser affleurer ce qui ne se donne pas immédiatement ?
J.B.N. : – La poésie est indissociable de ma relation à l’art. Je dois commencer par dire que je suis né dans une famille où la littérature tient une place centrale. Mon père (Patrick Née) écrit sur la poésie contemporaine, et en particulier sur l’œuvre d’Yves Bonnefoy, que j’ai eu la grande chance de rencontrer. Son regard sur mes jeunes dessins a compté. J’ai eu la chance de rencontrer aussi le peintre Alexandre Hollan, ami d’Y.B., qui est devenu dès la fin de mon adolescence une figure tutélaire. Un rapport poétique au monde, constitue le socle de la création pour moi, et je crois qu’il est commun à plusieurs formes d’expression, oui. J’ai à l’esprit l’émotion qui m’a traversé, lorsque j’ai lu ton poème à la librairie Tschann. À porter tes mots, je sentais que ta parole émanait étrangement de moi aussi, qu’elle mettait en résonance ma structure, au sens physique d’une construction soumise à un séisme, vibrant à la même fréquence. La peinture et le poème bien sûr, mais aussi d’autres formes d’art, ou même – involontairement poétiques comme le sont les mauvaises herbes – un jeu de mot à la volée, une fulgurance enfantine, un mot amoureux… Il me semble qu’il y a poésie lorsqu’une image rend subitement caduques les cases dans lesquelles nous avions jusque-là rangé le monde. Je me souviens encore de ces quelques paroles d’un ouvrier italien croisé en montagne dans le Val d’Aoste, alors que nous partagions une cabane non‑gardée à 2500 m d’altitude. Il tenait des propos d’extrême-droite révoltants, et alors que je lui montrais un dessin que je venais de faire sur le motif : « c’est comme si tu avais peint l’image que la montagne avait laissée en toi », avait-il commenté, me laissant stupéfait devant la simplicité de l’énoncé, la sûreté du jugement, avec mes a priori à réorganiser et la joie insoupçonnée que le monde soit plus riche qu’il ne le paraissait. Lors des périodes de création, le primat est donné à travailler dehors, dans un régime d’action très manuel : porter, couper, plier, tendre, verser, remuer, etc. Je ne lis donc pas beaucoup dans ces moments-là. J’écris parfois quelques notes, mais les vraies plongées en écriture sont distinctes des immersions en peinture.
G.D. : – La montagne, et particulièrement la Meije, a profondément marqué des musiciens comme Olivier Messiaen, qui parlait de verticalité, de lumière, et d’écoute. Dans ton travail face à la montagne, y a-t-il une dimension musicale ? Es-tu attentif au paysage sonore – vent, pierres, eau, oiseaux – et ce champ d’écoute influe-t-il sur le rythme de ta peinture ?
J.B.N. : – Sur le motif, je suis pris dans un continuum de pensées et d’actions qui laissent très peu de place à l’écoute des sons. Lorsque je visionne une petite vidéo que j’ai prise au travail, je découvre le rythme des coups de pinceaux ou de ma respiration auxquels je n’ai porté aucune attention pendant la session, tant les canaux visuels et tactiles requièrent toute ma concentration. Il y a sans doute une influence, pourtant, mais assez inconsciente. Parfois, il y a rupture du continuum : je suis irrité par le bruit d’un moteur qui vient convoquer des pensées qui n’ont pas leur place ici, ou au contraire j’apprécie le fracas d’un bloc de roche qui se détache d’une paroi et résonne dans l’espace, faisant soudainement exister un pan entier de la montagne auquel je ne prêtais pas attention. J’aime beaucoup entendre le volume sonore d’un torrent grandir à mesure que je m’en approche pour remplir mon seau, c’est toujours un important rappel de ma subjectivité, du fait que l’ouïe aussi a un « point de vue ».
G.D. : – Enfin, tes encres semblent parfois au bord de l’effacement, comme si la forme naissait d’un retrait plutôt que d’une affirmation. Cette fragilité est-elle une manière de répondre à la puissance minérale du paysage ? Cherches-tu à faire apparaître la montagne, ou à rendre sensible ce qui en elle demeure inaccessible, irréductible à toute saisie ?
J.B.N.- Oui c’est juste, certaines œuvres vont vers l’effacement, même si ce n’est pas forcément le cas de toutes. Les brumes qui envahissent mon champ de vision m’imposent un effacement vers la lumière, la nuit engloutit le visible dans l’obscurité. La pluie qui délave la peinture, ou l’érosion des œuvres qui restent encollées plusieurs jours sur le site procèdent toutes deux d’un autre type d’effacement, celui dont j’ai parlé plus haut : un lâcher-prise, l’acceptation d’une défiguration partielle. Mais il y a autre chose : je suis poussé depuis longtemps par une intuition de l’unité du monde, d’une unité d’avant le cloisonnement par les mots. L’effacement est alors celui des frontières qui séparent les objets entre eux, qui séparent les objets du sujet qui les observe. Une fusion. Enfin, il y a dans l’effacement un témoin paradoxal de la puissance d’affirmation du réel. La puissance n’a rien à prouver, l’autorité est plus grande de celui qui n’élève pas la voix : elle s’impose par sa discrétion même. Travailler sur le motif, c’est travailler avec l’assurance que le monde « est comme cela ». Cette force du présent me décharge complètement d’avoir le souci de la représenter – charge à moi d’être honnêtement traversé par elle.
Site de Jean-Baptiste Née : https://jbnee.com/
Image, reprise sur ce site : Mont analogue (XXXVII), encre de Chine & méthylcellulose sur toile, 200 x 280 cm, 2025