Jean-René Lassalle propose ici un nouveau dossier consacré au poète Mark McMorris est un poète né en 1960 en Jamaïque.

Inéluctable pays
À l’intérieur du monde le monde est présent.
Il emplit l’esprit de trilles
d’oiseaux, des fleurs dorées des pouis.
Les ravins, au long desquels les éclaireurs
forçaient leurs ennemis à s’immobiliser,
dégorgent de blanches floraisons d’azalées.
Les sentiers sont escarpés vers les villages
parsemés sur les crêtes des montagnes bleues.
Les vaches aux pâturages à peine remuent.
Quelque chose dans le pastoral apaise
le cœur violent, là où le désir
prend forme dans le monde visible.
Tournant à un angle tu le vois vert
comme il était autrefois et le sera encore
et toujours avec cette illusion dans l’esprit.
Source : Mark McMorris : Entrepôt, Coffee House Press 2010. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
Inescapable Country
Inside the world, the world is present.
It fills the mind with whistling
of birds, the golden flowers of pouis.
The ravines, along which scouts
pressed their enemies to a standstill,
throw up white blossoms of azaleas.
The paths are steep to the villages
splashed on the blue mountain ridges.
The cows in the pasture barely stir.
Something about pastoral calms
the violent heart, wherein desire
takes form in the visible world.
Bending a corner, you see it green
as it once was and will be then
and always with the mind’s deceit.
Source : Mark McMorris : Entrepôt, Coffee House Press 2010. Traduit de l’anglais
(un poème) [Lettre pour K & poèmes pour quelqu’un d’autre]
Le miroir dit : une maison de craie. Le miroir dit : boîte de cuir ;
une cour emplie de mousse. L’air effréné de feu et livres
ainsi tombent les pages dans la citerne. L’envers du miroir n’a pas d’argenture.
Le livre a besoin de débuter, besoin d’une rose, j’ai dit, un endroit où s’asseoir
et étudier le thé qui chute du théier, la lumière
tombe constante dans le livre, les feuilles de lumière et de thé
dans le miroir qui est un livre et une jeune fille lisant lève les yeux
sur un nom dans la mousse, un nom vert sur une maison rouge, regarde vers
un faucon, écriture de faucon, et voit une fille dans une fenêtre rouge
un doigt vert sur ses lèvres. Je la reconnais du portfolio
photo dans la boîte en cuir. Cependant le faucon et son propre nom,
la fille et le livre, ainsi la feuille et le nuage argenté, ainsi retour et
enjôlement ; ainsi le pull troué de mites les inscriptions
du Califat de FUT : entrèrent dans le livre
qui entra dans les flammes. La fille ses cendres et le faucon
sont sur le chemin de la cour ; dire alors que le livre
fut interdit et le thé se fit plus thé, le miroir plus verre.
Quelle fille pourrait lire un tel feu, quelle feuille éclairerait
écrirait sur le bleu ou la mousse, à midi battant ?
Source : Mark McMorris : Entrepôt, Coffee House Press 2010. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
(a poem) [Letter for K & poems for someone else]
The mirror says: a chalk house. The mirror says: leather box;
a courtyard with moss. The air frantic with fire and books
so pages fall to the cistern. The mirror’s back has no silver.
The book needs to begin, needs a rose, I said, a place to sit
and study the tea that falls from the tea plant, the light
falls steady in the book, the leaves of light and of tea
in the mirror that is a book and a girl that reads looks up
a name in the moss, a green name in a red house, looks up
at hawk, at hawk-writing, and sees a girl in a red window
a green finger to her lips. I know her from the photo-
pictorial in the leather box. But the hawk and his name
the girl and the book; so the leaf and silver cloud, so back
and beguile; so sweater with moth-holes and scripts
from the Caliphate of WAS: they went into the book
that went into the flames. The girl and her ashes and hawk
are on a path to the courtyard; say then that the book
was banned and the tea was tea-ish, the mirror a glass.
What girl could read such a fire, what leaf would light
begin to write upon blue, or on moss, at stroke of noon?
Source : Mark McMorris : Entrepôt, Coffee House Press 2010.
Harmonies Fauves
Dans les touffus magnolias les corps des perroquets – une ville de perroquets –
assemblent leurs plumes bleu sombre construisant formes solides
qui promettent les répétitions d’un séducteur théâtre nocturne,
dense et dru, incarnant des intériorités sur la mélodie murmurée d’une feuille :
oiseaux attentifs à se percher au sein d’un espace parfait
les frondaisons rêvent des Fauves, silencieuses pour annoncer
une peinture brossée sur paysages blancs, évolution
barbouillée emplumant des ailes actualisées, verdoyantes.
Encore dans l’ombre, la rainette arboricole, criquet et chouette
commencent à se composer, le désaccord nuiteux de cette nostalgie
ondoie sur les feuillages en un chœur de fougères
et le poète-basse-continue s’avance avec ses maladroites
imitations appliquant métaphore sur la pierre, la ramure
qui protègent de nos regards les oiseaux interprétant leurs rôles.
Ces sonorités ont mer verte et montagne pour sources
ou rien ne se recueille dans la nuit qui ne frissonne
sans signifier – sans symboles pour les y sceller –
jusqu’à ce que je discerne les idées qui émergent aux rémiges
comme des fissures à peine visibles ou éclosions, dès que mûrit la saison
et les formes s’agglutinent se fondent, dans leurs parties élues.
Source : Mark McMorris : The Blaze of the Poui, University of Georgia Press 2003. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle
Fauve Harmonics
In thick magnolia, the bodies of parrots—a city of parrots—
assemble their dark-blue feathers and build to solid forms
promising rehearsals for the night’s seductive theatre
dense-packed, moving interiors in tune to a leaf’s murmur:
the birds attentive to sit within the perfect space
the leaves dreaming of the Fauves, still to announce
brushed paint across white landscapes, a daubed
evolution feathering the present, viridescent wings.
Still in the dark, the tree frog in hiding, the cricket and owl
begin to self-compose, the nightly discord of nostalgia
ripples the leaves to silver chords in a chorus of fern
and the basso-note-poet, he comes with his clumsy
imitations, and lays metaphor on the stone, on leaf
that shelters the birds from our sight, where they perform.
Such sounds have green sea and mountain for sources
or nothing collects in the night that tremors
without significance—without symbols to seal them in—
until I watch the ideas pushing through the feathers
like cracks just visible or blossoms, once the season ripens
and the forms huddle and blend, in their chosen parts.
Source : Mark McMorris : The Blaze of the Poui, University of Georgia Press 2003.
Mark McMorris
Mark McMorris est un poète né en 1960 en Jamaïque. Ayant étudié aux Etats-Unis il y enseigne maintenant à l’université de Georgetown où il a dirigé le Centre Lannan de Poétique et Pratique Sociale. Il semble influencé par l’onirisme linguistique d’Ashbery et de Michael Palmer (à qui il a dédié des poèmes) et la nostalgie de son pays ressurgit avec méfiance dans des paysages (l’arbre poui) et des expressions langagières. Sa poésie crée des ambiances surréelles par syntaxe claire, engrenage répétitif, narratif flou. Une diversité de thèmes (lyrique, critique, politique) se livre par fragments qui « préfèrent le silence à la consolidation de la vérité » (MmM).
Bibliographie sélective :
Palinurus Suite, 1992
Moth-Wings, 1996
The Black Reeds, 1997
The Blaze of the Poui, University of Georgia Press 2003
The Café at Light, Roof 2004
Entrepôt, Coffee House 2010
The Book of Landings, Wesleyan University 2016
Sitographie :
Dossier sur Mark McMorris dans le site de Poetry avec biographie et poèmes
Vidéo où Mark McMorris lit un poème de Entrepôt (le texte anglais apparaît de temps en temps dans le livre qu’il tient)
Interview avec Mark McMorris dans le magazine Rain Taxi
Choix, notes et traductions inédites de Jean-René Lassalle.