Casper André Lugg, « Lieu pour cœur qui court », lu par Marc Wetzel (III, 14, anthologie commentée et note de lecture)


Un lecteur, Marc Wetzel, accepte l’énigme de Lugg, où cœur, lieu, bouleau et tesson composent une confiance poétique toujours relancée.


 

 

          LES OISEAUX VOLENT EN AVA
NCE SUR LE CHAGRIN LE LIE
U SE CONNAÎT À TRAVERS EU
X

MON ALTÉRITÉ EST SANS CO
NTOURS L’EAU AFFLEURE DA
NS LES EMPREINTES DES CO
RBEAUX ET DES CHEVREUILS
JE TROUVE UN COEUR QUI CO
URT
                   (DIGUE, XXII et XXIII)


chante à présent le clair
bouleau frêle trop haut
chargé de sève noir dans le vent

il y a tant de façons d’assombrir un visage
la crainte en est une
toutes les formes de simultanéité
le bouleau et le visage
tiennent lieu d’irreconnaissable

suit l’échange de chaleur
entre le corps et les plantes qui l’entourent
aussi dans la lecture
Jérémie craint la propriété
comme un lion dans la forêt

ma présence est impure importune et espérante
je ne choisis ni ne sais
ce que j’emporte avec moi
la confiance aussi est irreconnaissable
                       (« Lion dans la forêt », p.31, 37, 39, 41)


à distance il ne peut voir
si ce sont des corbeaux ou des enfants qui jouent dans la neige

la peau est lisse et propre
l’air s’échappe à travers les cordes
l’idiot s’élève vers le ciel
le pinceau glisse contre le côté chair

le silence luisant de la nuque anime le paysage
la pluie et les chevaux sont simultanés
                           (« Andreï Roublev / Mascarade », p. 48, 51, 54)


le corps se courbe
une pièce de bois humide et blanc
entre j’ai vu et vois

chatons rougeâtres marges ailées le vent
le bouleau devient tendre mais pas vieux
la liturgie surgit dans l’inachevé

les spires les plus fines sont mises de côté
le reste des copeaux est jeté au feu
la colonne du temple vacille
                           (« Atelier », p.57, 59, 60)


tu me vois puis je te vois
la lumière entra si tôt dans la pluie
le degré de ciel dans le petit tesson
les pieds ici
la rugosité des visions partagées
tel est le tesson
presque aussi grand que le verbe à présent

comme le sol tendre dans le défaire-tissage
lance le tesson
et suis-le

le verbe se relâche lent tissage
la lumière me pousse ici et là
fumée bleue de feuilles et herbes

la mer guide l’œil à présent

                        (La main et le Tesson, p. 69, 71, 75, 76)





Face à un texte peu intelligible (pour lui), la question se pose : un lecteur peut-il se fier à ce qu’il ne comprend pas ? Et la réponse est : oui, s’il sent que l’auteur, pour l’écrire, a dû en faire autant.

On peut en effet s’irriter du souverain hermétisme de Lugg, mais ce poète (son livre précédent : les biotopes-marie — l’a montré) est un créateur – qui sait laisser s’exprimer en lui l’effarante complexité de la vie. Et, comme disait Rilke (bien placé pour le comprendre), un créateur n’a ni choix (tout pouvoir de faire autrement lui serait moindre œuvre), ni droit de fuir quoi que ce soit (s’il se dérobait au moindre aspect d’une réalité qui s’est totalisée pour lui, il en trahirait aussitôt la teneur et le destin).

C’est pourquoi il faut se fier à l’affrontement serré que l’auteur mène ici. Le titre (peu limpide) de son recueil mérite par exemple d’être cru. Oui, c’est un « lieu » qu’il cherche (tout ce qui est étendu doit se poser quelque part, dans une portion d’espace où situation propre et rang juste lui sont donnés) ; c’est un « cœur » qui cherche (l’organe qui s’indigne et qui ose va où sont ses raisons de battre) ; et c’est une « course » – essentielle et profuse – que ce cœur mène. Ne doit-il pas, infatigablement, du deuxième mois embryonnaire à la mort, ré-accueillir en lui tout ce qu’il propulse, maître d’irrigation pas bégueule, car tout ce qu’il fait – via artères, vaisseaux et veines – circuler dans l’organisme (substances nutritives, gaz respiratoires, déchets du métabolisme, molécules informatives), il en est aussitôt lui-même retraversé, maître envahi et esclave royal, goûteur forcé de tout ce qu’il alimente, éboueur de tout ce qu’il recycle, éclusier à chaque seconde noyé et rescapé ? Oui, sa situation est une course, et sa course le situe. Le cœur, physiologiquement, se tient, depuis les Annélides, là où ce qu’il anime a besoin qu’il soit. Lieu lui-même, pour corps qui se devient. Qui bat pour faire battre la vie même du corps qui le permet et contient. Le cœur sent donc le « principe » qu’il est, et l’étrange amour qui le donne à lui-même. C’est ce que vient bien suggérer ce titre de livre.

Notre confiance doit aller aussi aux cinq brèves parties de ce recueil, si apparemment disparates (de contenu, d’intention, de lettrage même). C’est en effet la même activité du « cœur » qui s’y exprime :

« Digue » ne dit pas seulement la clôture du système circulatoire vertébré (qui endigue sans lacunes le sang ou l’hémolymphe qui le parcourt), elle dit que tout ce que la vie construit d’elle-même est pour faire obstacle à sa mort, pour empêcher le néant de se répandre en elle. Au fond, l’Ouvert lui-même présente de normales lacunes, offre en lui des seuils limités de présence. Ne rêvons pas : l’Ouvert n’est viable que localement endigué.

« Lion dans la forêt » (deuxième partie) dit l’avertissement du prophète Jérémie : vivre (Spinoza l’écrit aussi) est rencontrer toujours ce qui vous dépasse, lire (ou s’entendre dire) ce qu’on redoute de comprendre, sentir notre sol acquis trembler sous les pas de l’envahisseur présent, c’est être réveillé de sa prétendue « vigilance ». Les retours de bâton savent infailliblement trouver le « lieu » de nos présomptions cachées. Et des « simultanéités » tuent : vivre ensemble (« Les hommes se rencontrent parce que la Terre est ronde », disait Kant) fait cohabiter des versions adverses du temps.

« Andréï Roublev – Mascarade » tire les terribles leçons de l’épopée tarkovskienne : le génial faiseur d’icônes peindra, on le sait, moins de cinq minutes en trois heures de film, il n’est lui-même que couleur broyée d’une Palette inconnue, agitée, insatiable. Dans le clownesque malheur du monde, de belles images sont trop artificielles pour être illusionnantes. Le cœur court donc sans pinceau dans les constants « faux-raccords » (Emmanuel Reymond) du visible.

« Atelier » (avant-dernière partie), c’est d’abord lieu de travail du bois (« attelle » en français le rappelle), mais l’existence du moindre arbre montre que le bois sait déjà travailler à lui-même, qu’il se fait tronc, racines et branches, qu’il fait être ce qu’on tronçonne ou sculpte ensuite. L’image du bouleau y revient alors, omniprésente déjà dans « Lion dans la forêt » – comme l’arbre-à-tout-être, à la fois essence pionnière et présence gracieuse, le plus varié et le plus reconnaissable des arbres (rien de plus changeant que ses feuilles, rien de plus uni que son écorce blanche). Il est comme le cœur des frondaisons (comme un cœur, l’arbre porte sur lui ce qui le fait vivre, et fait vivre ce qu’il porte), et travailler ce bois (à l’atelier), c’est, à la fois, rogner et ciseler le cœur des choses. C’est le plus littéraire des objets (les fines couches de l’écorce s’exfolient comme du papier) et le plus fonctionnel des matériaux (qui fera, travaillé, l’égale joie des vanniers, des couvreurs, des piroguiers, des cordonniers). Le travail autonome de la vie (il n’y a pas plus de possible greffe de sève qu’il n’y a « d’ajournement dans le souffle ») s’observe au mieux sous le rabot, quand le corps « cherche des formes qui lui ressemblent » en s’appliquant aux « différents degrés de résistance » des pièces de bois.

Même « La Main et le Tesson » (ultime, très énigmatique, partie du livre) semble dire ceci : les mots sont plus tranchants que la main, mais sont eux-mêmes simples tessons d’esprit, simples débris d’un « tissage » idéal de l’expérience, reflets coupants où s’aiguisent images et visions pour devenir idées. Car l’idée vient de la « rémanence » (p. 32) des mots, signes pouvant subsister à la disparition ou l’entre-neutralisation de leurs sensibles causes. C’est pourquoi, peut-être, « un langage blessé est un appât propice » (p. 43), l’idée s’invitant dans le débitage des mots, imbibant leur hachage comme, écrit génialement Lugg, « les nuages s’infiltrent dans la roche dynamitée » (p. 33).

Mais, justement, peut-on se fier au génie ? Le talent semble plus fiable que lui, puisqu’on peut compter sur ce qu’il se contente de très bien faire, alors que le génie n’est pas censé tenir une parole qu’il est fait pour renouveler ! Mais le génie est le « cœur » de tout progrès, et (comme l’homme qui s’endort se fie à son cœur, pour gérer pour lui la nuit de son esprit), quelque chose, dans la pensée comme dans la vie, est divinement digne de confiance pour elle-même : un cœur peut trahir un autre corps, non le sien, comme un cerveau peut témoigner faussement contre d’autres, non contre lui-même. On ne se fie pas au génie parce qu’on espère que le Bien viendra de lui, mais parce qu’on sent que le Vrai est en train de repartir de lui (et l’on ne contrôle pas le renouvellement de la vérité, on ne peut que l’encourager ou l’admirer). Comme disait cyniquement Hume, on peut toujours ruiner la réputation de qui décevrait nos attentes (se montrer loyal est donc dans l’intérêt social de l’être quelconque), mais cœur qui court n’a que les lieux qu’il se donne, et l’avenir se moque de sa propre image.

Marc Wetzel


Casper André Lugg, Lieu pour cœur qui court, traduit du norvégien par Emmanuel Reymond et Pål H. Aasen, [eklyz], 88 pages, juin 2026, 16€