Laurent Pépin, Extraits, [Anthologie permanente]


Isabelle Baladine Howald a choisi pour Poesibao, avec le poète, des extraits de chacun de ses trois livres déjà publiés.


Laurent Pépin exerce le métier de psychologue clinicien, et il est poète. Il a publié trois ouvrages dont nous proposons un extrait de chaque. Nous l’avons découvert sur Facebook (comme quoi…) et aimé son monde onirique, son écriture très précise des formes d’une folie, à chaque fois différente.
I.B.H.


« Ses propres fragilités et notre tendresse réciproque nous permettaient néanmoins de nous retrouver, en ce temps-là. Lorsqu’elle me racontait ses journées au centre de thalasso, par exemple, il fallait que je la tienne – que je me cramponne à elle, pour qu’elle ne se dissolve et ne s’éparpille pas dans la pièce en une nuée de poussières flottantes.

Parce que ce qui était difficile pour elle, en tant qu’hydrothérapeute, c’était sa peur de s’investir dans l’expérience au point de n’en pouvoir plus revenir. Lorsque son corps épousait la forme de l’eau, ça étonnait toujours les curistes, cette façon qu’elle avait de s’écouler, soudain, de devenir diaphane, puis de disparaître. Un trait d’écume, des vaguelettes luminescentes marquaient le lieu de la vaporisation de son corps. Ils devaient se dire qu’il était tout de

Même rudement perfectionné, ce centre.

Elle parlait, et je sentais les points de scission dans son corps. Je l’enveloppais alors en tâchant de maintenir une unité, là où je ne ressentais que brisures de chairs et de rêves éparpillés… Elle m’en savait gré, mais très vite, il fallait la relâcher pour laisser circuler cette infinité d’ailleurs dont elle parsemait son univers. Ou peut-être était-ce mon gouffre intime – lequel m’absorbait de plus en plus souvent – qui rendait ces charmes éphémères.

Quoi qu’il en soit, si je renâclais d’abord à me décoller d’elle, une colère électrique, violente, remontait à la surface puis l’orage passait de son corps au mien. Je sentais quelque chose se pétrifier dans ma tête, puis ma façon si particulière de me transformer en pantin articulé prenait alors le dessus en vue d’apprivoiser mes émotions. Je me muais en automate, animé seulement de fonctions primaires et appelé, espérais-je ainsi, à disparaître. Mon agitation insignifiante creu-

Sait comme une rigole de pas perdus derrière moi.

Ça aussi, je crois qu’elle le supportait mal.

Alors je cessais mon morne ballet et j’allais à la fenêtre regarder la pluie. Elle ne tombait au-dehors que pour m’en débarrasser en dedans. Elle essayait simplement de m’aider. Et je tâchais de mesurer les battements de mon cœur et mon cinémastoche personnel à l’empan du toc-toc qui bavait du ciel en

Rebondissant contre les feuilles. Les frondaisons mouillées réverbéraient parfois un éclat de soleil et ce miroir brisé reflétait un instant mon visage éteint, blanchâtre, gonflé… Je détournais les yeux, empreint d’une pesanteur de plomb. 

Alors c’est vrai qu’il y a des histoires qui sortent de ma tête. J’en emprunte à gauche, à droite, je les mélange avec les miennes. Mais c’est comme ça que je combats les Monstres, moi, en lançant des histoires au ciel que je regarde voler comme des oiseaux. De toute façon, la vérité, c’est comme la fin du monde. J’y suis allé, moi, à la fin du monde. Seulement, il ne faut pas croire, il n’y avait rien, après. Les bords du Monde, c’est juste un fin rideau peint aux couleurs d’un ciel étoilé. Quand on le soulève en tirant dessus par la languette, il n’y a rien derrière. La vérité, c’est pareil. Alors, j’ai choisi de revenir. Pour être vivant. Je ne vais pas abandonner sous prétexte que j’ai été élevé par des gens morts. »

Laurent Pépin, Monstrueuse féérie, éditions Fables Fertiles, 2022.


« Elle a pris un air songeur, tout à coup. « Il faudra lui trouver un nom, maintenant. Et il faut qu’on réfléchisse à ce que tu vas faire des traits unaires. Il faudra que tu les gardes avec toi. À moins que tu ouvres les bocaux pour qu’ils s’en aillent. Ils iront rencontrer les gens qui n’ont rien pour rêver. Tu sais, pour ne pas qu’ils s’effacent sans s’en rendre compte… »

Elle s’est tue de nouveau, parce que les bris d’air qui venaient taper contre les parois de son long cou cartilagineux faisaient voler des petits moutons de poussière d’os au-dessus de son oreiller. Je pleurais, en silence, espérant seulement qu’elle ne s’en rendait pas compte. Mais elle s’est mise à laper mes yeux et mes joues. Sa langue était rêche et infiniment douce, pareille à celle d’un chaton mourant, et elle faisait frissonner ma peau, dont les pores se dilataient avec des petits bruits de gouttes de rosée qu’on aspire. Lucy lapait, et je sentais sa soif et la profondeur asséchée qui l’éventrait.

Quand elle a semblé désaltérée, ou trop épuisée pour continuer, elle a dit encore : « J’existerai dans tes souvenirs et quand tu regarderas tes Monstres sur l’étagère, tu penseras à moi et à mon corps dessiné. Et tu te rappelleras quand on y peignait des partitions, et tu riras en pensant à la musique que ça faisait quand tu m’enlaçais. Et chaque fois que tu verras le jour entrer dans ta chambre, tu te rappelleras quand je me mettais de profil devant la fenêtre pour filtrer la lumière à travers mes côtes, et tu pleureras en regardant le soleil se lever. »

Elle a ri, doucement, comme autrefois, mais son sang continuait de dégringoler de ses flancs sur le drap avec un clapotis sinistre. « Ça fait mal, mais ce n’est pas grave… »

Et elle a dit encore :

« N’aie pas peur, tu ne seras pas seul. Je vais prélever mon trait unaire en dormant. Ce sera comme un rêve. Et quand tu te réveilleras, j’aurai seulement changé de forme et tu pourras m’emmener avec toi. Comme ça, les Monstres ne pourront plus te faire de mal. » Puis elle s’est mise à tousser. J’entendais les os se briser dans sa poitrine. Je lui ai fait un signe de tête. Je ne voulais plus entendre sa voix se déchirer. Et je ne voulais plus voir son corps décharné, transpercé, comme une araignée éventrée aux longues pattes fines. Alors, je l’ai serrée plus fort dans mes bras, tout contre moi, pour qu’elle niche en fouissant de la tête dans le creux de ma poitrine. Je percevais le léger murmure qui s’éteignait dans sa gorge. Quand je la laissais s’écarter pour qu’elle aille chercher une respiration lointaine, je voyais s’estomper peu à peu les couleurs et les paysages qui habillaient l’absence sur son corps. J’ai posé mon oreille sur sa bouche. Elle respirait encore. »

Laurent Pépin, L’angélus des ogres, éditions Fables Fertiles, 2023


« Autrefois, dans les limbes, la salle d’attente où j’ai attendu dix-sept ans que maman revienne me chercher, il y avait un petit garçon, enfin un bébé jamais né, comme moi. Il a dû grandir, depuis. Je me dis que, peut-être, il est revenu sur terre un peu en même temps que moi et que nous devons avoir le même âge. Après-tout, il habitait encore dans un coin de ma tête, quand je suis apparue sur cette plage, sur le sable enneigé, peut-être qu’il a éclos comme ça, lui aussi, sur une autre plage, ou dans un lac, sous la montagne, dans un océan de coquelicots, ou parmi les feuillages ardus d’une forêt de ventilateurs. Je voudrais le retrouver, comme dans ce mythe où on nous coupe en deux à la naissance et où on est condamné à errer à travers le monde pour retrouver sa moitié manquante. C’est papa qui me l’a raconté. Mais je ne sais pas comment il s’appelle, ni où il se trouve. Je ne suis pas certaine non plus de ce à quoi il ressemble. Je me souviens seulement d’un bébé calme, qui riait parmi les ombres quand la lumière blanche s’atténuait un peu. Lorsque son visage pouvait apparaître, si la lumière baissait et que les dimensions du monde reprenaient des formes, une texture, des perspectives envisageables, on voyait bien qu’il avait des cheveux dorés, un peu trop cuits sur les pointes, même, qui rebiquaient. »

Laurent Pépin, Clapotille, éditions Fables Fertiles, 2024