Laurent Fourcaut, “Un morceau de ciel”, extraits


Laurent Fourcaut publie un « concentré de sonnets » qui s’efforce d’ouvrir « un morceau de ciel » chez Tarabuste.


 

Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel, Trabuste Editeur, 2024, 192 p., 16€


À VENDRE
«Crêperie salon de thé glacier » la boutique
désaffectée idem l’Agricole Crédit
l’« Épicerie moderne » est rien que désertique
l’« Hôtel du commerce » a plus du tout de débit

le bourg de Bagnols-les-Bains a tourné étique
maintes maisons abandonnées tristes édi
fices le long du Lot qui lui est identique
à ce qu’il fut au temps des Romains le jadis

Mais Javols un village perdu dans les terres
fut alors une ville romaine prospère
sur vingt hectares il en reste rien du tout

les genêts sont pareils pareille est la gentiane
on ne croit plus aux dieux Jupin Hercule ou Diane
même on ne se fie plus à l’antique Lutte ou
vrière
(p. 15)

*

PRÉLUDE À L’HIVER
Dans un autre jardin encor des roses neuves
(1er septembre) orange et jaunes l’est bien sec
cependant cet éden vite il faudrait qu’il pleuve
que les jus recommencent à couler impec

La terre en vérité depuis longtemps est veuve
le grand Pan étant mort : on le trouva le bec
dans la fange industrielle qui fit la preuve
de sa nocivité carabinée infec

te Il fait plus frais on attend miracle la pluie
car il est bon de pleurer – ça contente l’ouïe
le tympan desséché tel un vieux parchemin

languit après l’humide saison des tempêtes
on s’autorise enfin à être centripète
en recourbant sur soi de Rome les chemins
(p.71)

*

MARS
Mars ses averses brutales avec bourrasques
le soir tout se dégage le ciel est pâle or
un répit éclatant avant que de ses frasques
le mois cher à Janus ne nous régale encor

gouttes d’eau dans les rosiers sont la trace que
la pluie en s’en allant a laissée de son corps
infiniment morcelé que tendre une vasque
dans des ruines antiques rassemble en bon port

Au matin il repleut et du vent : rebelote
le jardin la maison sont ruisselants de flotte
un rougequeue noir met seul un peu de couleur

énergie désespoir l’hiver revient en force
quand la sève nouvelle coule sous l’écorce
le cycle accouche du printemps dans la douleur
(p. 158)

*

RECHUTE
De nouveau de la pluie des rafales de vent
en direct de la mer la saison se rebiffe
une gouttière est bouchée faut avec pruden
ce grimper à l’échelle en essuyant les gifles

d’eau froide en serrant tant les fesses que les dents
ôter le paquet de feuilles avec ses griffes
qui obstrue impudent le tuyau de descen
te aussitôt tout s’écoule on entend l’eau qui gicle

en déboulant en bas dans le creux du fossé
le lit de la rivière en sera engrossé
– mais trop tard polluée elle ne tient plus guère

d’anguilles de rats musqués d’autres orphelins
de l’eau douce changée en un jus délétère
– ainsi le vil papier succéda au vélin
(p. 172)

*


POSTFACE
Voilà donc un livre composé de « concentrés de sonnet ».
Ces poèmes sont en effet autant de morceaux de ciel, c’est-à-dire, comme l’explique très bien Baudelaire dans le texte placé en épigraphe, des fragments prélevés sur le visible, fragments resserrés, délimités par le dessin même du quatorzain qu’on appelle sonnet : une sorte de rectangle dont seul le côté droit n’est pas rectiligne, étant comme crevé par ce dehors sur lequel il est censé avoir été enlevé comme à l’emporte-pièce, et qui vient le pénétrer alors amoureusement. Chacun d’eux est comme un petit temple, au sens que les Romains donnaient à ce mot: la projection sur le sol, déterminant un espace sacré, du carré dessiné au ciel par le bâton de l’augure.
Ces sonnets sont donc, peu ou prou, des zones façonnées pour qu’on y entre en contact avec leur dehors, le divin et inhumain monde réel, ce « monde muet » qui est « notre seule patrie », comme écrivait Francis Ponge. De là vient qu’ils sont des concentrés. Car chacun tente de contenir, dans ses étroites limites bourrées à craquer, le plus possible de ce monde réel, qu’il s’agisse de la nature – ce qui reste de la nature sur une planète de plus en plus urbanisée et industrialisée –, des animaux, les vrais vivants, des arbres, de la mer, de la terre, du soleil et du vent : des éléments.
Or ce réel-là, source et aliment du poème, est toujours plus occulté, malmené, dénaturé par le règne délétère de la finance à tout prix. L’épidémie de coronavirus – qui a accompagné un temps l’écriture de ce livre –, les conséquences effrayantes du réchauffement climatique, l’asservissement du plus grand nombre aux impératifs d’une marchandisation généralisée, privent le désir humain de son débouché naturel : les noces avec le monde libre et muet.
Tout le travail du concentré de poème qu’est le sonnet consiste alors à rouvrir un accès à ce monde dans le champ des formes de la langue et de la culture, en tant que ces formes n’échappent aucunement aux idéologies mortelles qui sous-tendent l’apocalypse en cours : elles en sont incessamment traversées et comme colonisées. L’écriture du poème vise donc à revitaliser ces formes en les soumettant à un travail de l’éclate­ment, de la métamorphose, de la dérision et de la révolte, du rabaisse­ment libérateur, d’un flux continu réactivé du sens, afin de relancer le cours iconoclaste et vivant du désir.
18 juin 2022