Eric Eliès, “Poésie et science : voies d’un retour au monde”


Dans ce feuilleton qui sera publié en six épisodes, Eris Eliès propose une réflexion sur les rapports science et poésie.


Introduction / Présentation

Nous vivons dans un monde réifié, réduit à un réservoir de ressources exploitables, et ravagé par nos idéologies, nos cupidités matérielles et nos appétits de puissance. Le langage, hérissé de concepts et de certitudes, nous aveugle d’illusions et nous égare de plus en plus loin de la présence réelle du monde, qui se délite et se dérobe, nous précipitant vers une chute dont nous peinons à prendre conscience, comme un dormeur qui face à l’abîme croit qu’il lui suffira de s’éveiller pour maîtriser le vertige des profondeurs de son rêve. Il nous est nécessaire de retrouver le monde, de reprendre place au plus près des choses, une place soucieuse de l’unité perdue, où l’ici et l’ailleurs – de nos affaires humaines aux profondeurs cosmiques – ne s’opposeraient plus, et de la beauté qui se manifeste en chaque chose, à la fois intelligible et inconnaissable. Il me semble que trois chemins se dessinent, comme autant de voies d’approche qui s’entrelacent vers l’horizon du réel : la poésie, la science et la mystique (cette dernière alliant le mythe et la religion, comme lien avec tout ce qui dépasse la condition humaine). J’avoue que, depuis longtemps, je ne crois plus en aucune religion, tant il me semble qu’au lieu d’élever l’humanité vers l’immensité du cosmos, elles ne font que rabaisser et rétrécir le cosmos au microcosme humain, comme si l’univers avait été créé à dessein pour notre existence. Restent la poésie et la science, qui sont de plus en plus inaudibles et tronquées, asservies, confondues à des finalités pratiques d’éloquence ou d’applications technologiques avec, depuis peu, la menace croissante d’une disparition par dissolution dans la fausse parole des intelligences génératives, dont la voix résonne de plus en plus fort… Cette carte blanche, qui sera publiée en 6 étapes, tente d’esquisser un cheminement possible et de partager ce qui apparaît comme une nécessité vitale : parvenir à réunir, sans les dénaturer et sans les affaiblir encore davantage, la parole poétique et la pensée scientifique.

  1. Les nombres et les mots, creusets de la présence


Inventeurs (notamment par Thalès, Pythagore et Euclide) des axiomes fondamentaux de la géométrie et de l’arithmétique, les anciens Grecs considéraient que tout nombre rationnel, entier ou relatif, portait la définition d’un rapport de proportion entre des grandeurs sensibles, dont certains étaient des rapports d’harmonie fondant l’existence et l’ordre du cosmos. L’épanouissement des arts pendant le « miracle grec » est intimement lié, notamment la sculpture et la musique, aux idées de Pythagore, qui a établi des lois de relation que nous avons conservées et dont certaines nous fascinent encore aujourd’hui, comme le fameux nombre d’or dont les Grecs (et Platon lui-même selon la légende) avaient commencé l’étude. Mais, au sein même de cette harmonie, les nombres ouvraient sur des dimensions cachées, dont le dévoilement a suscité chez les Pythagoriciens la même inquiétude métaphysique que celle qui a plus tard fait basculer dans la folie Georg Cantor (créateur de la théorie des ensembles et découvreur du transfini et de la puissance du continu) et Kurt Gödel (découvreur du théorème d’incomplétude). Les Pythagoriciens, qui pensaient que tout était nombre, découvrirent avec effroi que certains nombres se dérobaient dans des suites infinies, tel le rapport constant entre la diagonale et le côté d’un carré (√2, qui se déduit directement du théorème de Pythagore) ou bien le rapport constant entre la circonférence d’un cercle et son diamètre, le célèbre ∏, qui a fasciné toutes les civilisations par son ubiquité et sa capacité à surgir dans toute série infinie convergente… Dès l’Antiquité, en Europe, en Inde et en Chine, des méthodes itératives d’encadrement du cercle dans des polygones ont visé à réduire les approximations mais ∏, nombre irrationnel transcendant, demeure à jamais insaisissable et inconnaissable, même à l’époque actuelle où des supercalculateurs tentent de repousser toujours plus loin la frontière de la dernière décimale connue.

 

Quel lien avec la poésie, vous demanderez-vous peut-être ? Pour moi, les nombres irrationnels sont à la fois réels et fantomatiques, présences insaisissables distillant le parfum de la « fleur absente de tout bouquet » de Stéphane Mallarmé. Quand j’avais 17-18 ans, au lycée, j’ai simultanément découvert la poésie (que, depuis l’école primaire, j’avais assimilé à une désagréable corvée de récitation) grâce à ma professeure de français et à mon professeur de philosophie, qui me firent découvrir Yves Bonnefoy et son interrogation sur la « présence réelle », et les mathématiques, où le raisonnement sur des grandeurs abstraites (l’inconnue des fonctions f(x), le nombre imaginaire « i », etc.) s’était substitué au calcul numérique des années de collège. Mon initiation à la poésie et mon initiation aux mathématiques furent donc concomitantes et se sont enrichies mutuellement. A 18 ans, j’ai lu à quelques mois d’intervalles « Poèmes » d’Yves Bonnefoy, précédée d’une remarquable introduction de Jean Starobinski qui me marqua durablement, et « Mathématiques : la fin des certitudes » : il m’a semblé que s’y faisaient écho, même si les procédés et les résonances différaient, les mystères de l’Indicible et de l’Impensable. Les mathématiques n’ont rien de concret : tout n’y est qu’idée et concept. Un cercle tracé au compas sur un papier n’est pas un cercle mais simplement la maladroite représentation d’un cercle idéal (l’ensemble des points à iso-distance d’un autre point défini comme le centre) qui ne peut avoir d’existence réelle car le point mathématique lui-même n’a aucune dimension réelle. De même, tout mot est un concept : la fleur du mot « fleur » n’existe pas et toute fleur réelle, que l’on respire et tient dans la main, est trop singulière pour, dans son unicité, être décrite par un mot.

Les mathématiques et la poésie présentent toutes deux la particularité de nous confronter à la distance qui sépare la représentation de la réalité et la réalité elle-même, qui se dérobe, insaisissable, mais impose pourtant l’évidence de sa présence, à travers ces instants où se ressent, dans toute sa plénitude, l’expérience « d’être au monde ». La poésie n’est pas autre chose, il me semble, que la restitution, à travers les mots, de la densité de présence de toutes les choses (la mer, le ciel, une fleur, la nuit, la mort, un silence, une joie, une angoisse) qui peuvent être intensément ressenties mais ne peuvent être directement décrites par les mots… Les mathématiques ont également la faculté de donner à ressentir la densité de présence de choses indescriptibles, qui échappent à la raison et dépassent nos capacités de représentation. Dans son essai « Du rêve, des mathématiques et de la mort », titre d’une puissance sidérante qui suffirait presque à résumer sa pensée en ces quelques mots, Stéphane Lupasco (dont la première œuvre, publiée en Roumanie, fut le recueil poétique « Dehors ») affirmait que les mathématiques sont de la même matière que le rêve et la mort : ce qu’elles sont et ne sont pas se conçoit dans une complexité contradictoire qui met en échec notre prétention à la connaissance et les réductions de la logique, qu’elle procède d’Aristote ou de Descartes.

 

D’ailleurs, de grands savants et mathématiciens du 19ème et du 20ème siècle furent de fervents lecteurs de poésie et s’y sont parfois adonnés, le plus souvent avec maladresse, mais la poésie pénétra leur sensibilité. Ainsi, le poète roumain Ion Barbu (de son vrai nom Dan Barbilian, éminent mathématicien qui travailla sur les géométries non-euclidiennes), déclara « Il y a quelque part, dans le haut domaine de la géométrie, un endroit où elle rencontre la poésie » comme si écriture poétique et recherche mathématique étaient les deux facettes d’une même inspiration. Cette proximité fut également perceptible chez les théoriciens de la physique quantique dont les concepts paradoxaux et mystérieux (dualité onde-corpuscule ; principe d’incertitude ; principe de non-localité ; énergie du vide ; nombre d’étrangeté, etc.) semblent décliner les nuances subtiles d’une sensibilité intrinsèquement poétique. De même que de nombreux scientifiques ont été des lecteurs fervents de poésie (comme Schrödinger ou Oppenheimer), de nombreux poètes ont, notamment depuis la fin du 19ème siècle, affirmé l’importance fondamentale des mathématiques et son influence décisive sur l’écriture poétique, où le langage se présente comme un moyen d’exploration du réel mettant à jour des correspondances et des relations d’analogie. Ainsi, dans « Les chants de Maldoror », Lautréamont s’exclame : O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon cœur  ! (…) Arithmétique ! Algèbre ! Géométrie ! Trinité grandiose ! Triangle lumineux ! Celui qui ne vous a pas connues est un insensé (…) la terre ne lui montre que des illusions. Yves Bonnefoy lui fit écho dans le poème « Dévotion », qui commence par : Aux orties et aux pierres / Aux « mathématiques sévères ». Aux trains mal éclairés de chaque soir. Yves Bonnefoy avait suivi une année de maths sup avant de quitter Tours pour Paris en 1940 dans le désordre des années de guerre, un peu dans le même contexte trouble que Rimbaud avait connu au temps de la Commune, et quand, encore étudiant à l’Ecole navale où j’étais officier-élève, j’avais osé lui écrire (à l’imitation du jeune Franz Kappus, heureux correspondant de Rilke dont j’avais lu « Les lettres à un jeune poète » inscrites au programme des classes prépa dans les années 90), ce fut, je pense, l’influence des mathématiques perceptible dans mon questionnement poétique qui me valut le plaisir d’une réponse de sa part. On pourrait également citer André Chénier qui commença, avant d’être guillotiné en 1794, une vaste épopée poétique des découvertes scientifiques (j’y reviendrai plus loin en raison de ses accents « scientistes »), et aussi Guillevic (dont le recueil « Euclidiennes » évoque en vers lapidaires des figures géométriques devenues les symboles d’une inquiétude existentielle) et bien sûr Jacques Roubaud, figure majeure de l’oulipo (dont l’œuvre poétique est indissociable – parfois au risque de la lisibilité – de sa pratique des mathématiques) ou, moins connu, le poète Jean-Max Tixier (ami de Marcel Migozzi et auteur du recueil de poèmes en prose « L’oiseau de glaise »), qui consacra une thèse universitaire aux rapports entre poésie et mathématiques.

(à suivre)