Lecture d’une poésie oraculaire et sapientiale, où Claude Minière sauve la langue, pèse les âmes, puis ressuscite symboliquement le monde.

Les Éditions Dernier Télégramme publient, avec le concours du Ministère de la Culture – DRAC Nouvelle-Aquitaine, cet opuscule de Claude Minière, figure importante mais discrète du paysage poétique contemporain. Poète, essayiste, traducteur et lecteur passionné des modernités littéraires, Claude Minière est notamment reconnu pour son travail critique consacré à Ezra Pound, auquel il a dédié plusieurs essais majeurs. Son œuvre, exigeante et méditative, se tient à la croisée de la poésie, de la philosophie et des arts plastiques.
On a récemment pu l’entendre dans l’émission Poésie ininterrompue diffusée durant « les Nuits de France Culture », à l’occasion d’un entretien avec Gérard-Georges Lemaire, où se déployait toute l’ampleur d’une pensée poétique attentive autant au rythme qu’à l’image, au fragment qu’à la mémoire culturelle. Cet opuscule prolonge ainsi une œuvre dense, nourrie de références mais toujours soucieuse d’une parole juste, tenue dans une forme de retrait lumineux.
À rebours des effets de posture et des facilités lyriques contemporaines, Claude Minière poursuit une œuvre de lenteur, d’allusion et de veille. Le texte ici publié condense plusieurs des traits caractéristiques de son écriture : une attention aux éclats du réel, une pensée du visible héritée autant de la peinture que de la poésie moderne, et une manière très singulière d’habiter le fragment.
Comme un nouvel évangile profane, le livre s’annonce d’emblée à travers son titre – Le livre des amis et des ennemis – qui résonne à la fois comme un texte sapiential, un traité moral et un livre de combat intérieur. L’exergue, emprunté au Livre des Morts de l’ancienne Égypte, inscrit immédiatement le livret sous le signe d’une parole de justice et de rééquilibrage cosmique :
Mes paroles sont puissantes dans les deux mondes.
J’abaisse l’injuste victorieux
Et je redresse le faible bafoué.
Cette invocation inaugurale confère au texte une portée presque rituelle ; elle place la poésie dans une fonction ancienne, presque sacrée, où la parole ne se contente pas de nommer mais agit, rétablit, relève et juge. Ainsi la parole poétique se voit-elle investie d’un pouvoir de justice, presque d’une fonction thaumaturgique : elle traverse les mondes, inverse les hiérarchies visibles et restaure les humiliés dans leur dignité secrète. À la lecture de l’œuvre de Claude Minière se déploie tout un horizon du texte sacré, du livre sapiential, du jugement et d’un prophétisme discret. D’autant plus que ce livret adopte la forme du verset, conférant à la parole poétique une respiration ample, solennelle, presque liturgique. Dès les premières séquences,
1.
Le vent est incertain
il soufle dans la coursive ce matin
porte de l’aube
il est changeant comme ceux dans le vent
il balaie la poussière
2.
Mes défauts ont été balayés
j’entre et sors à mon gré
s’installe une voix à la fois méditative et oraculaire, où le souffle, le passage et le mouvement de purification deviennent des motifs centraux. Le vent balaie la poussière comme les défauts intérieurs ; il prépare une entrée dans un espace symbolique où la parole peut désormais se tenir droite.
La numérotation des fragments renforce cette impression d’écriture sacrée ou sapientiale, comme si le texte avançait par stèles, notations révélées ou articles d’une loi intérieure. Lorsque le poète écrit :
3.
Ici commencent les chapitres,
il désigne d’ailleurs explicitement son livre comme un espace de révélation et d’ordonnancement. Mais c’est surtout dans le quatrième verset que s’affirme la dimension éthique du texte :
Ceux qui abîment la langue française
tombent dans le camp des ennemis
et voici que se déroulent devant moi
les actes de justice
je tiens la balance du jugement
La défense de la langue devient ici une question de justice. La parole poétique n’est pas simple ornement : elle engage une responsabilité. Et la disposition typographique des deux derniers vers – « les actes de justice / je tiens la balance du jugement » – mime visuellement le balancement d’une balance, comme si la mise en page elle-même participait du procès symbolique mis en scène par le poème. Chez Claude Minière, la typographie ne relève donc pas d’un simple effet plastique : elle prolonge le sens, elle inscrit matériellement dans l’espace du poème l’idée d’équilibre, de pesée et de discernement. Un équilibre que le poète tient à une lettre près…
On songe autant aux livres prophétiques qu’à la psychostasie égyptienne, cette pesée des âmes où le cœur du défunt était confronté à la plume de Maât, principe de vérité et de justice. L’exergue du Livre des Morts prépare déjà ce symbolisme de la balance et du jugement…
Tout un nuancier de vices et de vertus se déploie ici, révélant tour à tour la bienveillance du poète ou sa condamnation sans appel :
Ceux qui sont emplis de haine
je les mets dans le groupe des ennemis,
écrit Claude Minière, avant d’ajouter :
les amours et les haines
parleront par ma bouche
La parole poétique devient ainsi lieu de discernement moral, presque tribunal intérieur où se répartissent les forces de destruction et les puissances de vie. Or cette éthique s’étend à toute la création. Les fleurs elles-mêmes deviennent « amies » : « hibiscus eucharis marjolaine coquelicots / nénuphars et jasmin ». Davantage : leur simple nomination agit comme un écho, une re-création du monde : « elles sourient par leurs noms en échos » ; comme une litanie, une invocation ou une offrande. Car nommer, ici, revient à faire advenir. Le langage ne désigne pas seulement le monde : il le recrée sans cesse dans son éclat premier. On songe à Arthur Rimbaud et à cette fleur dans Aube qui “dit son nom” au poète Voyant ; chez Minière également, le monde parle encore à qui sait entendre. Le poète circule alors “indemne au milieu / des divinités flamboyantes”, “fait jaillir les sources”, tire “les verrous de la Porte ouverte” : autant d’images qui confèrent à la parole poétique une puissance d’ouverture, de passage et de révélation. Dans cet évangile profane, les références bibliques abondent – chapitres, versets, jugement, ennemis, parole agissante, porte symbolique / « amen », « Jésus », « Marie », « le saint », « le Christ », …– mais elles sont constamment déplacées, réinventées, rendues à une modernité inquiète et lucide.
Claude Minière demeure profondément actuel, au sens presque nietzschéen du terme : non pas simplement contemporain, mais capable de voir son époque à travers ses voiles hypocrites, dans une forme d’ébriété sobre où le regard poétique perce les faux-semblants du présent. En cela, il rejoint la figure du Voyant rimbaldien : le poète accepte le décalage, l’écart, le contretemps nécessaire à la vision. Comme le remarquait Joseph Delteil à propos du printemps, toute vraie renaissance arrive “à contre-temps” ; c’est précisément cette dissidence temporelle qui permet au poète de voir plus loin que son siècle. Ainsi faut-il comprendre le verset 36 : « Ici commence une séance / un autre chapitre ». Le mot « séance » est remarquable, car il introduit soudain une ambiguïté moderne : séance spirite, séance analytique, séance de cinéma ou de théâtre – comme si le livre quittait le seul registre sapiential pour devenir expérience vivante, traversée des voix et des apparitions. Le poème ne se contente plus d’énoncer : il convoque, il met en présence. Et lorsque, au verset 39, surgit en italiques ce simple mot – « perdu » –, isolé typographiquement, comme détaché du flux des autres versets, il agit telle une défaillance du sens ou une chute momentanée dans le labyrinthe du monde contemporain. Ce mot nu, fragilisé par l’italique, semble signaler à la fois l’égarement moderne et la solitude du (Poète) Voyant lui-même. Mais cette perte n’est pas pure négation : elle constitue peut-être l’épreuve nécessaire à toute reconquête de la parole juste. Car chez Minière, les poètes demeurent les « amis de la vérité vraie » ; ils affrontent le mal, démontent le « démon à tête de serpent », et tentent, au cœur même du désordre contemporain, de rétablir une circulation vivante entre les êtres, les mots et le monde.
Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)
Claude Minière, Le livre des amis et des ennemis, Editions Dernier Télégramme, réédition 2026, 7€