‘Sans le latin, sans le latin, la messe nous emmerde’, chantait Georges Brassens ! Tous avec Horace, le délicieux moraliste.

« En voulant éviter un excès, les insensés se jettent dans l’excès opposé. Malthinus va traînant sa robe jusqu’aux pieds ; un autre la relève effrontément jusqu’à l’aine. Rufillus empeste le parfum, Gorgonius sent le bouc. Il n’y a pas de milieu » (fragment 6)
Dum vitant stulti vitia, in contraria currunt. /Malthinus tunicis demissis ambulat ; est qui / Inguen ad obscenum subductis usque facetus : / Pastillos Rufillus olet, Gorgonius hircum : / Nil medium est.
« Ton ami est-il avare ? Dis qu’il est économe. Est-il stupide ou hâbleur ? Dis qu’il cherche à se rendre aimable. Est-il grossier ou impertinent ? Dis qu’il est simple et courageux. Est-il emporté ? Appelle cela de la vivacité. Voilà, je crois bien, ce qui constitue la base et le lien de l’amitié »(fr.12)
Parcius hic vivit ? Frugi dicatur. Ineptus / Et jactantior hic paulo est ? Concinnus amicis / Postulat ut videatur. At est truculentior atque / Plus aequo liber ? Simplex fortisque habeatur. / Caldior est ? acres inter numeretur. Opinor, / Haec res et jungit, junctos et servat amicos
« La plus grande volupté ne se trouve pas dans le fumet de plats coûteux, c’est en toi-même qu’elle réside. L’assaisonnement de tes repas, cherche-le dans la sueur. L’homme pâle et gras, pas même les huîtres, ni le sarget, ni la rare perdrix des neiges n’auront de goût pour lui » (fr.37)
Non in caro nidore voluptas / Summa, sed in te ipso est. Tu pulmentaria quaere / Sudando : pinguem vitiis, albumque, neque ostrea, / Nec scarus, aut poterit peregrina juvare lagoïs (Ibid., II, 2, 19-23
« La Fortune capricieuse, se précipitant à grand bruit d’ailes, arrache ici une couronne et la dépose en riant sur un autre front » (fr.66)
Hinc apicem rapax / Fortuna cum stridore acuto / Sustulit, hic posuisse gaudet
« Il te faudra quitter ta terre et ta maison et l’épouse que tu aimes et, de tous les arbres que tu cultives, seul l’odieux cyprès suivra son maître éphémère » (fr.86)
Linquenda tellus, et domus, et placens / Uxor ; neque harum, quas colis, arborum / Te, praeter invisas cupressos, / Ulla brevem dominum sequetur
« Plus nous nous refusons à nous-mêmes, plus les dieux nous accordent. Transfuge dans le parti des riches, je brûle de le quitter et de rejoindre, nu, le camp de ceux qui ne désirent rien » (fr.109)
Quanto quisque sibi plura negaverit, / A dis plura feret. Nil cupientium / Nudus castra peto, et transfuga divitum / Partis linquere gestio
« Tout ce qui est sous terre, le temps le fera apparaître au grand jour, et ce qui brille aujourd’hui, il l’enfouira et le recouvrira » (fr.141)
Quidquid sub terra est, in apricum proferet aetas ; / Defodiet condetque nitentia
« Sans cesse les années qui s’écoulent nous prennent quelque chose de nous-mêmes. Elles m’ont ôté déjà les plaisirs, l’amour, les festins, le jeu. Elles essaient à présent de m’enlever la poésie. Que veux-tu que j’y fasse ? » (fr.182)
Singula de nobis anni praedantur euntes : / Eripuere jocos, venerem, convivia, ludum ; / Tendunt extorquere poemata. Quid faciam vis ?
« Celui qui cherche à tout prix à varier un sujet, en vient à peindre un dauphin dans la forêt, et un sanglier sur les flots. À fuir un défaut, on fait pire, si l’art ne nous guide » (fr.210)
Qui variare cupit rem prodigaliter unam, / Delphinum silvis appingit, fluctibus aprum. / In vitium ducit culpae fuga, si caret arte
« Savoir droitement, c’est le principe et la source de l’art d’écrire. Les écrits des philosophes (Socraticae chartae) t’en fourniront la matière, et les mots suivront d’eux-mêmes ce qui est à dire » (fr.219)
Scribendi recte sapere est et principium et fons : / Rem tibi Socraticae poterunt ostendere chartae, / Verbaque provisam rem non invita sequentur
« De même qu’on voit dans les funérailles les pleureuses crier et s’agiter davantage que ceux dont la douleur vient de l’âme, le flagorneur semble plus ému que le sincère admirateur » (fr.230)
Ut, qui conducti plorant in funere, dicunt / Et faciunt prope plura dolentibus ex animo : sic / Derisor vero plus laudatore movetur
« N’ôtons pas aux poètes le droit de mourir s’ils le souhaitent. Sauver un homme contre son gré, c’est comme le tuer » (fr.232)
Sit jus liceatque perire poetis ; / Invitum qui servat, idem facit occidenti
Repartons de la joie de retrouver le « carpe diem » dans son jus, là et comme il fut écrit.
« Carpe diem, quam minimum credula postero » (fragment 57), que Gérard Pfister traduit ainsi : « Cueille le jour, et remets-t’en aussi peu que possible au lendemain », et qui, éclairé des 231 fragments qui l’entourent, accessibles et fidèles, prend son sens à la fois profond et simple :
Si tu sais jouir de ce qui ne reviendra sans doute pas, et renonces à t’appuyer sur ce qui n’arrivera peut-être pas, quelle fragilité pourrait donc encore empoisonner ou tarir la plénitude de ton présent ?
Voilà l’Horace rendu ici lisible.
Horace, fils d’un ancien esclave (un père affranchi qui a su l’éduquer à la liberté intellectuelle, et dont il fut fier), a vingt et un ans lors de l’assassinat de César, en a trente-huit lorsqu’Octave devient Auguste, et meurt (peu après ses amis Virgile et Mécène, dans des conditions peut-être également suspectes) juste avant la naissance du Christ (et celle … de Sénèque – qui l’aura, avec profit, admiré !). Une vie riche de sa centrale situation historique, et qu’il aura à la fois illustrée et sublimée en retour. Ce tout-début de l’Empire Romain fut en effet ridicule, glorieux et corrompu ; ce qui tombait bien pour notre écrivain, et, respectivement, ses Satires, ses Odes et ses Épitres.
N’étant spécialiste de rien (et surtout pas de poésie latine), je rappellerai seulement l’avis (singulièrement autorisé) du philologue Nietzsche sur l’extraordinaire brio expressif de cette œuvre (« dans certaines langues, il n’est même pas possible de vouloir ce qui est réalisé ici », écrit-il dans Le Crépuscule des idoles) ; de même, faible psychologue (incapable de caractériser la personnalité que font deviner les confidences de l’œuvre), je laisse le bon Jules Lemaître en résumer l’affaire : « Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle ami et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la Sainte-Beuve ». Auguste lui-même, pourtant son « ami », qui voyait en Horace un petit gros, que la calvitie menace tôt, digérant mal et noyant ses mauvais yeux de collyre, s’est vexé de l’honnêteté de son protégé (qui a osé refuser de devenir son secrétaire particulier), la confirmant par là-même …
Ce qui frappe d’abord, dans tous ces extraits (chronologiquement présentés, et restitués avec à la fois grâce et bonhomie – et beaucoup de sûreté et humilité aussi), c’est la malicieuse vivacité du propos, un mixte d’intelligence de la vie et de vie de l’intelligence, tel qu’on n’en trouvera plus guère qu’en Erasme (un Horace formé dans et pour l’humanisme chrétien), Montaigne (un Horace qui aurait connu la découverte de l’Amérique) ou Nietzsche (Horace ayant lu Schopenhauer …). Et, comme chez ces trois illustres successeurs, incertitudes et paradoxes partout, puisque l’intelligence de la vie a les contradictions de la vie, et la vie de l’intelligence a la normale fragilité de l’intelligence.
Comme eux trois d’abord, Horace n’est ni un saint ni un héros (la « malicieuse vivacité » exclut son porteur de ces registres), mais, comme eux aussi, il y a quelque chose d’incorruptible et d’irréductible en Horace qu’on voit dans l’artiste et le sage seuls. Un candidat à la sagesse qui en assume d’emblée la teneur strictement négative (elle ne sait que délivrer de ce qui n’importe pas). Ce sont chez lui, jamais loin de son épicurisme, les efforts stoïciens de s’abstenir et de supporter, la liste de retrait, suspension et renonciation, en une version toujours familière et prosaïque (fidèle à la quotidienneté et ajustée aux situations. Provocants et sans apprêts conseils d’ami : ne pas se chausser au pied d’autrui, ne pas réserver pour un héritier un pécule dont celui-ci ne saura tirer joie, ne plus songer à marcher en tête dès son entrée dans un palais, abandonner tout remède démultipliant les soucis, et, bien sûr, ne pas viser sagesse là où elle ne suffirait de toute façon pas.
Et tout est aimablement mis en images. Par exemple le « ne pas se chausser au pied d’autrui » s’illustre comme suit : avoir sort à sa taille, car, trop grande, elle fait trébucher ; trop petite, elle blesse. Partout une aiguë et précise imagination sert les traits d’intelligence : Horace, en visiteur éclairé des existences réelles, a le génie du détail suffisant. Ici, la succulente consigne à son maître d’hôtel : faire briller assez de gobelets et plats pour que, s’y mirant, tout convive sache à quoi s’en tenir sur lui-même ! Là, l’identité du superflu dans une maison : c’est ce que son propriétaire même ignore, et qui n’intéresse que les voleurs. Là encore, l’admonestation parfaite, qui saute aux yeux pour les ouvrir, non les crever : si c’est par bateaux ou chars que tu escomptais être conduit au bonheur, ne t’étonne plus de tes naufrages ou embûches !
Mais ce talent d’imagier n’exclut pas une verve de penseur (qui a lu Aristote autant qu’ Épicure), toujours chez lui dans les idées. Ainsi avertit-il que les curieux sont bavards (leurs oreilles grandes ouvertes relâchent aussitôt les secrets qu’elles interceptent), que la meilleure façon de mourir sans regrets est d’avoir vécu de même, ou que l’amitié des puissants zigzague avec leur puissance ! Parfois, le clinique mépris ou l’ironique compassion d’un La Rochefoucauld ou d’un Jules Renard (« La honte du sot envenime les plaies qu’il nous cache », ou « On acquiert des amis à peu de frais quand les hommes de bien sont dans la gêne ») s’annoncent !
Ce qui étonne toujours, c’est la forme parfaite qu’il donne à tout ce dont il traite. Horace est le pur homme de l’art : son œuvre est plus intelligente que lui, parce qu’elle est pleine de toutes ses lectures, et qu’il n’a probablement tant lu que pour elle, pour donner à sa lyre l’infaillible précision dont il avait besoin (pour compenser ses aléas personnels, et pour attirer – dès son vivant – sur son génie littéraire les protections sociales et psychologiques dont il calmait son angoisse). Son génie artistique est sa seule ambition, car c’est son extraordinaire virtuosité qui lui assure, auprès des puissants, la sécurité d’une aura à la fois insaisissable et irréductible (un peu comme Mallarmé, malingre prof d’anglais de collège, se faisait déjà craindre des plus capés universitaires). Ce que sa poésie révélait décourageait toute comparaison possible (donc disqualifiait toute dépréciation) : il avait inventé, dit à peu près Suarès, le statut même de l’auteur moderne, tirant de soi son incontestabilité : un homme exclusivement de l’éphémère, mais que rien ne périme ; une gloire tout de suite publique, mais que rien ne circonscrit ; et dans l’irrésistibilité de sa fonction poétique, un cabotinage délicieusement inspiré. Il en veut les extravagants privilèges (est poète celui qui peut vivre de sa folie, celui qui est son propre héritier, assuré de revivre en tous ceux qui s’endetteront de lui, et l’auteur des vertus de son oeuvre qui peut ainsi en dispenser sa propre vie etc.) mais en avoue les insignes faiblesses, sait l’envers de la fonction : aucun écrivain ne peut décider s’il restera lisible, s’il résistera à la destruction de toutes les conditions de vie et de pensée qui ont rendu son œuvre possible ; aucun ne maîtrise ses raisons mêmes de plaire (s’il a restitué la vie réelle, comment aimer en recevoir la médiocrité ? s’il l’a transfigurée, qui croira mériter de l’y suivre ?). Enfin : si la poésie est le comble de la vie imaginée, quelle immortalité moins irréelle qu’elle espérer en tirer ? Crainte qu’une œuvre d’art n’échappe à la mort que par son défaut même de vie !
Mais à sa merveilleuse question (« Qu’est-ce qui te rend ami de toi-même ? »), nous avons saisi un sûr élément de réponse : le lire.
Marc Wetzel
Ainsi parlait Horace – Dits et maximes de vie choisis et traduits du latin par Gérard Pfister, édition bilingue. Arfuyen, 192 pages, mars 2026, 14€
Sur Internet, le site Espace Horace rend de merveilleux services