L’anthologie “Chinabox” de Lea Schneider, choix et traduction de Jean-René Lassalle


Jean-René Lassalle propose ici aux lecteurs de Poesibao quatre poèmes extraits d’une anthologie de poésie chinoise contemporaine parue en Allemagne.



Cette anthologie de poètes actuels de Chine Populaire éditée en 2017 chez Polyphon par l’écrivaine et traductrice berlinoise Lea Schneider (née en 1989) se présente sous la forme d’un bel objet-livre noir et or, illustré par des collages abstraits de la dessinatrice Yimeng Wu, avec deux parties tête-bêche. D’un côté le livre est entièrement en allemand avec ses traductions, et si on le retourne on est face au même livre mais tout en chinois. En plus des germanophones, ce livre peut donc intéresser sinophones et Chinois – il serait d’ailleurs intéressant de savoir si une telle anthologie, loin de toute poésie officielle édulcorée, existe là-bas, ce qui n’est pas sûr (ceci me rappelle le travail précurseur de Julien Blaine dans un magnifique numéro de la revue DOC(K)S, n°41/hiver 81-82, consacré à ceux qui allaient devenir les grands poètes chinois actuels à un moment où personne ne les connaissait, même dans leur pays). Pour Poesibao cela me permet de présenter quelques poèmes chinois récents en les traduisant ici en français, à partir des versions allemandes de l’équipe de Lea Schneider. Le pictogramme stylisé de la boîte de nouilles à emporter qui semble briller ironiquement dans le noir annonce une perspective plutôt postmoderne. Les 12 poètes présentés écrivent à peu près depuis les années 2000, après la première vague des dissidents hermétiques (Bei Dao, Gu Cheng, Yang Lian) qui durent s’exiler pendant la répression de Tian An Men en 1989, et même après une deuxième vague de poètes plus diversifiés mais tout aussi modernes comme le conceptuel Yu Jian, la féministe Zhai Yongming, l’expérimental Ouyang Jianghe. Dans ce livre on voit donc une poésie chinoise depuis longtemps arrivée à un haut niveau mondial, rénovant sa propre langue, et contournant la censure, entre l’université intéressée par l’art du langage, les petits éditeurs underground échappant au pouvoir central autocratique et les blogs anarchiques de la zone grise. Pour exemplifier certaines contradictions Lea Schneider décrit dans sa préface une conférence du « père » du système de filtrage de l’internet en Chine qui dans un institut officiel doit enclencher publiquement une application VPN illégale pour accéder à des sites internationaux qu’il a lui-même bloqués (ce que font, dit-elle, de très nombreux Chinois). Un des poètes de l’anthologie remercie la censure de lui apprendre à être plus subtil pour l’éviter. D’autres expriment une angoisse très humaine devant les déviances d’une société de surveillance, même si celle-ci a tiré de la pauvreté et propulsé vers le futur beaucoup d’habitants dans cet immense pays à la culture historique raffinée.
N’oublions pas en France l’excellente anthologie Le Ciel en fuite (sans le chinois, mais contenant en plus les poètes de Taïwan) chez Circé (2004) et la superbe série cette fois bilingue  « 10 poètes chinois d’aujourd’hui » traduits chacun en recueil autonome par Chantal Chen-Andro aux Éditions Caractères : on y retrouvera plusieurs des noms cités ici.

(Dossier traduit et réalisé par Jean-René Lassalle)


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Sun Wenbo

Il ne s’agit pas de corneilles

D’abord il en vient une, puis tout un vol devant moi
s’élève en bruissant – s’éparpille ténébreux dans le ciel.
Je les visionne comme un spectacle de la nature : une seule corneille
est une énigme, une foule entière une angoisse. Les humains
n’échappent pas à l’histoire, la conscience
naît au sein d’une culture – et les corneilles,
qui volent dans mon esprit, sont autant prophétie que sorcellerie
ou épistémologie interdite – voilà les limites
d’un humain : il croit ce qu’il ne comprend pas, moi aussi
je me fie à ce que je ne crois pas, comme une nation
bâtie sur des erreurs qui se forge un ennemi fictif – je regrette
la période de l’enfance, lorsque la cage d’algues du langage
n’était encore complète – ma pensée se nourrissait de rêveries
et mon regard de souvenirs – je me rappelle : le noir des corneilles,
le blanc de la neige, formaient une unité paradoxale,
d’où naquit une beauté du monde – disparaître était alors pénétrer
l’éternité – ici j’observe les corneilles se muer en fictions – elles
ne planent pas au-dessus d’immuables palais d’autrefois,
ne se perchent pas sur les hautes gouttières de toits en verre.


Sun Wenbo, né en 1956 dans le Sichuan (province du centre au sud de la Chine), est d’abord soldat, puis ouvrier et fonde une revue de poésie importante pour sa génération. Son ton est méditatif ou philosophique, et contient parfois des critiques assez évanescentes pour franchir la censure.
On peut lire l’original chinois et écouter Sun Wenbo dire ce poème sur Lyrikline


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Zheng Xiaoqiong

Scène

de son corps elle tire un espace vide
où elle enfouit atteintes à la santé, colère, où elle plante des mots clairs
tenace, tranquille, résolue, est cantonnée dans le corps
une puissante machine qui fore un trou dans le temps
comme dans ses forces et sa jeunesse, lui octroyant
une fausse vie replète
de soucis engloutis, qui l’abreuve en
misères fictives, d’aucuns imaginent cette vie
dans les haillons d’une femme de tragédie antique,
quand ses jours sont arides, monotones,
chaque moment recélant une âme silencieuse
qui écrit des poèmes sur la machine langue chinoise,
support archaïque autant que virtuel, elle s’encastre
sur la chaîne de montage, remplace son nom et sexe
par un numéro de poste, se fabrique à la fraiseuse
des plaintes et un amour, si certains croient
que sa minuscule colère ne révèle que l’esprit du temps,
elle se cache en un corps maigre, use de tout
pour s’aimer elle-même, et les montagnes, rivières, époques,
ces guerres, capital et paysages – si on lui demandait,
meilleur serait d’aimer, ce qu’elle doit apprendre
sont équipes quotidiennes de douze heures, fatigue et pointage,
une vie mince à découper, avec la machine qu’elle pilote
pour enregistrer son cœur gonflé, avec le chinois qu’elle écrit,
le plus souvent elle est debout à une fenêtre d’usine métallurgique,
adossée à une immense patrie aux réverbères pâlis,
et manie la machine pour stocker sa solitude 


Zheng Xiaoqiong, née en 1980, est une de ces milliers de travailleurs migrants chinois avec peu de droits, parfois sans logis (voir le livre : La Machine est ton seigneur et maître (Poezibao)
Ici la perspective féminine encore assez rare dans la poésie chinoise et de légers flottements du sens complexifient l’ensemble. Zheng Xiaoqiong a aussi écrit une série de poèmes qui évoquent chacun une de ses collègues de travail changeantes, avec leur nom et prénom pour titre, autre manière de lutter contre leur écrasant anonymat.
On peut lire l’original chinois et écouter Zheng Xiaoqiong dire ce poème sur
Lyrikline


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Zang Di

Dans la série « Nuages chimériques »

Ils volent, mais pas comme s’ils volaient.
Personne ne sait où est leur au-delà ?
Là-bas ne se trouve personne ? Pourraient-ils nous emprunter
un au-delà ? Personne ne peut décider ?
Ou alors : dans nos rêves
ils volent vers nous, vers notre proximité,
toujours plus proches, si près que le lointain
ne peut plus être. Par nos songes
nous absorbons les merveilleux nuages dans nos corps.
Nous avons une grande force d’attraction mais ne le savions pas.
Eux disposent d’une énorme apparence mais ils ne savent pas
où circule l’inutile frontière de merveilles.
Nous pensions que les rêves étaient frontières,
ne comprenions pas qu’ils sont comme trous d’énorme aspiration.
Peut-être chaque rêve est-il un trou,
ils copient trous mieux que trous, semblent plus trous que trous,
parfois d’un blanc éblouissant, souvent d’un noir mystérieux.
Les rêves fonctionnent par trous. Avec ou sans couleur,
tu dis que ce que tu dis est inutile, ne compte pas.
Pour honorer la réalité, nous sommes les objets de rêves.
Pour honorer le cosmos, nous sommes l’exception des rêves.
Pour honorer la poésie, nous sommes le début de rêves.


Zang Di est un poète expérimental et professeur de littérature de Pékin né en 1964. Il a lu aussi bien la poésie classique des Tang que les avant-gardistes nord-américains. Ses ratiocinations ironiques et vives recèlent des échappées critiques et métaphysiques.
On peut lire l’original chinois et écouter Zang Di dire ce poème sur
Lyrikline


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Ya Shi

Les yeux des petits animaux

honnêtement     pour les créatures de la vallée
je me sens coupable     de ne pouvoir les regarder dans les yeux
où nage une brume violette     (acheminée bruissante)
et une gentillesse, logée dans une éternelle interrogation
derrière leur frayeur. Lorsque le crépuscule me ramène à la maison de pierre
ils émergent     de leurs multiples cachettes
et me recréent     car ils espèrent en place de troncs craquelés
humides     un fiable humain messager
Même si     je me tapis dans un de ces livres qui s’ouvrent à moi propicement
ils viendront m’épier     depuis les espaces
entre les mots     et murmurer sur leur humiliation, la boue.
bien     jusqu’à ce que mes dents se déchaussent avec l’âge
je m’en souviendrai     dans un sursaut
avec mon âme je répondrai à une infinie accumulation d’innocence


Ya Shi, né en 1966, est professeur de mathématique à Chengdu dans le sud. Sa poésie tend à des délires contrôlés qui s’aventurent dans des contes fantastiques ou du trash postmoderne sur un ton anodin et flegmatique.
On peut lire l’original chinois et écouter Ya Shi dire ce poème sur
Lyrikline


Les poèmes traduits ici sont avec leur original chinois et une traduction allemande dans le livre : Chinabox, édité par Lea Schneider, Polyphon, Berlin 2017.


Dossier préparé et traduit par Jean-René Lassalle