Poesibao a demandé à Laurent Margantin, grand connaisseur de l’œuvre de Kenneth White, de nous dire ce qu’est la géopoétique.

photo florence trocmé
LE GRAND CYCLE GÉOPOÉTIQUE DE KENNETH WHITE
Première approche du monde ouvert
Les fondements de la géopoétique ont été posés par Kenneth White dans plusieurs essais publiés dans les années 1980-90 : d’abord dans le chapitre « Éléments de géopoétique » de L’Esprit nomade paru en 1987, mais surtout dans ce qui se présente comme une introduction (et qui peut être considéré comme un manifeste), Le Plateau de l’Albatros, paru en 1994. Kenneth White a publié par la suite d’autres essais importants comme Au large de l’Histoire (2015), Lettre aux derniers lettrés (2017) ou Un Monde à part (2018), sans oublier le court texte Le Mouvement géopoétique paru en 2023 (un an avant sa disparition), mais on peut affirmer que les deux livres qui fondent véritablement la géopoétique sont les deux premiers essais mentionnés plus haut. Pendant la même période, dans les années 1990 et jusqu’en 2009, ont paru six numéros des Cahiers de géopoétique qui ont participé au développement de ce nouveau mouvement culturel.
Ces publications étalées sur plus d’une vingtaine d’années forment un corpus qu’il faut explorer si l’on s’intéresse à la géopoétique sur un plan disons théorique. Tout en précisant que Kenneth White se méfiait lui-même des théories ou des idées qui peuvent se transformer très vite en idéologies. Dans un entretien, quand on lui demande si la géopoétique est « une idée, un concept ou une vision du monde », il répond : « “Idée” fait peut-être un peu trop métaphysique, idéaliste. “Concept” peut sembler abstrait et négliger l’individu. Quant à “vision du monde”, cela fait un peu utopico-mystique. Aucun de ces mots n’est donc totalement satisfaisant. Je serais tenté de dire que la géopoétique est ce qu’elle est et ce qu’elle devient à partir du Plateau de l’Albatros qui constitue une sorte de cartographie avec des itinéraires. Mais, en fait, je ne suis pas hostile aux idées, aux concepts, aux visions du monde. Sans idée, concept, vision, vous n’aurez dans le monde, monde de l’art compris, qu’un amas d’objets insignifiants, une prolifération de fantasmes personnels, une accumulation de conceptules. Mais il y a idée et idée, concept et concept, vision et vision. Je suis pour des idées qui restent proches de la Terre, une vision pas trop “visionnaire”. Quant au concept, il peut être à la fois global et local, il peut maintenir une ligne directrice tout en restant ouvert. »[1] Si j’ai cité ce long passage, c’est parce qu’il illustre parfaitement ce qui fait l’esprit de la géopoétique dès sa création dans les années 1990 : clairement définie comme une « poétique de la terre », elle est en devenir, elle peut et doit même évoluer (mais toujours à partir des fondements posés dans des essais), ce n’est donc pas une idée figée qu’il s’agit de « défendre ». Et si elle est un mouvement à part, avec ses lignes directrices, elle reste ouverte, et notamment à d’autres domaines ou activités du savoir, science et philosophie en particulier. Enfin, il faut relever les notions de « cartographie » et d’ « itinéraires » qui sont centrales pour Kenneth White : la géopoétique est un « monde ouvert » où il s’agit de réaliser de nouveaux tracés sur des territoires encore inconnus de l’esprit et de la Terre.
L’écriture géopoétique
Mais que serait la géopoétique si elle se limitait à être une « idée » (celle d’un nouveau rapport avec le monde) ou un « concept » de plus à ranger sur l’étagère des idées et concepts plus ou moins féconds du vingtième siècle ? Elle serait simplement utile pour des universitaires désireux d’organiser des colloques où littérature et écologie seraient savamment associées, sans que la vie des individus et le devenir de la société ne soient transformés. Ce serait une spécialité de plus, un champ de l’esprit à visiter de temps en temps pour se rafraîchir l’esprit et se donner bonne conscience face à la destruction de tant d’écosystèmes terrestres par l’homme.
Dans « géopoétique », le mot « poétique » a un sens beaucoup plus large et profond que celui qu’on lui donne d’ordinaire, surtout à l’Université. À travers ce mot, c’est toute la vie de l’individu et l’évolution de la société qui sont engagées, et pas simplement un texte qu’il s’agirait d’analyser en se fondant sur des règles formelles propres à une certaine poésie. C’est ce que les Grecs appelaient poïèsis, qui est une formation, une création en lien avec le monde, ce que les romantiques allemands – hellénistes pour la plupart – nommeront « formation poétique du monde ».
Dans cette formation, l’écriture poétique joue un grand rôle. Je ne parle pas de la « poésie », en raison du caractère vague de ce terme dont on se sert à tout bout de champ, pour tout et n’importe quoi (et surtout n’importe quoi). Kenneth White se méfiait du terme et préférait parler de poétique (dans le sens énoncé précédemment). Le rebutaient autant la « poésie du mot » (issue de Mallarmé) que la « poésie du moi » (dans une perspective lyrique). Quand je parle d’écriture géopoétique, c’est donc dans l’acception du terme poétique donnée plus haut, à travers lequel toute la vie humaine dans son rapport avec le monde est engagée.
Dans les « Éléments de géopoétique », on peut lire quelques pages sur la « physique de la parole ». Elles sont particulièrement intéressantes quand on cherche à approcher ce qu’est une écriture géopoétique. Kenneth White commence en notant que « presque tout, à “notre” époque, va à l’encontre de la possibilité d’un langage puissant et clair, capable de dire une présence et une transparence » (je souligne). Il affirme également que « nous vivons sous la dictature du discours : discours politique, discours commercial, discours journalistique, discours édificateur », et il condamne « le flot d’images insignifiantes et la masse de bruits mécaniques qui agressent journellement le cerveau », en empêchant l’apparition d’une parole initiale « autour d’une sensation d’univers ». Rappelons que L’Esprit nomade a paru en 1987, depuis les choses n’ont fait qu’empirer avec Internet et surtout les réseaux sociaux : les discours ont laissé place à un bavardage universel de plus en plus agressif et nocif pour l’esprit de chacun de celles et ceux qui y participent sans le moindre recul.
Si je me réfère à ces pages, c’est parce qu’elles sont consacrées à une idée centrale concernant la possibilité d’une nouvelle poétique en rupture totale avec la « dictature du discours » : « Dans toute grammaire, il y a une logique, et dans toute logique il y a une métaphysique. Si on veut renouveler un langage, ce n’est donc pas en opérant des jongleries verbales, des variétés “novatrices”, à l’intérieur de l’état donné de la langue, c’est en remontant jusqu’à la métaphysique ». C’est ce qu’a fait Heidegger en décelant dans les langues occidentales une pensée métaphysique particulière, « onto-théologique », c’est-à-dire coupée du monde et tournée vers les arrière-mondes dénoncés par Nietzsche. Est-il possible, demande White, de désapprendre cette grammaire qui a fait l’Occident en l’enfermant dans une certaine logique et de « pratiquer un langage affranchi de la structure principielle, un parler plus simple, plus près de la “physique” de l’univers » ?
Pour « renouveler le langage », White envisage, plutôt que de retourner aux Grecs, soit à la racine de la métaphysique occidentale, de se tourner vers d’autres cultures. D’où son vif intérêt pour des auteurs qui ont fait cette démarche, en particulier pour Victor Segalen fasciné par la Chine et son écriture idéogrammatique qui est l’expression d’une métaphysique tout à fait différente. D’où sa propre étude du bouddhisme ou du taoïsme à travers laquelle il opère ce qu’il appelle une « dérive » (dé-rive, quitter la rive de l’Occident) pour tenter de regénérer son écriture poétique en l’inscrivant dans un rapport profond et fécond avec la Terre.
Pour cela, Kenneth White va non seulement étudier les philosophies orientales, mais il va se tourner vers des formes d’écriture qui en découlent, je pense notamment au haïku. On en revient au « parler plus simple, ouvert à la “physique” de l’univers » et aux deux mots que j’ai soulignés plus tôt : présence et transparence. Dans un entretien avec Kenneth White, Bruno Sourdin pose la question suivante : « Comment un poète occidental doit-il écrire un haïku ? Quelles règles doit-il s’imposer ? Que doit-il au contraire éviter de faire ? ». Voici la réponse de White : « Écrire aussi bien sinon mieux qu’un poète oriental en essayant de garder vivante leur présence au monde. On doit éviter d’imiter à la lettre. Un poème de 17 syllabes, ça n’a aucun sens. Inutile de respecter scrupuleusement les règles classiques. Les plus grands poètes japonais ne les respectent pas non plus. L’esprit du haïku, c’est un jeu subtil entre le vide et le phénomène. Se concentrer sur une goutte de pluie, sur un sourire dans la rue, en tant que signe qui te fait pénétrer dans le vide. Ne pas s’attacher uniquement au phénomène et ne pas avoir le vide à la bouche, mais jouer subtilement avec les deux. Il faut beaucoup de concentration et d’intensité. »[2] White a écrit de nombreux poèmes qui sont proches, dans l’esprit, du haïku japonais, sans en respecter les formes propres, je pense en particulier à ceux des Onze vues des Pyrénées[3], à celui-ci par exemple : « On vient me parler / de la réalité / j’invite / à regarder la montagne ». Mais il serait un peu trop facile de croire renouveler le langage et le vider de sa métaphysique occidentale en écrivant simplement des haïkus. White ne tombe pas dans ce piège d’une posture orientalisante.
Dans l’un des derniers essais publié par Kenneth White, Lettre aux derniers lettrés (paru en 1997), tout un chapitre est consacré à l’écriture géopoétique envisagée comme une sortie de la littérature que d’autres avant lui, notamment Rimbaud et les surréalistes, ont déjà tentée. Il y a un passage à opérer, écrit-il, de la littérature à l’écriture, celui qui écrit devant « avoir toujours présente à l’esprit l’idée que son but original est de nous situer dans un espace, qui n’est pas seulement un espace littéraire. » (je souligne) « Je dirais, écrit White, que l’on commence à écrire (poétiquement) quand on ne peut plus s’inscrire nulle part – quand les espaces d’inscription sont devenus irrespirables, invivables. Je dirais aussi que l’écriture géopoétique, c’est d’abord la tentative de se situer dans le plus large espace possible. C’est le moyen d’ouvrir un monde. »
Le grand cycle géopoétique
À partir des années 1990, parallèlement (ou plutôt conjointement) à ses essais fondateurs de la géopoétique que j’ai évoqués, il se lance dans un cycle poétique qui comprendra cinq volumes publiés chez le même éditeur, le Mercure de France : Les Rives du silence (1997), Limites et Marges (2000), Le Passage extérieur (2005), Les Archives du Littoral (2011), Mémorial de la Terre Océane (2019). Je vois en effet ces cinq livres a priori indépendants comme un cycle, comme une longue pérégrination sur une ligne de crête géopoétique. Dans chacun de ces volumes, Kenneth White pratique les expériences poétiques les plus variées, du poème court (en mode haïku) au poème long, du poème autobiographique au poème plongé dans un espace géographique et historique lointain. Il y a dans ces œuvres la recherche sinon d’une totalité, du moins d’une globalité comprenant autant l’expérience individuelle de la Terre que celle de dizaines d’autres figures humaines à travers l’Histoire, qui n’est plus perçue comme un développement chronologique, mais comme un vaste espace terrestre et surtout océanique.
L’écriture géopoétique est fondamentalement une écriture des lieux. Il s’agit bien, par le travail poétique, d’entrer en contact avec des lieux précis et d’exprimer un lien fort avec eux, par le langage. « Nous vivons dans une civilisation, un monde qui est de plus en plus une masse amorphe de localités neutres. Les lieux disparaissent et nous sommes très mal préparés pour les préserver. Tout simplement parce que toute notre logique, toute notre mentalité, tout notre langage vont à l’encontre de la connaissance du lieu. On pourrait dire que le lieu se situe en dehors de notre discours. Pour Aristote, qui a fondé notre épistémologie, le lieu est quelque chose de sauvage, de difficile à saisir. On n’a pas essayé de comprendre les lieux. Au long des siècles, certains ont été détruits, petit à petit. Le rythme s’est accéléré au XIXe siècle et, aujourd’hui, nous vivons dans un espace néantisé, mais rempli de bruits et d’images insignifiants. Pour moi, le lieu est quelque chose de fondamental. C’est là où j’essaie de faire un travail fondamental. »[4] Dans les poèmes du grand cycle géopoétique[5], les lieux sont le plus souvent lointains, coupés de la civilisation et de son vacarme. Ils peuvent se trouver dans l’océan Indien, aux Antilles ou encore au Canada. Pendant les années où il a écrit ces poèmes, Kenneth White voyageait beaucoup, souvent invité à donner des conférences à l’étranger. Il raconte d’ailleurs plusieurs de ces voyages dans des récits qui ont été publiés parallèlement aux livres de poèmes. Mais le rythme n’est pas le même : là où le récit de voyage a tendance à évoquer des lieux au cours d’un simple passage (c’est le cas dans La Mer des lumières, qui raconte un séjour dans l’Océan indien et notamment à la Réunion où les cirques de l’île sont évoqués en quelques pages, à un rythme endiablé), le poème permet d’exprimer un instant ou une série d’instants, en exprimant la densité du lieu (« quelque chose de sauvage, de difficile à saisir », pour reprendre la citation d’Aristote plus haut). Il s’agit bien de se poser à un endroit, de s’y arrêter, de faire le vide, et de laisser le lieu agir sur soi. Dans certaines contrées éloignées, le sentiment d’isolement peut être si fort qu’il fait naître une poésie très ancienne, celle d’un « chant de chamane », comme est intitulé un poème des Archives du littoral écrit dans le Pacifique Nord :
Sur la mer de Tchouktches
le vent souffle en rafales
phoques, morses et baleines boréales
vagues vertes déferlant
jusqu’à l’enfer éternel
phoques, morses et baleines boréales
le temps est venu de partir
d’ouvrir son âme à l’essentiel
phoques, morses et baleines boréales
Le lieu peut aussi ramener à une histoire ancienne que le poète relit dans une perspective géopoétique. L’exil de Sénèque [6] évoque ainsi les huit années du penseur en Corse. Plutôt que de se concentrer sur la tristesse de Sénèque exilé loin de Rome, Kenneth White concentre son attention sur les lieux qu’a pu connaître et les expériences qu’a pu faire Sénèque de la terre corse (« rocher gris-blanc / le parfum du thym sauvage / chèvres errantes), et surtout il le montre écrivant livre après livre, s’ouvrant aux sciences de la terre et du ciel :
moi qui avais été instruit
en philosophie et en rhétorique
je me sentais maintenant attiré par la géologie
et, curieusement, par la météorologie
je spéculais sur les nuages
je méditais au bord de la mer
je lisais des sermons dans les pierres
Nombre de figures historiques jalonnent ainsi le « grand cycle géopoétique ». Leur portrait en vers libres brefs vont toujours à l’essentiel : il ne s’agit pas de décrire tout le parcours de leur existence, mais un moment ou une période essentiels parce que l’individu dont il est question se tourne vers le paysage au milieu duquel il réside. Ce peut être aussi des figures littéraires, comme par exemple Strindberg dans Le Passage extérieur. De façon significative, l’écrivain est associé à un lieu dans le titre du poème : « Strindberg à Lund »[7]. Ce poème reprend une idée (et à travers elle une pratique) chère à Kenneth White, celle du travail solitaire à l’écart :
Ici à Lund
je vis de plus en plus seul
mon unique joie, le travail
il est long, très long
le chemin de Damas…
quelle damnée vie
que la mienne
au fond de mon esprit, éternel
un désir
de pureté et de beauté
avril dans l’archipel.
Ces différents portraits forment une cartographie intellectuelle où des personnages les plus divers se retrouvent dans une sensation géographique, une présence aux lieux, une compréhension de plus en plus développée de leur environnement immédiat. Ces « isolés », comme les qualifie White lui-même, existent dans un lieu précis, et si, comme Sénèque, ils sont condamnés à y rester contre leur gré, ils finissent par développer un nouveau savoir, dépassant ainsi leur formation initiale, souvent tournée vers des pratiques sociales devenues étouffantes.
Mais qu’en est-il, dans ce cycle poétique, des voyageurs, des explorateurs qui ont contribué, d’une manière décisive, à élargir notre vision du monde en dessinant de nouvelles cartes ? Ils sont aussi fortement représentés, l’océan étant au cœur même de l’expérience géographique de Kenneth White, de par son enfance sur la côte ouest de l’Écosse. Un chapitre de Limites et Marges[8] s’intitule ainsi « Feuilles d’un atlas atlantique » et s’ouvre sur un long poème, Codex oceanicus où à, des époques et en des lieux différents, de grandes figures de l’exploration géographique et cosmographique sont évoquées à travers différentes personnes. Ainsi, dans la première section du poème, « Tunis, 898 », le narrateur anonyme ne parle jamais à la première personne, comme s’il disparaissait à dessein derrière l’évocation d’une mer à fois sauvage et mystérieuse :
L’Uquiyanus
également appelée
la Mer-qui-embrasse-tout
la Zone Verte
ou la mer des Ténèbres
est la mer du Maghreb
depuis la pointe de l’Abyssinie
elle s’étend jusqu’à Bartiniya
vagues immenses
vents violents, tempêtes redoutables
toutes sortes de monstres
îles aussi nombreuses que les étoiles
La voix humaine semble recouverte par la mer et sa météorologie tumultueuse, exprimant au milieu de ce paysage une touche de fantasmagorie, « toutes sortes de monstres » (comme ils étaient effectivement représentés sur de nombreux portulans pendant les siècles qui suivirent).
Dans la section suivante (« Le vieil homme de Dieppe »), c’est l’exploration des côtes africaines autour des années 1300 qui est évoquée, le narrateur n’apparaissant qu’à la fin et de façon très sommaire (« je me souviens du sable brûlant/mais aussi de la pluie et du vent/des mois durant »), précédé quelques vers plus haut par un collectif, « nous autres, gars de Normandie », comme si ce narrateur présenté comme un vieil homme installé à Dieppe était perdu, noyé même dans son propre récit où la mer et les éléments rendent toute figure humaine indistincte.
Dans les deux sections suivantes, deux personnages historiques apparaissent sous leur véritable identité, évoqués à la troisième personne : d’abord Andrea Bianco, « maître de galères marchandes/(…) mais surtout, en son for intérieur, cartographe » qui, à partir d’une carte de Pizzigano, découvre l’existence de « sept cités sur une île inconnue/appelée “Antillia” », mais « tout cela était aussi flou et vague/que l’île de Brandan » ; ensuite, dans la section suivante, c’est la haute figure de Léonard de Vinci qui parle à la première personne, Léonard de Vinci qui, dans ses carnets écrits à l’envers, étudiait la nature de l’eau, les nuages, les marées, carnets que Michel-Ange qualifia de ghiribizzi, ne comprenant pas qu’un si grand peintre perde son temps à de telles études en sciences naturelles. Ce passage se conclut par ces quelques vers où, évidemment, on peut reconnaître la voix et la pensée de Kenneth White lui-même :
je les entends maintenant jacasser
sur leur Grand Nouveau Monde
leur rêve transatlantique
mais le vrai nouveau monde
l’univers cosmo-chaotico-poétique
est dans mes ghiribizzi.
Le poème Codex Oceanicus s’achève sur une évocation par Samuel Champlain (à la première personne donc), d’une expédition pour les « Indes » dans les années 1598-99, expédition lors de laquelle un navire le conduira jusqu’aux Îles Vierges. Les derniers vers dessinent un paysage inconnu où, à nouveau, c’est la situation géographique et météorologique qui prédomine, submergeant la conscience humaine :
(…) après neuf semaines
nous arrivâmes en vue de l’île
que Colomb avait nommée Deseada
puis nous dirigeâmes plus loin vers le nord
jusqu’à une centaine d’îlots éparpillés
désertiques et inhabités
d’où j’écris à présent
la mer ce soir est d’un vert gris
avec des éclaboussures cuivrées sur l’horizon
il semble que demain nous apportera la pluie
La multiplicité des personnes dans ce poème comme dans toute l’œuvre poétique de Kenneth White offre bien sûr une variété de points de vue sur la Terre qui permet d’en souligner l’immensité et la complexité. Mais surtout, une idée cruciale, au fondement de la pensée de Kenneth White, sous-tend cette variété potentiellement infinie des individus qui prennent la parole dans ce poème : aucun être humain ne possède une véritable identité, une identité figée et définitive : toute personnalité est variable, évolue (même inconsciemment) et s’ouvre à de nouvelles possibilités que lui offre l’existence. Ainsi, le maître de galères marchandes devient cartographe à l’insu de tous, et un génie comme Léonard de Vinci ne se définit pas par son identité, mais par son activité l’ouvrant à des perspectives inconnues. Plutôt que de posséder une identité, chaque être humain est au cœur d’un jeu d’énergies. C’est ce refus de l’identité qui est affirmée dans le prologue au Passage extérieur : « Parlons plutôt, plus sobrement, d’une extériorité, du nécessaire maintien d’une extériorité, dans un monde devenu enfermé (psychologisé, sociologisé, vulgarisé). Parlons d’un au-delà des codes, d’un au-delà de l’identité. Parlons d’un voyage dans le monde ouvert. Dans un espace situé à l’écart des lieux communs, et dont la cartographie ne sera jamais complète ». Kenneth White est ici très proche de Montaigne qui écrivait que l’homme est « un subject merveilleusement vain, divers et ondoyant ». Aucune identité ne peut définir un être humain, et dans le contexte actuel où chaque individu est pris dans un carcan identitaire, la pensée poétique de Kenneth White apporte un grand souffle d’air frais.
Ce rejet de l’identité nous amène à affiner notre compréhension de la géopoétique : elle est plus qu’un nouveau rapport au monde. Si elle n’était que cela, elle serait en effet très proche de l’écologie. Elle est plus fondamentalement un projet de transformation de l’individu amené à se déconditionner de tous les discours ambiants sur son identité pour l’ouvrir à un jeu d’énergies où dedans et dehors ne sont plus dissociés. C’est ce que révèle particulièrement le poème Codex oceanicus : l’homme y est plongé dans l’univers tumultueux et mouvant, il perd tous ses repères et découvre de nouvelles sciences comme la météorologie ou la géologie qui lui permettent de découvrir la complexité de la Terre en même temps que sa beauté. Plus que l’intériorité, c’est l’extériorité qui caractérise l’être humain qui n’est pas coincé dans son être, dans son monde intérieur (avec tous ses fantasmes, toutes ses concepts figés), mais mêlé sans cesse à ce qui l’entoure, non pas « dans un rapport avec », mais véritablement plongé dans le monde.
C’est cette expérience d’une vie humaine immergée dans le monde des phénomènes qui est justement au cœur de l’écriture géopoétique. Celle-ci peut être vaste et épique, traversant les âges, mais elle peut aussi être l’expression d’un moment particulier au cœur même de cet univers dynamique dans lequel est plongé chaque individu. C’est ce que nous avons vu avec le haïku. Par l’écriture, il est aussi possible d’évoquer des journées entières où l’individu n’existe que dans l’extériorité, dans l’ouverture totale au monde qui l’entoure. Voici l’évocation d’une telle journée dans le poème intitulé Dans une lumière tempétueuse qui ouvre Mémorial de la terre océane (le titre du livre à lui seul ouvre à cet espace où terre et océan sont mêlés) :
Une dépression s’est creusée hier
au sud-est de Terre-Neuve
se dirigeant de plus en plus intensément
vers l’Irlande et vers l’Écosse
la mer Celtique s’agite maintenant
sous de fortes rafales de vent
sur la côte un front froid
une ligne d’averses mêlées de grêle
c’est au cœur de cette tempête
que je me mets au travail
sept heures du matin
sur les hauteurs de Goaslagorn
entre les portes d’ivoire et les portes de corne
Ce poème est situé dans un lieu bien précis, l’Atelier atlantique où vivait et travaillait Kenneth White, dans sa maison au-dessus de la plage de Goaslagorn, entre Lannion et Trébeurden. Les portes d’ivoire et de corne sont, dans l’Odyssée et dans la mythologie grecque, les portes qu’empruntent les rêves pour rendre visite aux humains dans leur sommeil. Chaque matin, à l’heure où l’esprit est encore pénétré par les rêves de la nuit, Kenneth White se rendait dans son Atelier atlantique où il passait la journée à travailler. Mais c’est surtout la météorologie qui conditionne cette future journée de travail, une vaste tempête qui parcourt des distances immenses et arrive sur les terres, en particulier sur ce morceau de terre océane où réside White. Au fil de cette journée, travail du poète-penseur et énergies de l’océan se sont mêlés, le poème témoigne de ces moments intenses.
Un peu plus loin, dans le même livre, ce n’est plus la météorologie qui est au cœur de l’écriture géopoétique, mais la géologie, soit une temporalité beaucoup plus longue dans laquelle le poème intitulé Le Complexe centré de Ploumanac’h essaye de s’inscrire :
Granite en fusion
jaillissant des profondeurs de la planète
tournoyant et se tordant
puis érodé à travers les millénaires
par les embruns salés
à l’aube
souvent enveloppé de brume
au crépuscule
une solide masse au rouge profond
et magnifiquement présent
dans son silence absolu
(entouré par le sifflement du vent
le long murmure de la mer
et les cris des mouettes
un champ de force
le chaos encyclopédique
les strophes d’une catastrophe
avec ses lignes de grâce
et ses exagérations
ses glyphes
et ses ellipses
l’apocalypse de Patmos
sans le cauchemar
Parti du jaillissement initial du granite en fusion, on passe à un monde chaotique où règnent le silence et une forme de beauté. Le chaos y est « encyclopédique », il ouvre donc à une totalité de la connaissance que l’homme peut découvrir. Les « strophes d’une catastrophe » et les « lignes de grâce » participent d’un texte qu’aurait écrit la Terre et dont le sens reste à explorer.
Kenneth White passait beaucoup de temps sur le rivage, « à écouter les rythmes, à observer les motifs, les structures, les lignes », en vue d’une parole qui ne serait pas uniquement centrée sur l’humain (sa psychologie, ses fictions et ses fantasmes), mais ouverte au texte du monde. Et il conclut l’un de ses ultimes essais par ces mots qu’il s’agit de méditer : « Besoin d’une langue qui ne soit pas trop humaine, qui ne soit pas exclusivement humaine. Besoin d’un monde au-delà de l’humain. »[9]
Laurent Margantin
[1] Entretien avec Pierre Dubrunquez, Poésie 98, numéro spécial sur la géopoétique, p.8.
[2] https://brunosourdin.blogspot.com/2025/01/gwenved-le-pays-blanc-de-kenneth-white.html?m=1
[3] Voix d’encre, 2002, avec des lithographies et encres de Serge Saunière.
[4] Kenneth White, Le Lieu et la Parole, entretiens 1987-1997, éditions du Scorff, p.11 (entretien avec Gilles Plazy).
[5] Je qualifie ainsi le cycle de cinq livres de poèmes évoqués plus haut, livres publiés après Le Plateau de l’albatros. Les poèmes publiés avant ce cycle participent évidemment de la même recherche du « lieu et de la formule », pour reprendre l’expression de Rimbaud.
[6] Les rives du silence, Paris, Mercure de France, 1997, p.41.
[7] Le Passage extérieur, Paris, Mercure de France, 2005, p.51.
[8] Paris, Mercure de France, 2000, p.59-73 pour le poème cité.
[9] Lettre aux derniers lettrés, Isolato, 2017, p.125.