‘Conversations de la porte’ de Muriel Claude est un livre en apparence modeste qui laisse une longue traîne en soi.

Il arrive qu’on commence un livre, puis on semble « l’oublier », on l’a posé là au milieu de tous les autres livres, tellement nombreux… mais quelque chose insiste. On n’y pense pas vraiment mais le livre pense en nous. Soudain, une allusion, ailleurs, nous ramène vers lui.
Je me documentais ainsi sur un disque récemment paru de deux jeunes guitaristes interprétant les « Variations Goldberg » de Bach. Thibaut Garcia et Antoine Morinière avaient éprouvé le besoin de s’isoler dans un monastère pour travailler leur transcription des Variations pour leurs instruments. Double association, Jacques Robinet qui se rendait souvent à Saint-Benoî-sur-Loire (comme Max Jacob !) et le livre dont il est question ici : Muriel Claude.
Photographe et poète, Muriel Claude s’est rendue très souvent dans une abbaye des Ardennes. Elle livre ici des notes brèves prises lors de ses séjours, souvent structurées par les heures des différents offices chez ces sœurs cisterciennes : « 5 h Vigiles – 7 h Laudes – 8 h 45 Tierces – 14 h 45 None – 18 h Vêpres – 20 h Complies*
Elle lit, elle fait des bouquets, elle parle un peu avec les sœurs, surtout l’une d’entre elle, sœur M. Elle observe la nature, en descriptions superbes et très bien documentées**. Elle réfléchit mais par petites touches, se laisse en effet toucher par l’atmosphère très particulière de ce lieu retirée des Ardennes, en toutes saisons selon ses séjours. Il y a tout un fil de réflexion sur la « clôture », le fait qu’une part de la vie de ses sœurs se passe en dehors de tout contact avec le monde extérieur. Elle vit aussi dans la deuxième partie du livre le drame des sœurs qui seront finalement obligées de quitter ce lieu auquel elles ont consacré toute leur vie.
C’est un livre profondément attachant et de longue portée, laissant un sillage de réflexions et de beauté au fin fond du for intérieur. Ce n’est sans doute pas un hasard que ce livre soit publié dans la collection « La Rencontre » d’Arléa. Il permet bien de multiples rencontres : avec un lieu, une région, une flore, des traditions, des êtres hors du temps, une écriture sensible, précise, simple.
Je propose quelques extraits en espérant qu’ils suscitent une forme de rencontre avec ce très beau livre.
Florence Trocmé
Muriel Claude, Conversations de la porte, Arléa, coll. La Rencontre, 2025, 18€
*quel beau mot que celui de complies : il vient du latin médiéval completa (hora) ou completorium, qui signifie littéralement « heure qui termine, qui complète l’office ». Les complies sont donc la dernière prière de la journée dans la liturgie monastique, dite ou chantée juste avant le repos nocturne. Le terme est lié au verbe latin complere, signifiant « achever, compléter », ce qui souligne que cet office vient « accomplir » ou « couronner » l’ensemble des prières de la journée.
Ainsi, la notion d’« accomplissement » est au cœur de la signification des complies : il s’agit de l’heure qui complète, achève la journée spirituelle des moines, marquant un moment de clôture avant le silence nocturne. (Ndlr)
Extraits :
« Je suis avec une amie, assise à ses côtés sur le siège passager. Je photographie. Le brouillage du paysage et de ses profondeurs me plaît : c’est mon sujet. Terre et eau se confondent. Nous roulons dans le flou. Je le photographie, en noir et blanc. » (Muriel Claude, Conversations de la porte, p. 13)
** « L’ail des ours couvre le talus de vagues blanches dont l’odeur piquante me prend à la gorge, le parfum de coumarine de l’aspérule odorante, les violettes et les pervenches, les crosses des fougères tendres et pâles, les anémones des bois, les herbes longues, les iris jaunes, sauvages, qui poussent dans la boue épaisse. Le printemps. » (p. 16)
« Laudes
Le jardin explose dans sa solitude. Assise sur un banc, j’écoute le psalmiste emporté par sa jubilation. Vols de héron. » (p. 18)
« Quand je suis devenue librairie, je suis entrée en librairie et j’y ai retrouvé la clôture. Celle que franchit chaque lecteur qui pousse la porte, celle qui protège le libraire de chaque lecteur qui franchit la porte.
Partout dans l’abbaye, certains chemins sont barrés par cette inscription : clôture.
Il y a les voies que l’on peut emprunter et les autres, celles qui laissent seulement devenir ce qu’elles ouvrent comme espaces. Fenêtres derrière lesquelles on devine des ombres, longs couloirs pavés de dalles lisses noires et blanches, entrevus le temps de la fermeture et de l’ouverture d’une porte. Portes qui ouvrent sur d’autres portes, fermées. (…) Une matière dense, opaque, dans laquelle on ne pénètre que lentement, prudemment. » (p. 22)
None
Souvent le fou rire. (p. 32)
Laudes
J’écris ce que je regarde.
A travers ce que je regarde, ce que je vois. (p. 35)
Vêpres
« Je me découvre la passion des jumelles. Je m’éloigne de la prise de vue photographique que l’écriture remplace.
Je contemple tout avec elles : des boutons d’or par centaines, des jeunes génisses dans le pré, des iris sauvages jaunes qui poussent par splendides touffes inaccessibles au milieu ou sur les berges de la rivière (…) la vue rapproche, l’écrasement de la profondeur de champ, donne à tout un halo particulier, telle une vision, la révélation d’une beauté encore plus souveraine. Une présence absolue, isolée. » (p. 91)
Complies
Dernières Complies dans l’oratoire.
Il flotte comme un gris nuage (p.119)