Anne Malaprade a sollicité ces textes inédits de Juliette Penblanc qui sont une grande variation autour du thème du maintenant.
et maintenant c’est encore maintenant bien que tout glisse
Bernard Noël, Le chemin d’encre, Cadastre8zéro
1.
maintenant quel soulagement je peux tourner le dos. avec moins d’hésitation c’est facile la vie. j’attends un enfant lointain mais ce qui arrive c’est un chevreuil sortant de la nuit du bois. ce sont des nuées de grillons venus trouver refuge dans la cuisine la salle de bain les embrasures les seuils. les mots viennent toujours pour faire taire quelque chose et dire une autre à la place
un jeu d’esquive et d’accueil et rester à l’affût. jamais plus qu’un songe je lui dis mais le cri dans la nuit personne ne peut l’éviter même quand la poitrine se soulève. en silence avec précaution. comme vous le savez les pères les sœurs les mères difficile de s’en dépêtrer c’est pour ça que les enfants arrivent on les attend sont loin parfois malgré les cris répétés ou les caresses sur les fronts
je ne sais pas ce qu’ils ont les grillons cet automne à mourir dans les maisons on les retrouve en tas. tout secs. vivants parfois qu’on met dehors devraient être sous terre. dans l’attente de prendre la place j’ai commencé à creuser un terrier avec des doigts d’enfant bientôt je m’y glisse tout entière j’attends un peu le passage des mythes
2.
maintenant une accélération. quelle vitesse limite préservera l’épiderme. pas besoin d’écrire le nom sur le corps de cet enfant. ou pour de faux et c’est un jeu peu de risque de le perdre. si le vent souffle la nuit ce n’est pas intentionnel et les maisons ne s’effondrent pas
écrire son nom sur les murs mais il n’y a plus de murs. sur les poutres mais il n’y a plus de poutres. sur les portes mais il n’y a plus de portes. juste une poussière épaisse et chargée de gravats où respirer devient acte volontaire. blanc pas du vent le drapeau se lève
bien qu’aveugles les taupes versent peut-être des larmes
3.
maintenant est à investir intensément sans profit ni bénéfice c’est gratuit. pour ce faire abattement de lame et bois fendu toujours mieux qu’une tête. ça vous arrive de cogner la vôtre avec répétition du geste les lucioles n’ont pas disparu je vous dis
pas la peine de forcer la serrure ou se mettre le crâne en bélier. d’autres moyens sont disponibles pour le déverrouillage. il y aura encore des murs. si ça vous arrive d’y grimper sautons en bas sans regarder et rendez-vous au prochain vide
les silencieux préfèrent parler au silence
4.
maintenant jamais dépassé toujours à venir. s’y enfermer à double tour et jeter les clefs dans l’océan. en boîte le temps flotte. sur la plage à marée basse on trouve des morceaux de verre polis par le sel le sable et les vagues. c’est long. on lance des filets sans rien attraper le geste mérite d’être répété avec la même joie
au bout de quelques tentatives quelque chose frétille. imagine. capturer l’élément transitoire. toutes les têtes se tournent. mille éclats. oh la belle bleue. aussi vite échappée extinction des feux
reprendre le cours des choses demande une certaine prise d’élan
5.
maintenant ne ment pas. toute rencontre est fortuite même lorsqu’on se donne rendez-vous. un léger sursaut intérieur le confirme
sur un bateau un quai de gare ou dans un bar la voix donne quelques indices une couleur. saisir le rouge pour la relance le ressort se tend
une bonne impulsion assure la précision du tir on dit skill shot mais avec douceur. personne n’est tué toute cible atteinte. s’aimer ensuite cela arrive
6.
maintenant c’est vrai de vrai c’est écrit sur les murs c’est proclamé par la voix. je perds pied mais hors de l’eau ne m’appelle plus comme j’avais coutume comme avant on m’appelait. je cherche dans ma mémoire Joséphine Antonin mais ce n’est pas ça c’est perdu le nom
parce qu’il en faut bien un j’invente Feuille-de-persil ou Rosépine l’envoûtement est puissant et la magie opère j’y entre par une petite porte dérobée sans réfléchir à l’autre côté avec cette question tardive ne devrait-on pas anticiper ce qui se trouve derrière une porte ne devrait-on pas attraper dans la pensée quelques possibles cachés derrière le battant avant leur surgissement. mais ma pensée prend peu d’avance ouvre les portes sans réfléchir. je la vois se saisir de la clenche et l’abaisser j’observe le mouvement je bascule et c’est une foule de prénoms qui farandolent à portée de main
des prénoms de chevaux et de chats de carrelages bibliothèques et poètes des prénoms de prix Nobel et robots mixeurs de gardiens de nuit et tourneurs-fraiseurs. il n’y a qu’à se pencher. cueillir
7.
maintenant est dans une poche ne s’embarrasse d’aucune exactitude fait des trous dans le temps quand ça lui chante et je chante. maintenant est vocal vibre du côté des cordes dans une histoire de tension maintenant est dans la voix du corps s’est tapi là tranquille attend son moment
toujours derrière la porte en douce embuscade pariant qu’un sursaut ravivera la mémoire comme il guérit du hoquet. mon prénom oublié s’est réfugié sur une chaloupe en pleine mer le naufrage avait eu lieu dans une autre histoire un autre maintenant. j’avais parcouru les océans nagé avec les sirènes et les pieuvres mais aucune n’avait pu m’aider parce qu’elles ne savaient plus dire la vérité ne savaient plus ce qui était juste. j’avais sombré parfois m’étais noyée
l’île était au rendez-vous. il y a toujours une île au rendez-vous pour recueillir les filles perdues les filles aux prénoms perdus. ce n’était pas une île déserte c’était une île du temps qui ne passe plus
8.
maintenant fait son style télégraphique se change en morse et plonge dans courts et longs où courir nécessite certains sauts. mieux vaut pas rester sur son île. retour. impossible. doit. poursuivre. porte. ouverte
deux longs – un court un long – deux courts – un long un court – un long – un court – un long un court – un court un long – un long un court – un long la communication est cacophonique. la ligne s’interrompt. mais maintenant ça peut continuer
s’est jeté dans la bataille au cœur du chaos plomb fondu agonie des oiseaux et le monde crie on n’entend plus rien la poésie n’est pas un état d’esprit. par la porte ouverte maintenant risque un œil une main se livre tout entier pour une apparition en majesté. strass et paillettes la fête s’intensifie jusqu’au sang. on trinque du champagne dans des poèmes-plastique tant qu’il reste encore des bulles ça fait de l’air à respirer avant la claque à la figure. dans chaque bulle se cache maintenant. sors ton filet à papillons ton épuisette and catch them all. à la fin du jeu l’énergie est épuisée j’ai collecté mille points de vie à troquer facile sur le black market
9.
maintenant se tient sur une marche en haut de l’escalier je m’élance pour attraper la main qu’il me tend. même montées quatre à quatre les marches ne s’épuisent pas. s’agrandissent car c’est un rêve mes jambes s’affolent. tentent de s’adapter. j’en perds une elle repousse puis l’autre. le mouvement s’accélère
maintenant fait des yeux doux je m’arrime au regard pour remonter la piste en envoyant des flèches. sur les bords il y a souvent du vide pour faire respirer les foules. parfois pas grave on tombe
maintenant éteint l’interrupteur c’est pour dérouter je ne distingue plus la trajectoire. le message est clair : il faut dormir. fermer les yeux dormir. se reposer dormir. me glisse dans le premier rêve où l’enfant meurt sans importance car dans mes bras c’est un playmobil. maintenant retourne les drames comme des crêpes et laisse couler un fil précis de miel foncé. j’avale avec avidité avant de suivre à nouveau la lumière du phare
10.
maintenant les oiseaux font de la résistance et visent juste
la flamme olympique s’éteint sous la déjection la fierté nationale mise à bas. applaudissement again à tout goéland gabian ou pigeon
le peuple ricane avec les mouettes maintenant
11.
maintenant se dépose et sédimente. une multiplicité papillonne dans les pensées le cap donne une direction aléatoire si tu chevauches une girouette. plein vent
peut-on parler d’un détournement de l’attention
que répondre à l’accusation sinon qu’il s’agissait d’un coup en trois bandes entre hier aujourd’hui et demain
12.
maintenant tentative d’agiter les pistons à rebours mais le rouage est grippé c’est foutu pour l’immortalité. dans ma chance réduite j’esquisse un geste vers l’homme ou la femme qui est là qui circule et parle autour de moi
mais les corps se figent comme ceux des pirates sculptés sur les rochers une éternité de pierre face à l’océan c’est enviable. bouger le moins possible ne suffit pas à suspendre le temps je réduis chaque mouvement à son essentiel. sur l’étal offert des langues choisir celle qu’on comprendra le mieux je souffle la poussière qui la recouvre l’avale sans réfléchir et c’est un murmure qui se fait entendre sort-il de ma bouche la question soulève peu d’angoisses
maintenant marche sur un visage et les pas occultent sa voix
13.
à vos yeux maintenant n’existe plus car je le tiens serré dans ma main. longtemps le décortique ignorant que depuis le cœur s’exerce une poussée organique prête à me brûler les doigts
dans sa ronde d’éternel retour ne revient jamais inchangé malgré les rumeurs persistantes. face au capitaliste du maintenant immuable se hisser sur la racine – d’une tête – : ne pas capituler
le noyau de maintenant fait toujours éclater l’écorce
14.
maintenant faudrait pouvoir choisir entre une continuité ou l’impulsion tendue
la peur de mourir n’est pas une réponse valide dans notre consultation
vous avez droit à un tour supplémentaire
15.
maintenant la vérité telle qu’elle arrive. de deux couleurs différentes. je réfléchis à ses intentions. raconte un peu les nouvelles s’il te plaît elle me répond aucune bonne affaire. je n’insiste pas n’ai aucune envie de voir ses fonds de panier ses invendus
préférons attendre un nouvel approvisionnement. sais-tu les découvertes du siècle les héros sans objet les boutons déclencheurs les tribunaux déserts
qui pourra nous accueillir maintenant. je ne peux pas savoir je réfléchis tout le temps. baisse la lumière s’il te plaît
16.
maintenant une disjonction. écart croissant entre soi et soi entre mots sortis de soi et soi. entre édifications textuelles sorties de soi et soi qui les lit mais d’où sortez-vous. tentative de coïncider. fail. d’où sortez-vous
de vous-même voyez-vous ne me vouvoyez pas vous êtes moi je suis vous. posez un signe égal pour vous rejoindre tellement facile un dessin. j’avance sur les parallèles un pied sur chaque trait. je dois répéter plusieurs fois les phrases que j’écris pour me reconnaître. je dois répéter plusieurs fois les phrases. je dois me reconnaître
qui êtes-vous
17.
maintenant refuse tout passé simple le récit se dérobe maintenant n’accueille aucune épopée. j’avais quelques aventures pourtant quelques péripéties. c’est pour rire y croyez-vous vraiment je les déracine. la terre pleut doucement sur mon corps emplit ma bouche maintenant m’ensevelit je peux dormir enfin
quelques mètres sous terre les animaux rampent et se faufilent sans effort c’est par contraction des muscles circulaires le lombric est l’un des animaux les plus puissants au monde. j’avale la terre et tente une poussée mais le passé reste inaccessible depuis ma cavité malgré mon souffle sur les braises
dispersion cendrée ce n’est pas par la peau que je respire et c’est un chant qui me guide vers la clarté un rouge-gorge sur la branche crie dans ma direction c’est ici c’est ici c’est ici je ne peux pas m’empêcher de compter le nombre de i j’étire les mains devant moi peut-être y aura t-il un fantôme à toucher. il y en a 6 mais pour maintenant on ne l’entend pas. revenir en arrière ne sauve rien quand la température baisse. sens-tu mon souffle là maintenant
18.
maintenant ne me demande plus ce que j’ai à dire c’est rare. les violettes s’épanouissent très simplement dans le noir et personne n’a rien à redire à cela
considérer les choses comme des évidences amène un repos factice
je dors quelques dixièmes de seconde à chaque clignement de paupière c’est presque imperceptible mais si on additionne le nombre est précis
19.
maintenant mourir dans la joie. dire c’est bon j’ai assez ne me concerne pas. le désir ouvre toutes les portes. je ne resterai pas prisonnière coincée au présent ich habe nicht genug. sais faire diversion prépare une échappée rassemble tous mes mots mes os mes muscles ligaments tendons tendus vers la sortie
j’essaye en amphibien cette fois mais l’eau dans la bouche ou la terre c’est toujours la même histoire pour respirer. et même si Bach joue sa cantate dans l’oreille
on fait comment avec les nouvelles du jour
20.
maintenant une piqûre d’aiguille le point du i j’avais visé juste sonorement inexistant.
en me faufilant j’ai pensé souris cette fois pensé que si
comme elle ma tête passait le reste suivrait filtré par le canal lacrymal me suis retrouvée roulant sur ma propre joue avec les nouvelles du jour
21.
maintenant c’est décidé la joie la joie la joie même si le jour ne se lève pas. savoir du désir qu’il est nostalgie d’une étoile que le manque le fonde et que tout
naît du vide. penser à ménager des trous noirs dans nos galaxies pour des réjouissances sidérales
elle me signale une certaine timidité je lui adresse un rugissement en signe de reconnaissance mes réponses sont parfois mal ajustées car je préfère l’enroulement des spirales aux aplats ordonnés
22.
maintenant et tout autour je dissémine des miettes pour attirer les oiseaux
quand toute la troupe s’amasse tête au sol je claque un grand coup des deux mains sonore pour éprouver maintenant
son basculement dans le suivant
23.
voici maintenant main basse sur monde misérable vers modification massive émerveillée. quant à toi rôdeur des villes et des champs plante ton blé récolte ton million et fais tes calculs c’est bientôt l’issue de l’offense. la leçon imminente cela arrive c’est maintenant
retournement d’éminences. nouvelles catégories recomposition d’un puzzle global libéré des parasites clinquants surcliquant jusqu’au buzz planétaire plus aucune conséquence pour vos causes. c’est exclamatif. coupé le fil pend des deux côtés
épuisement des preuves épuisement du tangible seul compte virtuel tu peux chantonner des analyses si la mélodie convient si ça décore joliment d’un air convenu innovons. mais. vers un maintenant non servile ni conjoncturel c’est non résolu maintenant arrive férocement inédit
24.
maintenant prend la porte et double tour et ça suffit les disparitions les effacements cosmiques esquive nécessaire adoucissement de la secousse
rasseyez-vous je vous en prie et restons calmes qu’espérez-vous prononçant vos vaguement vaines vos
mystérieux errements vraiment aucun souvenir les glaciers font signe coucou la neige on t’aimait bien. gavons-nous de verbes et de gâteaux suaves quoiqu’un peu trop sucrés l’inverse du silence. sourire à n’importe qui maintenant et que ça compte ce que me dit maintenant fermant la porte un tour de clef cycle bouclé
25.
maintenant tout va bien. plaies cicatrisées nom prononcés idées claires seuils balayés une douceur fait empreinte dans un coin profond du corps et tous les muscles simplifient leurs interactions avec le monde
une plante commence à grimper sur mon pied endormi je sens ses crampons végétaux s’accrocher à la peau progresser jusqu’au ventre une dizaine d’années les lianes s’élancent plus haut je les attends dans ma bouche mon nez en vrille dans mes cheveux
je peux vivre mille ans
26.
maintenant est à peu près stable on trouve un équilibre. trimballer la lune et la mettre au crochet il n’y a aucune saison pour les rivières asséchées par vos chagrins successifs
les vases ne communiquent pas
vide la mémoire ne donne plus signe de vie. les calices des tulipes sont artificiels à force de chimie l’explosion des couleurs est trompeuse
27.
maintenant calculer. si 3% du cri sortent de la gorge l’alerte est vaine
une accolade avec le hasard c’est toujours le hasard. par crainte de ne mener nulle part le chemin s’arrête mais je persiste à poursuivre visant un pourcentage convenable
ou un cri dépassé
28.
maintenant champ libre un espace s’ouvre. inverser ses poumons permet une nouvelle respiration se réinventer par oxygénation progressive
allègement des masses les orbites sont inoccupées le tour est gratuit. l’embarquement n’est pas un exil. les affinités planétaires reconfigurent une famille possible
le cri que tu pousses je l’entends là maintenant
29.
maintenant les forêts brûlent au Canada
jusqu’ici Lure disparaît par opacification. un monde immense ce que croit le pic noir à la paupière épaisse. la protection contre l’énucléation sélectionne les individus : se taper la tête à grande vitesse n’éteint pas les feux et la grande cheffe de l’assemblée des chefs devra pleurer jusqu’à l’arrivée de la neige
on n’aura qu’à utiliser les tuyaux d’arrosage des jardins
30.
enfiler perles et maintenants pour arrêter le temps peine perdue l’accumulation me projette vers l’avenir avec un beau collier. il y a quand même des lueurs peut-on s’acclimater
pas besoin d’inscrire au registre des colères le vent qui souffle les bouches qui se ferment. je n’entends plus que quelques revendications lointaines dont l’écho se perd dans un espace inhabité. le peuple s’est échappé par la soupape de secours
une foule part en fumée sans inquiétude se recompose t-elle après évaporation. tout va peut-être finir dit-on. décider de ne pas savoir est-ce un privilège
©Juliette Penblanc
Juliette Penblanc est une poète française vivant dans les Alpes-de-Haute-Provence, membre du collectif artistique « Et autres choses inutiles » dont les créations mêlent littérature, poésie contemporaine et autres formes artistiques.