Poèmes qui n’en finissent pas, les Cavales 2 d’Hervé Micolet, double le bonheur de nager ou voler en lecture !
Aussi beau que le tome 1, le tome 2 des Cavales d’Hervé Micolet, récemment paru à La rumeur libre éditions. Même plaisir immersif, même jubilation de se laisser emporter par le cours sinueux de ce poème-fleuve s’étirant sur plus de 200 pages. Fleuve de mémoire et d’imagination où se reflètent êtres et lieux réels ou fantasmagoriques — visages, paysages ayant marqué l’auteur au long de son parcours de lecture et de « vie pérégrinante » dans le « grand Livre du monde ».
Sauf qu’ici la mélopée du deuil (tome 1) laisse place à l’ode à l’amour, qu’il soit charnel ou spirituel : « Amour donc / qui fut cause que / depuis ce temps on souffre / comme le premier chien venu, // Amour qui abat l’orgueil, la fierté / & la raison des gens ». Et qu’au lieu de savoir où l’on ne va pas, où l’on ne va plus — du fait de l’absence irrémédiable de la figure de la mère disparue —, on ne sait pas où l’on va, mais seulement que l’on va — du fait d’un désir aussi infini que l’est la fuite de son objet : « Savent-ils / où ils vont, ce qu’ils désirent / et où ils en sont de ce désir / auquel aller ».
Une poésie toujours en mouvement, donc, irriguée par une insondable mélancolie comme par le besoin irrépressible de nommer l’universel sentiment d’éloignement qui habite particulièrement le poète. Celui-ci tel un augure lisant dans ses propres entrailles les signes sibyllins de la destinée humaine, « éphémère » et toute « de passagèreté ». Une vision du monde en partie empruntée à la philosophie présocratique, notamment d’Héraclite — pour qui tout passe, l’univers étant de ce fait en perpétuel devenir : « L’été quand la promenade / conduisait les siens, l’été / de ces jeunes gens leur était propice, // et nul ne savait que tout si vite / serait défait ». La mélancolie étant ce qui pousse inlassablement l’auteur à se remettre en marche dans sa quête éperdue de l’Amour, source de plénitude : « Je soutiens et démontrerai que / Mélancolie et Grand Chemin // se conviennent, sont / quasi congénères ».
On reste bouche bée devant cet incessant flot verbal jailli des profondeurs — libre et tumultueux bouillonnement du logos jamais logorrhéique, entre poésie, mythe et philosophie. Paroles débordant les digues des règles syntaxiques et charriant une pensée toute en méandres, quasi obsessionnelle, qui ne lâche pas des yeux ce qu’elle prend pour objet, à savoir notre errance sans nom dans un monde qui « est d’exil » : « Mais nous allons séparés, / Seigneur, et le Joy / de jadis est impossible // et nous errons tous deux, / la femme et l’homme, même / dans la chambre amoureuse ».
Le poème se déploie, dans chacune de ses cinq parties, au fil de strophes d’un à quatre vers où l’enjambement est souvent de mise et où la seule loi prosodique semble être, justement, de n’obéir à aucune loi. On peut ainsi passer, dans une même phrase, d’une strophe à l’autre, ou dans le même vers, d’une phrase à une autre. Phrases souvent longues, s’écoulant par digressions, énumérations ou autres ajouts successifs, ce qui donne au texte un rythme saccadé mais continu comme le débit d’un torrent.
Cela en mêlant savamment les niveaux de langage et en empruntant tournures et vocables au passé dans une tentative désespérée d’abolir toutes les barrières, y compris celles du temps. Il n’est pas rare en effet qu’Hervé Micolet agrège au texte — parfois dans un même vers — des formules venues du latin, du vieux français, du français classique ou du langage parlé contemporain, voire de l’argot. Sans oublier les mots et expressions issus de langues vivantes étrangères qui achèvent non pas d’égarer le lecteur mais de l’entraîner telle une embarcation sur un cours d’eau impétueux sillonnant la terre « vagante à jamais ». D’entraîner le lecteur, en somme, dans le flux de cette parole volubile et experte sans que jamais — miracle de l’écriture poétique — la haute érudition de l’auteur n’assèche l’œuvre.
Et l’on pense, par l’ampleur du souffle du poète (comme par ses allusions récurrentes à la mythologie gréco-romaine et à la poésie du Moyen-Âge), aux auteurs anciens de grandes odes comme Pindare, Ovide, Dante ou Villon. Tel un conducteur de char antique que ses chevaux amènent sur le chemin qui va vers l’Être et sur lequel le poète avance toujours plus loin sur la voie de la connaissance « de ce qui est » — en écho au Poème de Parménide auquel le titre de l’ouvrage fait référence.
Si l’on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve, selon ce « cher Héraclite », on plonge avec le même bonheur de lire dans les eaux profondes et majestueuses des deux tomes de cette épopée de l’intime au long cours que constituent Les Cavales. Poèmes qui n’en finissent pas de dire, strophe après strophe, page après page, l’exode immémorial de l’» homme perdu » mais aussi « la promenade amoureuse sur la terre notre élément ». D’autres tomes devraient d’ailleurs suivre ces deux premiers volumes pour un cycle poétique d’une rare étendue, plaçant indubitablement cette élégie au rang des « belles œuvres des hommes ».
Stéphane Juranics,
Hervé Micolet, Les Cavales, 2, La rumeur libre éditions, 2025, 240 p., 20€
« La porte,
dit Ovide, voilà l’issue. Une fois
que tu seras parti, tu voudras revenir,
à-demi consolé par les faveurs de la route,
et c’est l’amour de ton amie
qui te rappellera. (Va-t’en au loin,
et parcours sans relâche de longs chemins,
le souvenir du nom fera s’arrêter
au milieu du chemin.) » (p. 105)