Dans le monde mouvant du haïku, Corinne Atlan en est sûre : « les objets inanimés ont une âme. »
Nous connaissons ou croyons connaître les haïkus, ces trois vers de 5/7/5 syllabes qui concentrent l’essentiel du monde, pour les amoureux de cette forme de la poésie japonaise. Peut-on dire que le haïku ne connaît pas le temps, en tout cas le traverse, comme un diamant qui ne connaît pas l’usure ?
Dans un livre passionnant et poétique, Corinne Atlan nous explique avec finesse cette perception du monde en trois vers à travers les grands maîtres du haïku, Basho, Buson, Issa, Shiki mais d’autres aussi dont de larges extraits, en japonais et en française sont cités. Corinne Atlan parle d’« arrêt sur image » quant aux haïkus : « l’arrêt sur image met en relief un événement ou un phénomène transitoire (ryuko) sur la toile de fonds d’un cycle immuable (fueki) auquel il est soumis » (p.10). Un petit rien d’émotion, de description, de sensation est le centre minuscule d’un tout, à l’intérieur du passage des quatre saisons : « l’instabilité est le principe fondamental de ce monde « éphémère — ukiyo, le « monde flottant » (p.11). Ce memento mori constant n’empêche en rien, bien au contraire, la célébration de l’instant, de la fleur de cerisier qui se fanera, on le sait. En attendant elle est offerte dans toute sa splendeur. Tout à l’inverse de la pensée occidentale, car « il ne s’agit pas de développer la pensée mais de l’obliger à se taire, de couper court à la saisie discursive des choses pour laisser place à une perception plus directe » (p 11.). Le moi, le soi, se taisent, n’existe plus qu’une feuille dans le vent.
Pour nous qui sommes si lourds de métaphysique, de philosophie existentielle et donc d’angoisse, le haïku délivre ce merveilleux ouvert, cette « amplitude » dit Corinne Atlan. La conscience du passage du temps n’est plus source d’inquiétude, tout au contraire, nous sommes dans ce flux, cette éternité.
« Tout coule » disait Héraclite, ou bien, « on ne se baigne jamais dans le même fleuve », mais celui-ci nous effleure à chaque fois de son eau différente.
Kyoto semble une ville merveilleuse (Colette Fellous a écrit un livre d’une délicatesse infinie sur cette ville, Kyoto song), elle change, se modernise, on reconstruit parfois à l’identique mais un building remplace aussi le petit temple du quartier. Corinne Atlan confie que « Même à Kyoto j’ai la nostalgie de Kyoto ». (Basho)
Le livre est découpé en petites parties qui nous préparent chaque fois à découvrir une suite de haïkus, ce que nous apprenons n’est jamais asséné mais proposé avec une grande délicatesse.
On comprend mieux ce pays des clochettes à vent et des lanternes orangées et des arbres très immobiles « la question ne se pose pas, les objets inanimés ont une âme » (p. 114).
Je suis restée sous le charme puissant de ce livre et me suis prise à rêver de voir le Pavillon d’or :
« Trace de l’ombre, ombre de l’ombre ».
Isabelle Baladine Howald
Corinne Atlan, Haïkus de Kyoto, Sous les fleurs d’un monde flottant, Arlea, coll. la Rencontre, 2025,
19 €, 162 p.
Le rossignol !
et la nacre ternie
de l’écran de séparation
Hisajo
Dans le prunier blanc
la nuit désormais
se change en aube
Buson
Puisant l’eau pure
comment ne pas penser à toi ?
adieu
Hekigoto
Même à Kyoto,
j’ai la nostalgie de Kyoto —
le chant du coucou !
Basho
Abandonné au souffle
du vent d’automne
un simple tertre
Hyosai
Argentées sous les lampes
les vagues peintes des cloisons —
conversation d’un soir d’automne
Sojo
Fleurs de théier –
au bout de l’étroit chemin
le Pavillon d’argent
Shimei