Julia Peker donne ici la parole à un adolescent qui se heurte aux mots et veut bouleverser l’inflexible loi familiale.
regardez
cet arbre
comme il est sec
ses branches
rabougries
ses racines
arrachées
la terre ne le porte plus
il ne grandira plus
déjà
il ne voit plus le ciel
il s’arrête
à moi
il n’ira pas
plus loin
j’ai choisi
un feutre noir
pas besoin
des prénoms
juste
un R
pour réussi
un r
pour raté
du côté de ma mère
des R
ma grand-mère
je l’adore
elle a quitté
sa région
pour venir vivre
à nos côtés
un seul enfant
un seul petit-enfant
on est tous
uniques
sur la branche
de mon père
des r
partout
à la racine
un patriarche
qui demande à sa femme
soumise
de lui couper
sa pomme
de le servir
comme un pacha
il a terrorisé mon père
petit
devant lui
personne n’ose
se rebiffer
il ne parle pas
il ordonne
il ne connaît pas
les excuses
il ne remercie
jamais
je lui voue
une haine éternelle
mon père était
la brebis noire
de cette famille
des gauchistes
syndicalistes
sexistes
des grands principes
un petit tyran
on est parti
assez loin
pour espérer
ne plus les voir
la souffrance de mon père
je ne leur pardonnerai
jamais
je rêve
de le venger
avec des mots
des mots qui ravagent
à l’intérieur
plus tranchants
qu’un couteau
des mots qui font
des ricochets invisibles
j’ai un vocabulaire fourni
chacun de mes mots
contient une dose précise
de colère
vous voyez les litres
et les mètres
chaque mot est un mètre
équivalent à des litres
de colère
je sais doser
les mots m’obéissent
au doigt et à l’œil
en blessant mon père
ils m’ont blessé aussi
la douleur saute
les générations
elle se transmet
de père en fils
je ne suis pas
son petit-fils
je serai celui
qui relève la bataille
je tourne
et retourne
cette saga
dans ma tête
une histoire de haine
et de vengeance
comme dans mes romans
je passe le feutre
de raté en raté
bientôt
on ne verra plus rien
dans cet arbre
où les branches s’emmêlent
c’est la tempête
je souffle
sur les braises
personne
ne sait rien
de mon projet
bientôt
je vais sortir
les dents
©Julia Peker