Les Lettres à la bien-aimée et autres poèmes de Thierry Metz paraissent. Nous interrogeons Isabelle Lévesque qui les a préfacées.

Introduction
Thierry Metz (1956-1997) entre en Poésie/Gallimard, consécration bien méritée du travail trop tôt interrompu de ce poète manœuvre dont la vie et le travail furent marqués au fer rouge par la mort accidentelle de son second fils, Vincent.
Tôt découvert par Jacques Brémond avec Sur la table inventée, par Gérard Pfister pour Entre l’eau et la feuille, puis rapidement entré avec le Journal d’un manœuvre grâce à Jean Grosjean chez Gallimard, nous pouvons maintenant lire l’intégralité de son œuvre, Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, dans la collection Poésie/Gallimard, avec une préface d’Isabelle Lévesque, grande connaisseuse de son œuvre et une postface d’Eric Vuillard.
Poesibao a souhaité évoquer cette reconnaissance avec Isabelle Lévesque.
Entretien
Isabelle Baladine Howald : – Isabelle Lévesque, vous êtes la préfacière de ce volume qui vient de paraître. Quand avez-vous rencontré la poésie de Thierry Metz dans votre vie et quel effet a-t-elle eu sur vous, jusqu’à aujourd’hui où vous préfacez ce volume ?
Isabelle Lévesque : – J’ai découvert les poèmes de Thierry Metz avant de connaître son nom même, grâce à l’éditeur Pleine Page qui avait publié sur son site des extraits de Terre. J’ai été frappée immédiatement par la particularité de cette voix, me suis étonnée que si peu de mots deviennent poèmes. Et que cela suffise, rayonne. J’ai immédiatement acheté ce livre et tous ceux que j’ai pu trouver. Je n’écrivais pas d’articles alors mais j’ai pensé qu’il faudrait écrire sur ces poèmes un jour. C’était comme « faire un vœu », en 2009. La même année, j’ai proposé des poèmes que j’avais écrits à la revue Diérèse, dont un en hommage à Thierry Metz, et discuté avec Daniel Martinez qui dirige cette revue. Nous avons évoqué Thierry Metz et envisagé de faire un dossier. Ce dossier est devenu un volume entier de la revue, numéro double 52-53, regroupant des inédits, notamment le Carnet d’Orphée, des témoignages, des articles, des photos… C’était en 2011. Et nous avons constitué un second numéro en 2012. Cela m’a permis de vivre plusieurs années en proximité avec l’écriture de Thierry Metz, de découvrir des textes non publiés, de les présenter pour la revue. J’ai poursuivi ce travail de critique au fil des années et des publications puisque des inédits ont été publiés aux éditions Pierre Mainard et des textes fondamentaux ont été réédités par plusieurs éditeurs. Je l’ai fait pour Quinzaines, journal dans lequel je tiens une chronique de poésie ; j’ai écrit pour Europe aussi et Poezibao. La publication du volume Poésie/Gallimard constitue la reconnaissance d’une voix merveilleuse qu’elle rend accessible à tous. J’ai constaté au fil des années que des lecteurs fervents citent volontiers Thierry Metz, certains sont intervenus dans les volumes de Diérèse : Pierre Dhainaut, Pierre Kobel, Muriel Verstichel, Lionel Bourg, Joël Vernet, Gaetano Persechini, Christian Viguié, Hervé Planquois, Jacques Ancet, Josette Ségura, Jacques Brémond, Jean-Luc Arbaud, Gil Pressnitzer, Didier Schillinger, Jean Marc Sourdillon, Christian Bobin, Didier Periz, Charles Juliet, Jean-Pierre Chambon, Judith Chavanne, Lionel Mazari, Françoise Hàn, Cédric Le Penven … J’aime penser que ces noms forment constellation autour du nom de THIERRY METZ.
Dans cette constellation des lecteurs de Thierry Metz, je n’oublie pas Éric Vuillard, qui a écrit pour ce volume une postface éclairante. « Il faudrait une parole venue des choses », nous dit-il, en soulignant la recherche constante d’adéquation entre ce qui existe et la langue du poème. Nous venons tout juste de participer ensemble à l’émission Book Club de France Culture, pour présenter Lettres à la Bien-aimée.
Je n’oublie pas non plus Marie-Violaine Brincard et Olivier Dury dont j’ai eu la chance de revoir récemment le film L’homme qui penche au cinéma (il est maintenant disponible sur DVD ou en ligne). Ce film réalise un pari impossible : faire entrer par l’image et les sons dans l’univers poétique de Thierry Metz.
Au fil des années également, j’ai cité Thierry Metz pour les épigraphes de plusieurs livres.
Aujourd’hui, de nombreux lecteurs réagissent à la publication du Poésie/Gallimard et je poursuis mon imprégnation… Un dossier paraîtra dans la revue Europe, j’ai écrit sur le livre Terre. Retour à la source donc. Elle est inépuisable.
I.B.H. : – Quel rapport a-t-il eu lui-même à la poésie ? Quelle poésie aimait-il ?
I.L. : – Les poètes qu’il cite, auxquels il fait allusion, ceux à la rencontre de qui il allait, ou dont il recommandait la lecture à ses proches avaient le plus souvent comme point commun des questionnements ontologiques et manifestaient le refus d’accepter le monde comme il va.
Ce n’est pas un hasard si l’une de ses premières publications est un entretien avec Jean Cussat-Blanc autour du livre Problèmes de l’enjeu (Les Éditions de Minuit, 1979) du philosophe Kostas Axelos. Thierry Metz maintiendra toujours sa réflexion sur l’enjeu de nos vies et de nos actes, en particulier celui d’écrire et publier.
Il a lu des philosophes (dans la discussion que je viens d’évoquer, il mentionne Heidegger), des maîtres de sagesse, et surtout des poètes. Il lisait aussi des textes sacrés et des mystiques.
Dans le volume qui vient de paraître, on trouve deux épigraphes, l’une de Montesquieu, l’autre de Maître Eckhardt. Parmi ses recueils, on peut lire Dialogue avec Suso (Henri Suso, propagateur de la mystique rhénane au XIVe siècle) et Sur un poème de Paul Celan.
On sait aussi qu’il était lecteur de l’œuvre de Charles Juliet, journal, récits et poèmes, où il pouvait retrouver beaucoup de ses interrogations, du Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa, des Poésies Verticales de Roberto Juarroz, des œuvres de Jean Grosjean. Ainsi, dans un numéro de Résurrection de 1986, on peut lire un dialogue, Dans l’ici d’un homme, entre Jonas et « le Marcheur », en écho au Jonas de Jean Grosjean récemment paru. Du même il lisait également l’étude sur L’ironie christique / Commentaire de l’Évangile selon Jean.
Thierry Metz lisait et allait à la rencontre de ses contemporains. Terre est dédié à Lydie Dattas.
Il rend visite à l’écrivain pataphysicien bordelais Michel Ohl (1946-2014) auteur d’un livre chez Opales, La Mer dans Poe, en 1994. Dans une émission de radio animée par Guy Perraudeau en 1995, il présente la poésie du philosophe Jacques Ellul (1912-1994) dont le recueil Silences venait de paraître aux éditions Opales.
Dans le numéro 52/53 de Diérèse, son éditeur et soutien, Didier Periz, signale « sa joie d’enfant lorsqu’il a découvert la poésie verticale de Roberto Juarroz ». Comme d’autres témoins, il place en tête de ses écrivains préférés Rilke, Apollinaire, Celan, Juarroz, Juliet… Il avait un goût certain pour les révoltés et les irréguliers de l’art, pour les mystiques avec ou sans foi.
I.B.H. : – Thierry Metz fait partie des quelques poètes ou écrivains manuels, puisqu’il a travaillé dans de nombreux domaines de ce type et surtout dans le bâtiment. De quelle manière cette expérience du geste manuel se sent-elle dans sa poésie ? Dans son aspect inachevé (« inachevable » comme vous dites ? Nous y reviendrons), de par son vocabulaire, ses thèmes également ?
I.L. : – Pour Thierry Metz, vivre et écrire ne sont pas dissociables. Dans un entretien publié par la revue Le Festin en 1990, il précise :
« Je suis marié, nous avons trois enfants. Les problèmes financiers sont arrivés, des nécessités d’urgence, je me suis cassé pas mal d’os. D’un autre côté, c’était très bien aussi. S’il n’y avait pas eu ces expériences difficiles, contraignantes, il n’y aurait pas eu de livre. J’avais le choix aussi de ne rien faire, de vivre sur le dos de quelqu’un ce n’est pas difficile. J’ai décidé d’entrer dans le jeu avec les autres, mais sans le jouer tout à fait, puisque moi, j’ai justement l’écriture, ces coulisses dans lesquelles je peux évoluer.
Le travail retarde évidemment le moment de l’écriture. Mais il y a toujours une partie de la personne qui est active, qui continue d’enregistrer ce qu’il y a à l’intérieur de tout ça. Ce travail a toujours été un défi pour moi. »
Dans Carnet d’Orphée, il établit bien le lien entre les deux : « Je n’ai pas été maçon pour rien et je n’y suis pas venu pour la seule nécessité. J’ai vite appris que les murs du livre et de la maison sont percés d’ouvertures. C’est ce qui permet d’y revenir. » Le va-et-vient entre dedans et dehors, de même qu’entre haut et bas, entre terre et ciel traversent l’œuvre (et la vie) de Thierry Metz.
Le travail impose la présence du corps en mouvement. Thierry Metz avait bien le physique nécessaire pour le travail du manœuvre ou du maçon : ancien haltérophile, il était capable de soulever une voiture en stationnement pour la dégager, Jean-Pierre Chambon m’a raconté cette anecdote…
Les mots de la construction d’une maison se retrouvent dans l’élaboration du poème. C’est d’ailleurs une originalité de Thierry Metz que de présenter sa quête en termes de construction et pas seulement de chemin.
Journal d’un manœuvre a marqué le public au point que son auteur est souvent considéré comme poète manœuvre ou poète ouvrier. Bien sûr, ses diverses activités professionnelles intermittentes (pas que manœuvre) apparaissent dans plusieurs de ses livres. Mais cela me paraît réducteur. Je crois qu’il ne faut pas le réduire à cela. IL est avant tout poète.
I.B.H. : – En outre il a changé de manière, est passé d’une poésie plus hermétique à une poésie d’une grande simplicité ? A quelle période ce changement a-t-il eu lieu et à votre avis, pourquoi ?
I.L. : – Nous ne connaissons pas les premiers écrits de Thierry Metz, ceux de son adolescence, ni même ceux de l’époque où il commence à écrire « sérieusement », à 18 ou 19 ans, comme il le dit dans l’entretien publié par Le Festin. Quand Résurrection commence à le publier, en 1978, il a 22 ans. Si Le Grainetier relève en grande partie de l’hermétisme par tout ce qui vient de ses recherches dans le domaine de l’alchimie et de la franc-maçonnerie, ses poèmes d’alors relèvent plutôt du courant surréaliste, mais aussi de l’École de Rochefort. Les thèmes abordés sont déjà ceux qui perdureront dans ses poèmes à venir : l’amour, l’interrogation sur la vie, sur l’être, sur la poésie. Peu à peu, on voit son écriture se réduire, se simplifier. Parmi les mots qui restent, quelques-uns issus de l’alchimie subsistent parce qu’ils ne sont pas univoques. « Table », par exemple, évoque La Table d’émeraude d’Hermès Trismégiste qui affirme, dans l’une de ses versions : « Voici, le plus haut vient du plus bas, et le plus bas du plus haut ; une œuvre des miracles par une chose unique » (Éditions Les Belles Lettres, 2017). André Breton commentait dans l’un des Manifestes du surréalisme : « Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. » Le chemin vers un point d’équilibre entre possible et impossible est perceptible dans toute la quête de Thierry Metz.
Mais la table des poèmes est aussi celle sur laquelle on écrit, celle des repas partagés, la table de l’intimité familiale. C’est encore la table de Roberto Juarroz : « Entre la table et le vide / il est une ligne qui est la table et le vide / où peut à peine cheminer le poème. // Entre la pensée et le sang / il est un bref éclair / où sur un point se soutient l’amour » (Poésie verticale, traduction de Roger Munier – Fayard, 1980).
Si l’hermétisme en poésie correspond à une volonté de rendre délibérément le texte obscur, nécessitant une recherche approfondie (comme pour les sonnets de Mallarmé), cela ne lui correspond pas. Mais l’énigme et le mystère de la vie sont bien présents. Dans Poésie et réalité, Roberto Juarroz écrivait : « Parler de poésie – et la poésie elle-même – consiste aussi à parler de quelque chose qui ne se comprend » (traduction de Jean-Claude Masson – Lettres Vives, 1987). Dans cette affirmation du poète argentin, le « aussi » est bien sûr très important. Si l’on trouve chez Thierry Metz la permanence du culte orphique de la parole dans sa quête d’ordre métaphysique, il se tient toujours très loin de ce qui pourrait sembler « poésie pure », « art pour l’art ». Le chemin de mots traverse la réalité.
Quand on lit les entretiens qu’il a pu donner ici ou là, on peut constater qu’il développe des phrases (et une pensée) complexe, qu’il cite des philosophes comme Clément Rosset. Son écriture en poésie qui paraît si simple et dépouillée est le fruit d’un travail. Dans l’entretien pour Le Festin, il confie : « Cela m’est quand même plus difficile d’écrire que de parler. Pour moi, la parole ne draine pas assez de choses et je pense que l’oreille humaine ne perçoit pas à l’intérieur même du langage ce qu’il y a d’obscur. C’est quand même dans la lumière que j’aime chercher l’obscurité. Donc, si l’écriture le permet, il n’y a aucune raison pour que je m’en prive. »
I.B.H. : – Ce ne fut pas, je crois, un poète précoce, il commence à écrire dans les années 86, donc vers trente ans. Deux ans après, l’année du prix Ilarie Voronca consacrant la découverte du poète,
(Sur la table inventée fut publiée à l’époque chez Jacques Brémond) son fils de huit ans, Vincent, meurt accidentellement (au même âge qu’Anatole, le fils de Mallarmé). La poésie ne cesse pas mais l’enfant défunt devient le centre de sa poésie, et le poète devient une sorte d’Orphée ? Mais on sait que c’est un voyage impossible… « Non. /Rien de cela. /Qu’une inépuisable, inexorable absence. /rien qu’une mort. Et un nom : VINCENT. » (p 211). Comment a-t-il pu résoudre ce terrible silence ?
I.L. : – Comme pour beaucoup d’écrivains, je pense, l’écriture précède de plusieurs années les publications. Thierry Metz a commencé à écrire à l’âge de 14 ans, de petits romans, sans doute, dont il ne reste probablement rien. Si les livres manquaient chez ses parents, l’un de ses professeurs lui donna le goût de la lecture qui ne le quitta jamais. Son écriture n’a cessé d’évoluer au fil de l’avancée de sa quête fondamentale : elle passait par ce qu’il vivait, ses rencontres et ses lectures.
Installé à Saint-Romain-le-Noble en 1977, il va voir l’année suivante le poète Jean Cussat-Blanc, qui dirige la revue d’inspiration chrétienne issue de la résistance Résurrection depuis 1941. Jean Cussat-Blanc l’encourage et publie aussitôt ses textes, donc dès 1978 et jusqu’en 1997. Ces poèmes ont été rassemblés par les éditions Pierre Mainard en 2017 dans Poésies, 1978-1997. Dans un article publié par Résurrection en 1986, Jean Cussat-Blanc, sommant les éditeurs de le publier, écrivait à son sujet : « Thierry Metz est le plus étonnant et sans doute le plus exceptionnel poète de sa génération. Sans diplôme et refusant de s’en munir. Mais autodidacte d’une rare culture. Je le crois l’un de ceux qui marqueront profondément cette fin de millénaire. Si essentielles/ardentes sont ses traversées. » Et rappelons que Résurrection avait publié des poètes comme Alain Borne, Guillevic et René Guy Cadou.
Quand Sur la table inventée parut, en 1989, cela faisait donc 11 ans que Thierry Metz publiait des poèmes dans presque tous les numéros de Résurrection. Ce premier livre a été édité par Jacques Brémond parce que c’était la récompense attribuée au titulaire du prix Ilarie Voronca décerné à un manuscrit. Le livre avait été composé en 1986-1987, primé en 1988, édité en 1989.
La quête du poète avait donc commencé bien avant la disparition de Vincent.
On peut remarquer la constance d’une partie du lexique et des images avant et après cet événement. Par exemple la scène du marcheur qui va dormir à la belle étoile :
Dans Sur la table inventée : « L’homme est entré dans le village avec les premières étoiles. Il cherche un endroit pour dormir, mais tout est fermé. Une ruelle le conduit à un lavoir circulaire, protégé par un auvent. C’est suffisant, dit-il, je vais dormir ici. Il s’allonge sur une pierre, près du bassin ouvert, le visage tourné vers la Petite Ourse. » (p.63)
Dans Carnet d’Orphée : « J’ai dormi deux ou trois heures sous un grand chêne puis j’ai repris mon chemin. Je n’ai croisé personne. » « Je me suis adossé à un talus à la tombée du soir. Une voiture est passée, une autre puis plus personne. J’ai fini par m’endormir mais d’un sommeil peu profond, juste là, en surface, que n’importe quelle main aurait pu troubler. Et de quoi était fait le rêve. » (p.314)
On peut trouver également la maison vide, ou perdue, avant 1988. Par exemple, en 1986 : « Écrire ici sur un chemin discordant / Aller vers la maison qui demeure introuvable. » (Poésies 1978-1997, p.90)
La perte de l’enfant aura certes précipité l’évolution du poète. Il faut y ajouter l’éloignement de la Bien-aimée, Françoise. La quête de l’homme a deux objets : comment retrouver l’enfant mort et l’aimée vivante quand cela s’avère inconciliable ?
I.B.H. : – Un parallèle que je fais avec peut-être trop d’audace, entre Mallarmé et Metz : « l’enfant », ce nom neutre prononcé, et la présence de la mère, mais désormais comme « absente » puisqu’elle n’est plus mère : « où est-elle puisqu’il n’est plus ? » qui est un vers extrêmement mallarméen. Cela complexifie énormément le rapport entre le père et la mère, privés de l’enfant qui était le leur : « Je sais que tu penses au petit, à sa mort. /qu’il n’y a plus que quelques gestes. Dans un grenier de chagrin. ». (P. 168), c’est vraiment déchirant, qu’en pensez-vous ?
I.L. : –
Les poèmes de Mallarmé pour son fils Anatole sont bouleversants. Ainsi, le premier feuillet retrouvé :
« enfant sorti de
nous deux – nous
montrant notre
idéal, le chemin
– à nous ! père
et mère qui lui
en triste existence
survivons comme
les deux extrêmes
– mal associés en lui
et qui se sont séparés
– d’où sa mort – annu-
lant ce petit « soi » d’enfant »
(Pour un tombeau d’Anatole, p.139)
Mais il me semble que le projet d’écriture de Mallarmé est très éloigné de celui de Thierry Metz. Mallarmé cherche à construire un tombeau poétique pour son fils, comme il l’a fait pour Poe, Baudelaire et Verlaine. Cela semble un échec et l’ensemble reste inachevé. Il comprend, en écrivant, que le tombeau du fils ne peut être que le père. Le fils est perçu comme celui qui devait prolonger le père comme la fille doit prolonger la mère. Les poèmes évoquent la maladie, la mort, l’enterrement, la tombe… Rien de tout cela avec Thierry Metz : il ne raconte pas, ne nomme Vincent qu’exceptionnellement. Et l’enfant est un être autre, unique, leur lien est celui de l’amour, de même le lien avec la mère. Quant à l’inachèvement, il n’est pas synonyme de chantier abandonné. C’est plutôt celui d’une quête inachevable, d’un cheminement à poursuivre. Et c’est aussi ce qu’Umberto Eco appelle œuvre ouverte : au lecteur de faire vivre en soi ces mots.
I.B.H. : – Une manière de présence-absence, on vient de le voir, hante alors la poésie de Thierry Metz. Et la langue elle-même change, perd le défini (le, la…) pour employer plutôt l’indéfini (un, une) ? Est-ce que le premier thème a pu influencer cette langue de Thierry Metz ?
I.L. : – Je pense à ce célèbre haïku d’Issa composé après la mort de sa fille : « Monde de rosée / rosée du monde / et pourtant » (Anthologie du poème court japonais, traduction de Corinne Atlan et Zeno Bianu – Gallimard, 2002). Philippe Forest, après la perte de sa propre fille, le commente ainsi : « [P]ersonne ne saurait vraiment dire ce qu’il signifie. L’essentiel, il le laisse en suspens. En quelques mots, il dit la loi du temps […] Mais, à cette loi, pourtant, le poème laisse entendre qu’il est quelque chose qui, dans le cœur de l’homme, ne se résout pas tout entier » (Sarinagara – Gallimard, 2004). Pour Thierry Metz comme pour Philippe Forest, Bernard Chambaz et d’autres ayant subi le même « scandale » et qui ont continué leur œuvre, cette absence a toujours sa place dans ce qu’ils écrivent. À la fin de L’enfant éternel (Gallimard, 1997), Philippe Forest écrit : « J’ai fait de ma fille un être de papier. J’ai tous les soirs transformé mon bureau en un théâtre d’encre où se jouaient encore ses aventures inventées. Le point final est posé. J’ai rangé le livre avec les autres. Les mots ne sont d’aucun secours. » Écrire, rêver, se réveiller. Et recommencer (il faut lire aussi son Enfant fossile – Invenit, 2014).
Dans le cas de Thierry Metz, les deux absences (celle de l’enfant et celle de la Bien aimée) accélèrent certainement l’évolution de son écriture. Sans doute aggravent-elles aussi l’addiction à l’alcool contre laquelle il se débat. Il garde toujours une certaine confiance dans le pouvoir orphique des mots. Il reste dans ce « sarinagara » (et pourtant, ou cependant) d’Issa. Il continue son chemin par une écriture de plus en plus dépouillée. Dans Carnet d’Orphée, on peut comprendre qu’il se dépouille peu à peu de lui-même, jusqu’à son silence définitif. Il interroge : « De quoi encore dois-je me séparer ? » Pour la suite de ce cheminement inachevable, il prépare son bagage : « Je n’emporte rien puisque tout tient dans l’intime et immense espace du regard. » Puis il nous offre son propre sarinagara : « Des instants de ciel sans les pas. »
I.B.H. : – Ce qui me frappe également, c’est à quel point l’écriture elle-même est le centre des préoccupations poétiques de Thierry Metz, notamment dans ces Lettres à la Bien-aimée. Mais là aussi il s’agit d’un geste, donc de quelque chose de la main, omniprésente dans une suite de poèmes intitulée Tel que c’est écrit : « écrire est la petite pièce où je touche tes mains, la petite pièce que je pose dans ta main ». (P 190), ou « le souci de ma main » (p. 256), « je suis derrière mes mains » (p. 259), plus fort encore : « Plus rien n’est absent/que d’avoir compris par mes mains, ce que je pouvais supporter » (p. 280). Ce thème de la main apparaît dans presque chaque poème de cette suite, comme ce qui protège, offre, porte, prévient : « un instant je me suis écarté de ma main » (p. 282). Qu’évoque cet écart ?
I.L. : – Dans l’entretien pour Le Festin, Thierry Metz déclare : « En fait, je suis un privilégié puisque je peux à la fois travailler avec mes mains et écrire. J’ai une perception très physique des choses, même intuitive à la base. J’aime toucher les choses, savoir comment une maison est bâtie. Je perçois immédiatement le travail des ouvriers sur un mur, cela ne m’échappe pas. […]. Des fois, cela me gêne un peu que l’on m’intellectualise. Il y a toute une partie de ma personne, physique, qui existe extraordinairement. Souvent, on me plaint : « C’est pénible ces travaux-là », oui, mais, physiquement, je tiens. Le manœuvre prend des postures que celui qui écrit décharge de la tension, pour déshabiller l’intérieur, pour le dénuder, pour le montrer. » La main établit des liens, elle travaille dur, elle caresse amoureusement, elle écrit, elle partage le pain et offre à boire, elle s’ouvre, désigne…
Dans Tel que c’est écrit, le vers que vous mentionnez est à relier aux nombreuses aventures de la main dans ce volume. C’est la main qui agit, qui écrit et qui relie. Il écrit ainsi : « Je vis de ruisseaux et d’orties / avec de l’herbe / pour me relier à ta main / pour lui parler d’un arbre » (p.279). Plus loin il écrit : « L’aimée n’est que ma main / mais dans ce tracé / ne se rencontrent que des visages / des ailes naïves » (p.284). Les mains semblent avoir une vie propre, comme les visages : « je n’ai quitté mon visage / qu’un instant / à midi / pour le laver / pour lui trouver un peu de lumière / un peu d’herbe » (p.285). Ainsi le poète se sépare-t-il de lui-même, se morcelle-t-il, toujours en quête de lui-même comme de l’aimée et de l’enfant. Les temps se mêlent : séparation, solitude, retrouvailles… L’écriture cherche la réparation, et même une forme de transfiguration qui correspond à ce qu’écrivait, dans Poésie et réalité, Roberto Juarroz : « L’opération poétique consiste dans l’inversion et dans la conversion du flux temporel ; le poème n’arrête pas le temps : il le contredit et le transfigure. » Et plus loin dans le même essai : « [L]a poésie est le plus grand réalisme possible, dans sa tentative d’unir l’homme divisé et fracturé, en fondant les éléments dispersés dans un tout. »
I.B.H. : – Suivent les très belles Lettres à la Bien-aimée, sa femme, Françoise – ils ont eu trois enfants ensemble. Qu’est ce qui caractérise ces Lettres pour vous, outre bien sûr, le sentiment amoureux ? Est-ce aussi la possibilité d’écrire que la Bien-aimée donne au poète : « et là où tu étais toujours il y avait de l’encre. » (p.176).
I.L. : – La dédicace de ce livre annonce bien son projet : « de nous pour VINCENT ». La dédicataire des lettres est évidemment impliquée dans leur écriture. Et c’est l’occasion d’évoquer le rôle essentiel de Françoise Metz, inspiratrice de nombreux poèmes, première lectrice de ce qu’il écrivait. Elle l’a aidé dans sa vie de travailleur intermittent pour laisser place à des moments d’écriture dans des conditions matérielles rudes. Elle a très certainement joué un rôle important dans l’évolution de son écriture. Elle apparaît dans le rôle de l’aimée ainsi que dans celui de mère qui nourrit la famille et les poèmes. Elle est aussi la Mère symbolique. Thierry Metz va jusqu’à lui écrire : « C’est toujours l’intérieur qui est à l’affût. / Vers toi ou vers un Dieu… »
Quand il est question de « nourrir » dans les poèmes, le verbe est polysémique. Pas question d’enfermer l’épouse dans un rôle. L’aimée nourrit le poème et la pensée :
« Je ne t’enfermerai pas dans la cuisine où nos mains ne sont que des attirances grises, le jeu de celui qui sera le plus absent. » Ses mains à elle sont faites pour se joindre aux siennes. Dans ces Lettres, il évoque aussi celle de l’aimée qui écrit : « J’ai reçu ta lettre. / Ton écriture de gauchère. Rapide et tordue. » Dans le songe éveillé qu’il développe ensuite, cette main gauche réapparaît : « Tu reviens du travail. Tu me caresses la joue. » Et c’est lui qui a préparé le repas : « J’ai posé deux assiettes, un plat de riz. » Il semble revenir à la période qui a précédé la naissance des enfants, eux qui « sont encore dans un feuillage de mots, dans un livre ».
L’abri (de mots) qu’il lui propose de construire est une simple cabane :
« T’écrire c’est construire la petite hutte de Nicolette, fleurie dedans et dehors. / Qu’il y ait juste assez de place pour deux amants. / Où filtre un rayon de lune. »
Dans la chantefable, Aucassin et Nicolette sont longtemps et plusieurs fois séparés. Quand ils s’abritent dans une hutte, ils sont en grand danger. Aucassin est blessé, Nicolette le soigne et le guérit.
Lettres à la Bien-aimée mêle cette poésie amoureuse, qui comporte des éléments proches de la lyrique des troubadours, à des passages qui rappellent Journal d’un manœuvre quand il évoque la chambrée et le travail des aspirants maçons.
I.B.H. : – Il me semble que l’écriture à partir du Carnet d’Orphée se modifie un peu. Il y a là le mouvement poétique de Thierry Metz, un mouvement de l’aller vers un autre point ? On comprend bien ce point attenant de l’impossibilité dans le mythe d’Orphée. Je reviens à « l’inachevable », qui me semble très proche de cette impossibilité d’aboutissement du geste d’Orphée, que vous évoquez dans la préface ? Cet autre point serait-il également celui de l’inchantable ? Comment le concevez-vous à partir d’un vers que vous citez : « L’erreur serait de confondre l’aller et le retour. Mais suis-je capable de l’un comme de l’autre ? »
I.L. : – Le projet d’Orphée se divise en deux tâches très différentes. La première semble la plus difficile, c’est l’aller, avec toutes ses épreuves. La seconde, c’est le retour qu’on aurait pu imaginer heureux et glorieux avec Eurydice, mais elle se révèle la plus difficile, l’impossible à cause de la malice des dieux.
Pour Thierry Metz, rejoindre l’enfant, ce serait le rejoindre volontairement dans la mort. Mais il sait qu’il ne retrouverait qu’« un visage qui s’efface ». Il écrit aussi dans ce carnet que ce qui suivait Orphée dans sa remontée n’était pas Eurydice mais sa « mort seule ». Le chemin est « inachevable », le point à atteindre est inatteignable, et pourtant… Cela n’empêche pas de poursuivre puisque la direction est connue.
I.B.H. : – Merci infiniment, Isabelle Lévesque.
Thierry Metz, Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes, préface Isabelle Lévesque, postface Eric Vuillard, Poésie/Gallimard, 2025, 10,30€