Jean-Pierre Chambon. « Ne pas fermer les yeux », lu par Michael Bishop (III, 14, note de lecture)


La poésie sur Gaza invite à penser l’horreur, sans simplifier l’histoire, dans une lecture inquiète, mais nuancée, ouverte et douloureuse.


 

 

 

Le sous-titre de ce petit essai est (sur Gaza ciblée). Il ne figure pas sur la couverture. On ne refusera certes jamais l’idée de la vigilance, le besoin de rester conscient des grands moments historiques qui nous touchent de près ou de loin. Et la nécessité de les méditer, d’en soupeser les pertinences, les motivations, les impacts générés. Tout méditer, tout soupeser. Ce qui se passe à Gaza, en Israël, un peu partout au Moyen-Orient, ceci depuis des années et, bien sûr, très récemment, provoque, chez toute personne qui pense, ressent, des sentiments d’horreur, de profonde consternation et déception, et de compassion.

Le livre de Jean-Pierre Chambon documente, puisant en grande partie dans les photographies de Fatma Hassona, dans une intense collaboration avec la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, film, livre, etc., et se fie aux analyses et jugements de certains journalistes et, plus largement, à ceux des Nations unies, à ce que celles-ci appelleront un génocide perpétré par Israël contre les Palestiniens de Gaza. On lit : « … sur l’une des images [de Fatma], l’une de ces enfants debout sur un muret, fait voltiger son cerf-volant dans un ciel d’un bleu immaculé, comme provisoirement reconquis après le bourdonnement harcelant des drones, le passage des avions et l’effroyable saccage des bombes. On se prend à penser que la plupart de ces enfants sont sans doute morts aujourd’hui sous ces bombes, comme est morte la jeune femme qui les a photographiés » (9). Et, ailleurs : « Une unité du renseignement israélien se consacre tout spécialement à légitimer ces assassinats par la calomnie, en accusant, sans preuve ou par des preuves élaborées de toutes pièces, ces reporters d’être affiliés au Hamas. Ce processus diffamatoire se double et se prolonge de la hasbara (« explication » en hébreu), une stratégie de communication – ou disons : de persuasion – consistant à justifier auprès des relais des opinions étrangères les actes de l’État israélien, en dépit du droit international qui les condamne » (11).

 

Je m’approprie ici le titre du dernier recueil de Jean-Pierre Siméon, Un non pour un oui, ceci tout simplement pour dire à Jean-Pierre Chambon tout d’abord un oui et ensuite moins un non qu’un pourtant, suivi de quelques notions, frêles et tâtonnantes. Oui, je pleure devant ces ruines partout manifestes, si affreuses, dans la bande de Gaza. Oui, je loue la détermination de Fatma Hassona pour montrer aux non-Palestiniens tout ce qui a été détruit, perdu, tout ce que toute guerre peut inaccomplir. Oui, je vois avec un sentiment de désarroi la calamité, la catastrophe que les Gazaouis affrontent avec tant de fortitude et de tristesse. Oui, je comprends la confusion et la détresse de tant de personnes un peu partout dans le monde devant la féroce persistance de la contre-offensive israélienne, ayant pensé tout de suite moi-même qu’il fallait plutôt exiger une intervention diplomatique internationale pour résoudre définitivement les tensions tragiques surgies le 7 octobre 2023 au moment de l’attaque meurtrière orchestrée par les forces du Hamas.

 

Il ne faut pourtant pas oublier le traumatisme que provoque chez les juifs israéliens cette agression qui entraîne 1 200 morts et la prise en otage de 251 personnes de tous les âges. C’est la manifeste barbarie de l’invasion et le refus de libérer les otages qui déclenchent la décision d’éliminer définitivement l’armée du groupe terroriste, ses tunnels souterrains, ses armements, ses chaînes d’approvisionnement – on ne sous-estimera dans ce contexte ni le très considérable financement iranien et qatari pour fomenter les hostilités contre Israël ; ni les incessants missiles guidés qui pleuvent depuis longtemps sur Israël venant de la bande de Gaza, du cruel régime des ayatollahs d’Iran aussi, mais également des forces du Hezbollah au Liban ou des Houthis du Yémen ; ni l’endoctrinement de la haine chez les Palestiniens, adultes et écoliers, envers tous les juifs ; ni la puissante propagande du Hamas qui joue un rôle subtil et souvent déterminant dans tous les reportages que génère le conflit.

 

Bref, une évaluation de cette guerre exige une acceptation de l’extrême complexité qui la sous-tend. Jean-Pierre Chambon la comprend dans la mesure où il évoque les écrits de Charles Reznikoff sur l’Holocauste ; mais on n’oubliera pas non plus ni la longue et terrible persécution des juifs que l’histoire documente si abondamment, ni le si cruel et lâche antisémitisme qui persiste à régner en Europe malgré cette histoire. En 1993, le poète Philippe Jaccottet écrit son Israël, cahier bleu, qui raconte son « voyage de circonstance [guidé, en Israël], fait de rencontres brèves et superficielles ». Partout il note son sentiment de « la proximité de la violence » (15), d’un certain radicalisme ou fanatisme, d’« une espèce de folie » même dans les gestes des fidèles de tous bords devenus « idolâtres ». « La brutalité du présent […], écrit Jaccottet, interdit l’accès [au mystère originel de la naissance du Christ] » (49), ceci tout comme on risque de « ne plus voir la grâce et [le] raffinement dans [ce qui est] cet Islam [de la grande mosquée bleu et or de Jérusalem], par la faute de ses extrémistes ». Ajoutant en 1997 une petite postface (le livre ne paraît qu’en 2004 en tirage limité et a été réédité en 2025), Jaccottet y parle de sa sympathie pour la cause palestinienne, soulignant que si « la voix de son grand poète Mahmoud Darwich me touche profondément », reste pourtant qu’« à la fin d’un défilé parisien pour la Palestine, quand des extrémistes déploient une banderole souillée par l’ignoble inscription « Mort aux Juifs », je bute, une fois de plus, sur l’inextricable ».

« Quelles pensées aideront désormais ? », demande Jaccottet enfin, désespéré face à l’intransigeance humaine. La tâche qui nous incombe aujourd’hui consisterait, et on me le dira si je me trompe, ici et partout dans notre monde si souvent fragilisé par nos instincts d’accusation, de condamnation, à refuser des polarisations, à chercher des résolutions, des harmonies, ce qui, pourtant, je le reconnais pleinement, exigerait une reconnaissance de notre humanité partagée, de notre unité fondamentale, l’étreinte de l’autre moins dans sa différence que dans sa profonde fraternité-sororité. Ce petit livre de Jean-Pierre Chambon frôle une telle conscience, et je l’en félicite, mais ne pas fermer les yeux ne garantit aucunement qu’on voit la totalité du visible.

Michaël Bishop

Jean-Pierre Chambon, Ne pas fermer les yeux, Al Manar, 2026, 30 pages, 12 euros.

 

Extraits de Ne pas fermer les yeux :

Dans la nuit [du 16 avril 2025], deux missiles lancés par un drone ravagent l’appartement où [Fatma Hassona] vit avec sa famille, au deuxième étage d’un immeuble du quartier d’Al-Touffah, dans le nord de Gaza : bilan huit morts, dont elle et sa sœur enceinte. Pour justifier cet assassinat, l’armée israélienne a affirmé, comme à son habitude, avoir ciblé « un membre du Hamas » tout en précisant, suprême dédain, avoir pris des précautions pour éviter des victimes civiles. Malencontreux hasard, erreur fatale, donc… (13)

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Dans un poème prémonitoire, L’homme qui portait ses yeux, Fatma Hassona avait anticipé son destin en donnant voix à ce personnage, elle qui promenait ses yeux à travers la ville pour enregistrer et retransmettre les images du désastre et de l’élan de vie qui, malgré la détresse, persévérait : « J’ai traversé / sans traverser ; / ma mort m’a traversé, / la balle du tireur m’a traversé / et je suis devenu un ange / aux yeux d’une ville : / immense, / plus vaste que mes rêves, / plus vaste que cette ville ». (22-23)