Roberto Mussapi fait dialoguer les mythes, les voix et les souvenirs dans une poésie narrative aux résonances universelles profondes.

Ceux qui respirent
sont à tes côtés dans la forêt des ombres.
(p. 33)
Un texte ne vit pas seul. Il entretient avec les autres textes, les autres œuvres, par le réseau de ses racines, des liens, des ramifications souterraines, plus ou moins claires, plus ou moins voulues, et s’enracine dans ce terreau langagier pour naître et fleurir plus puissant, plus étonnant. Il communique, par là, avec tout ce qui a été écrit avant lui, et même tout ce qui s’écrit, se dit, se pense, se formule, et s’imagine. Roberto Mussapi le sait bien, lui qui ancre ce qu’il écrit dans le sol fertile d’une histoire, d’une langue, d’une culture tant italienne qu’universelle. La Plume du Simorgh en témoigne. Publié en 2016, et maintenant traduit en français, il a vraiment marqué une date, dans l’œuvre de Mussapi, tant il a systématisé, approfondi, illuminé ce travail de chambre d’écho de textes à textes, de livres à livres, de résonance souterraine avec des œuvres antérieures. Lumière frontale, La Poudre et le feu, Le Voyage de Midi, faisaient encore alterner les textes de faits personnels, presque autobiographiques, avec des textes inspirés d’autres textes, nourris de réécriture. Mais, dans La Plume du Simorgh, Roberto Mussapi pratique la réécriture, ou l’écho, le dialogue des textes entre eux, de façon presque exclusive. Et c’est un plaisir renouvelé, à chaque fois, de lire, d’entrevoir, de deviner, puis d’entendre, ces « je » multiples, ces « je » pluriels, par la voix desquels le poète accède à l’universel et à lui-même.
Quatre sections, d’inégale longueur. Trois ou quatre textes ici. Là, sept textes, jusqu’à vingt-trois, dans la première, longue, section du recueil. Et des textes longs, des vers longs, des phrases longues, de longues séquences. C’est que Roberto Mussapi a besoin d’espace langagier, de place pour déployer la voix de son texte, étendre ses racines. Il s’agit, d’emblée, pour lui, d’inscrire le texte poétique dans une narration, un récit. Raconter, en poésie, on le sait, depuis au moins le surréalisme, est mal vu, est considéré comme daté, désuet, dépassé. Le poème doit se resserrer sur ses mots, sur son fait de langue, sur le surgissement de sa voix, et n’en faire entendre que l’instant, le seul moment. Mussapi est d’un autre avis. Il considère que raconter est l’essence même du poétique, et que cela lui permet même de renouer avec les origines, les fondements de la toute première poésie. Aussi, dans La Plume du Simorgh, n’hésite-t-il pas à emprunter les chemins du narratif dans certains textes personnels, où il évoque le souvenir d’un cygne sur le lac de Garde (pp. 55–59), les Noëls avec son père (p. 31), son amitié avec Bonnefoy (pp. 35–41), ou une escapade à Venise, précisément datée : « 5 septembre 2013 » (pp. 71–73). L’imparfait et le passé simple sont amplement sollicités, comme l’est sa mémoire « enchantée et ondulante », écrit-il (p. 55). Et il ajoute : « Ma seule connaissance, ce sont mes souvenirs » (p. 59), sa mémoire, qu’il ne cesse d’évoquer comme le terreau originel de sa parole, de sa voix, de l’écriture de ses poèmes.
Mais sa mémoire est aussi celle de livres, d’auteurs qu’il a lus. Et ce n’est pas sans conséquences. Car, là où « je » apparaissait comme un « je » lyrique personnel, autobiographique, désormais ce sont aux figures imaginaires de mythes, de contes, et de légendes, qu’il emprunte un masque et une voix. Et le « je » qui parle dans ces textes se démultiplie, se diffracte en autant de voix différentes, et surprenantes. C’est, ainsi, Achille qui parle (pp. 21–23), ou des noyés (p. 27), ou une femme, une plongeuse (pp. 43–45), un peintre vénitien (pp. 47–49, 65–67), ou Marco Polo lui-même (pp. 113–119), Judas Thomas l’Apôtre (pp. 93–101), et même, plus étonnant encore, un oiseau – semblerait-il – pour raconter, du haut de sa branche (p. 123), l’histoire de Cendrillon (pp. 123–125), ou l’Ange de l’Annonciation dans tout le cycle des poèmes consacrés à Marie (pp. 133–163). Un tel brouillage énonciatif a pour effet, en incluant le lecteur (puisque les poèmes sont en « je »), de personnaliser l’histoire racontée, de la réinventer. Car Mussapi ne se contente pas de raconter une partie de l’histoire de Cendrillon (pp. 123–125), de la Belle au bois dormant (pp. 127–129), du Million apocryphe (pp. 113–119), ou du Chant de la Perle de l’auteur de Sire Gauvain (pp. 87–91). S’il écrit l’histoire, il la vit aussi lui-même, il la revit de l’intérieur. Il s’y inscrit en étant un des personnages du mythe, du conte qu’il reprend, ou, quelquefois, l’auteur lui-même, Marco Polo, ou Judas Thomas l’Apôtre.
Dès lors, le « je » sujet lyrique des poèmes n’a plus de stabilité, plus d’identité fixe. Il a un visage multiple, une voix polymorphe, et mille vies, du XVIIe siècle (pp. 103–111), au XIVe (pp. 87–91), au XIIe siècle (pp. 7, 81–83), jusqu’au début du christianisme, avec des fragments de l’existence de Marie (pp. 135–163), et jusqu’à la préhistoire (p. 35), jusqu’à la Genèse (pp. 15–17). Il parcourt aussi mille lieux, du chemin de Xanadu, ville disparue de Kublai Khan (pp. 9–11), jusqu’à Venise (pp. 65–67, 69, 71–73), Milan (p. 31), le lac de Garde (pp. 55–59), jusqu’à Nazareth (pp. 135–163). Autant de lieux, autant de vies, autant d’êtres imaginaires dans lesquels se projeter, comme autant de masques pour se dire, tout en ne se dévoilant pas, pour ne s’avouer qu’à demi, à demi se reconnaître. On ne s’étonnera donc pas que, sous la diversité des histoires, sous le masque de ces « je » multiples, derrière ces vies réinventées, une constante émerge, tout de même, qu’il importe de relever. Dans chaque texte, ou pratiquement, il est question de changements, de transformations d’un état dans un autre, ou de passage du rêve, dans un demi-sommeil, à l’éveil, à la pleine conscience, et de l’obscur à la lumière. Rêve de retrouvailles, pour Mussapi, avec son père (p. 31), ou rêve d’un orfèvre vénitien (p. 69), d’un peintre vénitien (pp. 65–67). Rêve du Simorgh, que certains auraient vu voler, sans savoir si c’est en rêve ou dans la réalité (p. 81). Ou voix entendues en rêve, dans un demi-sommeil, comme la Ballade d’Henry Morgan (p. 103). Et obscurité imprécise du souvenir du cygne du lac de Garde (p. 55), d’une cale (p. 71), ou de l’eau dans laquelle descend la plongeuse (p. 43), comme dans La Vénitienne ou Les Paroles du plongeur de Paestum, à celle, immense, des millénaires (p. 37). À chaque fois, Mussapi fait choix de ces moments d’incertitude, d’hésitation, où les traits du réel se brouillent, où les visages de notre monde s’effacent pour qu’émergent d’autres mondes, et d’autres réalités.
C’est aussi pourquoi, comme l’écrit Yves Bonnefoy, dans sa préface du Voyage de Midi, on ne comprend pas tout dans la poésie de Mussapi :
« D’où suit que si on tente de suivre ce que ces poèmes disent, il arrivera, et même souvent, qu’on se heurte à des difficultés qui persistent, et on pourrait estimer qu’ils sont obscurs » (Le Voyage de Midi, p. 30).
Mais il ajoute :
« Il ne faudrait pas en déduire que c’est par goût de l’ellipse ou volonté d’hermétisme, mieux vaudra savoir reconnaître que c’est là bien plutôt l’envahissement du discours par de la parole inconsciente, « voci dal buio » comme dit un des titres de Mussapi » (ibid., p. 30–31).
Dire cela n’est pas anodin. Et l’on comprend bien mieux pourquoi, dans la poésie de Mussapi, la langue est simple, les phrases sont claires, mais on ne comprend pas tout. Certes, les références littéraires, nombreuses, les réécritures brouillées par des voix indécises, et l’absence, parfois, souvent, d’éclaircissements pour saisir l’allusion, l’écho intertextuel, posent problème au lecteur lambda. Mais, surtout, dans ce feuilletage du texte, dans ce tissu de voix, Mussapi laisse dire, laisse venir, remonter à la surface, des images, des souvenirs, issus de l’inconscient, qu’il ne cherche pas à expliquer. Aussi a-t-il besoin de phrases qui s’allongent, qui se ramifient, de propositions entassées l’une sur l’autre, de « et » répétés à l’attaque des vers, et d’un vers souple, changeant, multiple.
Yves Bonnefoy, dans cette même préface, s’étonnait qu’en poésie le fait de discours inconscient ne s’impose pas dans toutes les œuvres (id, p. 29). C’est, peut-être, qu’il faut accepter de laisser monter les images des fonds obscurs du discours, ou du terreau de l’inconscient. Et, pour le lecteur, accepter de lâcher prise, de laisser faire les associations, les images, au plus profond, pour observer, dans la demi-lumière de soi, dans l’obscurité lumineuse de nos fonds sous-marins, des poissons d’or, des êtres hybrides, des créatures marines encore inconnues de nous, mais qui ont tant à nous dire, tant à dire de nous.
Elles sont là, dans l’intérieur.
Christian Travaux
Roberto Mussapi, La Plume du Simorgh, édition bilingue, traduction de l’italien par Jean-Yves Masson, avec un poème traduit par Yves Bonnefoy, La Coopérative, 176 p., 20 euros.