Emily Dickinson refusa toute sa vie d’apprendre à lire l’heure sur une montre gousset ou sur le cadran d’une pendule.

Vesper est une étoile qu’on discerne difficilement, qu’on distingue peu à peu au fond du crépuscule – tandis que les vieux mots latins creper, creperus, désignent cet instant dans le visible où toute forme se fait douteuse. Le crépuscule nomme le ravissement du jour. Il rapproche du bonheur, du sommeil, de l’étreinte, du rêve. C’est l’heure où on rallume les lampes dans chaque lieu qui est clos, partout, dans les maisons, dans les salons, sur tous les autels, dans toutes les chapelles latérales, alors que le soleil n’est plus de ce monde.
Les vêpres désignent la plus solennelle des heures canoniales car c’est le moment réservé au dieu mort dans la nuit.
C’est l’heure du concert.
C’est l’heure où la mélancolie est approuvée par le noir qui naît.
Où la langueur s’immisce dans le corps que la faiblesse soudain limite.
Sonnent, au loin, sur la lande,
ou loin sur le versant, les vêpres.
À cette sonnerie le ciel déclenche
l’ombre du soir.
Tinte l’étrange événement stellaire qui répand l’invisible.
Les formes tremblent sur elles-mêmes avant de quitter leurs peaux, leurs cupules, leurs tournures. Enfin tout s’est éteint avant que naissent les lueurs lunaire et stellaire – c’est-à-dire avant la tombée céleste de la nuit en personne : la déesse Nuit. La nuit, c’est-à-dire la nuit bleue, l’obscurité nocturne, qui n’est pas le noir total.
L’univers n’est pas vivant.
Emily Dickinson refusa toute sa vie d’apprendre à lire l’heure sur une montre gousset ou sur le cadran d’une pendule. Elle ne comprenait pas le jeu qui se faisait entre les différentes aiguilles. Elle disait que le carillon lui suffisait et que, pour le reste, le soleil dans le ciel disait tout.
Pascal Quignard, Les Heures heureuses, Albin Michel, 2023, 8,60€ au format poche