Jean-Pierre Chambon, « La remontée des eaux », [III/4, anthologie permanente]


La remontée des eaux : comme l’indique ce titre, Jean-Pierre Chambon revisite ses divers souvenirs de cours et points d’eau.



Je me revois, allongé à plat ventre sur la pelouse, le bras enfoncé dans l’eau jusqu’au-delà du coude, la main glissée sous le bourrelet que forme le bord du torrent. Je rêve de caresser le ventre d’une de ces truites mouchetées dont j’aurai cru voir se fondre dans le courant deux ou trois silhouettes furtives toutes constellées de paillettes de lumière. Bientôt alanguie, inerte et comme enfin conquise au creux de ma paume, une proie sans méfiance s’abandonnera à coup sûr entre mes doigts patients – dont, à l’instant propice, je resserrerai fermement le piège sur ses ouïes. Je reste un long moment à tâtonner en aveugle dans l’onde impénétrable, mais je ne discerne rien, hélas, dans ma main rapidement désensibilisée par le froid, pas même, si la mésaventure venait à se produire, pas même la douleur de l’horrible entaille que je redoute, causée par le tesson d’une bouteille éclatée au fond du torrent, ni mon sang s’écouler au fil de l’eau claire en un lent ruban écarlate dont le courant déferait les volutes.
(p.12, Le Rif Tort)


À l’allure lugubre que lui confèrent l’opacité de ses eaux et son grisé d’ardoise tirant par moments sur le vert-de-gris, la rivière ajoute un tour angoissant lorsqu’elle se rue sous les ponts au printemps. Accumulés contre les piles, des embâcles formés de branches enchevêtrées dramatisent encore l’effet torrentueux : le drap mouvant des eaux, que de brefs accrocs effilochent en bouillonnements d’écume, se trouve à l’aplomb des parapets soumis à des torsions et des enroulements terribles. Très peu des malheureux qui sont tombés à l’eau ici n’ont eu la chance d’échapper à la noyade, on repêcha leurs dépouilles deux ou trois jours plus tard, à des kilomètres en aval. C’est ce qui est arrivé à Jean Ferrante, un habitant du quartier dont la plaque commémorative apposée sur l’un des piliers du pont suspendu rappelle au passant le geste courageux et le destin funeste. Cet homme n’avait pas hésité à se jeter à l’eau pour porter secours à une jeune femme suicidaire, laquelle en se débattant pour le repousser l’avait finalement entraîné dans le remous, particulièrement fougueux à cet endroit. Il s’y était abîmé, irrésistiblement aspiré vers le fond, au moment où il avait, malgré la résistance qu’elle lui opposait, réussi à rapprocher du bord la désespérée – d’où, elle, a pu être sauvée.
(p.17, l’Isère)


Nous sommes debout au milieu du pont, penchés au-dessus de la balustrade, emmitouflés dans nos manteaux, un bonnet enfoncé sur nos oreilles, une grosse écharpe de laine nouée autour du cou et les mains gantées enfouies dans nos poches (…) En contrebas, sur le quai, un homme se déshabille en hâte et confie ses vêtements à deux autres, qui les plient. Le voici en caleçon descendant l’étroit escalier qui conduit à la rivière et s’enfonce sous la surface. Parvenu à la dernière marche émergée, il trempe le bout d’un pied dans l’eau pour en éprouver la température, puis se penche pour s’asperger en vitesse le cou et le torse avant de se laisser glisser dans le courant sans une hésitation. En quelques brasses vigoureuses, il se fraye adroitement un passage entre les blocs de glace que l’écoulement charrie.
Quand il sort du bain où il n’est resté que deux à trois minutes, tout son corps est rougi par le froid. L’un de ses assistants se précipite et, comme un boxeur après un round, l’enveloppe dans un peignoir pour le frictionner énergiquement, tandis que l’autre l’aide déjà à se rhabiller. La scène n’a duré qu’à peine plus de temps que j’aurai mis à la décrire ; pressés, discrets, efficaces, les trois hommes ont soudain disparu, silhouettes absorbées par le labyrinthe de la ville.
Mais serait-ce d’être restés trop longtemps immobiles au-dessus des eaux glacées, ou est-ce dû à la puissance suggestive d’une impression : le froid semble s’être encore intensifié. On entend les monolithes luminescents que le courant entrechoque dans l’eau sombre émettre d’impressionnants craquements.
(p. 25-26, La Fontanka)


Quelques-uns, alliant la technique à l’audace, agrémentent leur saut d’une pirouette ou exécutent un plongeon impeccable, le corps cabré les bras en croix et une demi-seconde comme suspendu en plein vol, avant de fendre l’eau presque sans éclaboussures. Puis vient le tour des autres, les plus nombreux, dont je fais partie, qui se contentent de sauter d’une hauteur nettement plus modeste, en se pinçant le nez ou en poussant des cris.
Les uns comme les autres, nous devons d’abord nous hisser, pieds nus, sur les reliefs de la paroi de pierre présentant à cet endroit les degrés d’une manière d’escalier naturel, ce qui constitue une première performance. Puis, parvenus sur le bord du redent d’où il serait délicat de faire demi-tour, prendre la mesure du vide qui nous sépare de l’eau de la rivière. En bas, dans l’enchâssement des falaises, elle forme une surface attirante. Un miroir opaque, brouillé de lueurs d’argent, qui ne demande qu’à être traversé. Toute la garrigue alentour vibre du grésillement du soleil et de la scie des cigales.
Le moment de s’élancer fait battre le cœur un peu plus vite et pimente d’une dose d’excitation mêlée d’appréhension une sensation délectable. Le saut est une griserie et, pendant le laps de l’instant où il a lieu, le temps se dilate, à peine mais sensiblement, avant l’impact. L’entrée dans l’eau saisit, les poumons se délestent par les lèvres qui font valve, et tout le corps est déjà dans l’élan de la remontée à la surface.
On émerge d’un coup, on gobe une bolée d’air et regagne aussitôt le bord, heureux, avec l’envie de recommencer, pour le plaisir du frisson, pour la sensation de liberté. On refait le saut, encore une fois, et une fois encore, avant de rejoindre la plage caillouteuse où l’on reprend pied avec maladresse, ayant retrouvé le monde solide et ses durs éléments. L’ami cuisinier nous a appelés. Il évente son feu avec son grand chapeau. Les patates ronronnent sous la braise. Les viandes sont grillées à cœur et distillent leur fumet aromatisé de thym et de romarin. Quelqu’un débouche une bouteille de vin. La vie est une fête.
(p. 37-38, Le Gardon)


Nous débouchâmes d’un coup dans un site d’une telle beauté que nous en eûmes le souffle presque coupé. Le torrent qui dégringolait le long d’une dalle de granit rose alimentait une large vasque naturelle d’une eau verte, comme infusée d’une dose de chlorophylle soustraite à la végétation d’alentour, que venaient chamarrer par places d’instables reflets d’azur. Debout dans l’eau qui lui montait jusqu’aux épaules, un couple se tenait enlacé au pied de la petite cascade. Barbotant dans ce bassin baptismal au milieu d’un cadre enchanteur, il évoquait évidemment les premiers hôtes du jardin d’Éden.
Dès qu’ils se furent rendu compte de notre présence, l’homme et la femme se séparèrent pour s’éloigner de quelques brasses. Nous étions gênés de les avoir dérangés, mais nous ne pûmes cependant nous empêcher de plonger nos mains dans l’eau si pure qui, nous aussi, nous attirait. Elle était glaciale. En nous relevant, nous saluâmes d’un geste discret les deux baigneurs avant de reprendre notre ascension, espérant qu’à un étage supérieur nous serait réservé, à nous exclusivement, un cadre équivalent en qualité paradisiaque, ou à défaut un coin tranquille où déballer enfin notre pique-nique.
(p.47-48, Un torrent au col de Bavella)


Assis à la table à côté de moi, Senadin Musabegovic vient de lire à nouveau, en bosniaque, l’un des poèmes de son recueil Grandissement de la patrie. La comédienne qui nous accompagne récupère le micro pour en donner la traduction. « Dans le premier obus est contenu le cri qui relie la terre au ciel », annonce le vers initial. La séance a lieu tout près de l’arche du pont roman qui se dresse ici depuis six-cents ans. La majeure partie de l’auditoire s’est déchaussée pour prendre place sur des chaises alignées au milieu de la rivière et écouter ainsi, les pieds plongés dans l’eau vivifiante. Un peu plus loin barbotent de tout petits enfants. « (…) Au deuxième obus, l’image de la télé se brouille, les sirènes des voitures se mettent à hurler, tout est rétréci par la peur ».
La feuille que la comédienne tient entre ses doigts tremble légèrement. Le grand arbre dressé dans notre dos caresse de l’extrémité de son ombre le livre que j’ai posé sur la table, devant le gobelet en plastique, où scintille un peu d’eau. « (…) Au troisième obus, un petit garçon caché dans un abri imagine qu’il ronge un os blanc. »
Les visages des auditeurs paraissent graves, concentrés. Certains ont les yeux masqués par des lunettes de soleil. Au premier rang, un homme garde la tête renversée vers le ciel et les yeux clos. La rivière glisse doucement sous les chaises et emporte les paroles du poème. « (…) Au quatrième obus, mes yeux tombent sur mes mains. »
Un silence, comme succédant à une déflagration, et l’assistance applaudit. La lectrice courbe la tête en guise de salut, se tourne vers moi et me tend le micro. J’avale une gorgée d’eau, ouvre mon livre à la page marquée et commence à lire. « Il y a parmi les ombres une ombre plus sombre qui m’intrigue et le jour est empreint d’une étrange clarté où, vaine enveloppe, vacillement de spectre, se dilue doucement le contour du monde (…) »
(p.58-59, La Soulondre, à Lodève)


Quelques années plus tard, je me suis trouvé dans le même type de barque, au cœur d’une autre région d’eaux sillonnée de canaux. Le batelier y était infiniment plus placide et, au lieu d’un vaste horizon obstinément cerné de roselières, se prolongeait une continuelle arche verte faite d’allées de saules, ou de frênes tendant leurs branches au-dessus de l’eau. (…) Le silence et le délicieux glissement de notre embarcation ajoutaient au charme étrange qui émanait de ce tunnel de verdure. Flottant sur ce pullulement moussu, frôlant les racines musculeuses de la mangrove qui retenaient les bords, nous avions l’impression de voguer dans le corridor d’un paradis, portés par le cours indolent d’une rêverie de laquelle nous extirpa la vue d’une vache tombée dans le canal, et que tentaient de ramener jusqu’à la rive trois paysans à l’aide d’une corde passée entre ses cornes.
(p.70, Canaux de la Brière et du Marais poitevin)


« C’est là, non loin de l’entrée du lieu nommé le Gouffre où la rivière, happée par un escarpement, s’éclipse en cascade sous les roches, qu’a été retrouvé le corps sans vie de Victor Segalen, un pied déchaussé et la cheville bandée d’un mouchoir ensanglanté en guise de garrot, allongé sur le sol en uniforme d’officier de marine, la tête posée sur son manteau plié, son exemplaire des œuvres de Shakespeare à portée de main entre les pages duquel il avait glissé des repères. On dirait qu’il dort. La terre autour de lui est rougie de son sang.
C’est en ce lieu, « une appétissante salade de grands arbres, de taillis, de ruisselets érodant de gros rochers faufilés à fleur de terre », tel qu’il le décrit dans sa relation d’un périple en Armor vingt ans plus tôt, le premier texte  que nous lui connaissons, c’est là qu’il s’est éteint, clôturant ainsi la boucle d’une vie consacrée à la médecine, mais surtout au voyage, à l’archéologie et à l’écriture. C’est ici qu’il est venu se réfugier pour tenter de trouver la ressource à un nouvel élan, de réparer un ressort cassé en lui. Car il se sent épuisé par une trop longue suractivité, abattu par une profonde dépression, et il essaie de se sevrer de l’opium. « Je constate simplement que la vie s’éloigne de moi », a-t-il écrit un mois auparavant à l’un des deux amis qui l’ont accompagné dans sa seconde mission archéologique en Chine. (…)
Près de sa main, près de son cœur, le livre est ouvert sur la fin de la scène 7 de l’acte IV d’Hamlet. Les pages, rapportent les témoins, semblent avoir été mystérieusement épargnées par l’orage récent qui a mouillé toute la forêt.
(p.74-75, La Rivière d’Argent) 

Jean-Pierre Chambon, La remontée des eaux, L’Etoile des limites, 2025



La remontée des eaux : comme l’indique précisément ce titre, Jean-Pierre Chambon (né en 1953) y revisite ses divers souvenirs de cours et points d’eaux, sources et canaux, avec grâce et justesse. La prose (poétique) est parfaite, classique – elle a cette neutralité sublime d’une langue qui fait impartialement rêver – et fluide – son récit nous laisse, libéralement, jouir du monde qu’il fait saisir aux vitesses propres des canotages, plongeons, sauvetages et trempettes localement restitués. C’est un monde qui se livre en direct, sans religion (l’espérance est d’ici, les saluts – quand il y en a – demeurent laborieux et transitoires), ni mathématiques (l’observation et l’action s’y répondent seules, immédiatement, artisanalement, sans souci ni moyen de structures, calculs ou modèles), et de formulation si ancienne et assurée qu’on oublie la parole qui nous montre ce monde, et que l’on croit voir monter le trouble des situations mêmes qu’on nous relate. Chambon est un formidable auteur, rude et tendre (comme un Dhôtel, mais sans Saint-Esprit ! ou comme un Krebs, mais sans hurlements ni coups-bas), accessible et précis, qui enchante : l’eau qu’est la vie est parfois invivable, mais le cours délicieusement fini des choses y offre ces décalages et ces merveilleuses lacunes que l’infini même ignore ou interdit, et dont l’enfant (puis le jeune) Jean-Pierre faisait déjà, évidemment, la chair des mystères à venir …
Marc Wetzel