Jean Malaurie, “De la pierre à l’âme”, extrait


Proposition un peu atypique aujourd’hui dans l’anthologie permanente de Poesibao, avec ce texte de Jean Malaurie, qui vient de mourir.



Jean Malaurie, De la pierre à l’âme, Plon, 2022, 672 p., 26€ ou format poche, 14€ ou numérique, 18,99€.


 

Les promesses de l’aube Un jour d’été… Remontons le temps. Je suis en exploration solitaire dans la montagne proche. Avant même que l’air ne devienne botticellien, je perçois sous ma tente, vers les cinq heures du matin, dans la nuit encore blanche, une vibration. Le Soleil réveille les énergies de la Terre. Les cellules de la vie – pierre, sol, plante, insectes, larves –, lasses ou honteuses de s’être trop longtemps assoupies, se libèrent. Faute d’expérience, les molécules vierges de la toundra en se déneigeant s’affolent. Au contre-jour, on voit s’élever, au loin, une vapeur blanche ouatée qui peine à s’élever et fait désordre ; elle est très fragile. Elle s’attarde à mi-pente des grands versants. Faute de force ascensionnelle, elle ne peut gagner le faîte et est coupée de sa base du fait des effluves de chaleur, venant de la mer et des gelées. Dans les pierriers, les tourbes, les marnes, et dans les profondeurs, au fur et à mesure que le dégel progresse, c’est l’agitation. Après le long sommeil des trois mois de la nuit hivernale, la sensorialité de la vie, trop longtemps comprimée, suscite une agitation fébrile. Le bruissement de l’air électrisé témoigne de la brutalité du réveil des forces premières. Une déférence d’ordre magique me gagne. Je ne bouge pas ; couché de côté et tendant l’oreille droite, je laisse s’amplifier les vibrations. Les cellules congelées des sols marneux – marraq – et tourbeux – issuq – sont proches de ma tente, et en quelques heures se délient dans les parties hautes. En surface du mollisol, profond de 30 centimètres à 1 mètre, et qui est au-dessus du pergélisol ou permafrost, monte du gaz CO2. Les géométries du sol, gorgé d’eau, reprennent leur permanente aspiration à l’harmonie universelle. Droites, obliques, cercles, points se distribuent selon des règles ordinales de symétrie. Le sol se « cryoturbe » au rythme répété de la dilatation de l’eau gelée et de la rétractation de l’eau libre. Les piprakes de 5 centimètres – exsudations de la glace sur les sols à grains très fins – se résorbent très lentement. Les sols se strient et se hachent, des pierres se soulèvent, certaines se couchant sur la tranche. Les tourbières se cordent ; les éboulis striés et ordonnés commencent à se mouvoir ; les petites et moyennes pierres se distribuent sur le sol plat ou en pente selon leurs qualités pétrographiques : dimensions, formes, poids. Apparaissent des fentes en coin ; ainsi se dessinent des cartes polygonales dans un matériel pédologique hétérogène. Le centre est souvent bombé, il est libre de pierres et les côtés forment des bourrelets saillants de 2 à 5 centimètres. Les espaces polygonés tendent, par convexion, vers un polygone régulier. Le dieu du froid et des pierres dessine, dans une géométrie rationnelle, le visage d’une terre marno-argileuse craquelée. Apparaît la face ridée, selon des dessins confus, d’une très vieille femme80. Cinq heures trente. La consonance sourde de la nuit prend fin : un premier cri étouffé ; c’est une imploration : une brève, une longue, et le murmure se propage. Les oiseaux assoupis s’éveillent : ce sont les tingmiaq de la mer qui, les premiers, s’animent. Après des battements d’ailes, ils clabaudent, béquettent ; entre deux sifflements, ils potinent et jaspinent. Dans les temps de silence, les plumes bruissent. Une longue note aiguë annonce soudain de petits cris stridents, les mêmes que ceux que diffusent les cigales dans nos provinces. Selon mes voisins, on entend alors les gémissements étouffés qu’émettent parfois les âmes des morts lorsque, lassées de leur errance dans les limbes, elles implorent les vivants. Un très lointain gémissement, puis un long cri étiré qui se perd. Seraient-ce les morts-humains qui continuent à rechercher leur site de repos éternel ? Dans leurs cauchemars, certains vivants entendent des murmurants venus des limbes et jusqu’aux sanglots des déshérités, qui perçoivent de là-haut que le prochain bébé ne portera pas leur nom et qu’ils seront ainsi sacrifiés. L’Arctique n’est pas fait pour les sourds, encore moins pour les myopes ou les presbytes. Le désert est bruyant pour les arachnéens, les sages qui savent entendre le silence de l’intérieur – iluani. » (pp. 404-406)

Jean Malaurie, De la pierre à l’âme, Plon, 2022, 672 p., 26€ ou format poche, 14€ ou numérique, 18,99€.

Jean Malaurie est une personnalité hors normes. Naturaliste, anthropologue et écrivain, il a dirigé 31 missions du Groenland à la Sibérie. Il initie l’anthropogéographie pour étudier les peuples premiers à partir de leur environnement. Il fonde en 1955 la collection “Terre Humaine” aux éditions Plon, qui nait avec son premier chef d’œuvre Les Derniers rois de Thulé. Directeur de recherche (CNRS-EHESS) et ambassadeur de l’UNESCO, il défend les intérêts des peuples polaires sur tous les fronts. Il a récemment été salué par Michel Le Bris comme “un des derniers géants” (Dictionnaire amoureux des explorateurs, Plon, 2010). (source)
Né le 22 décembre 1922 à Mayence (Allemagne) et mort le 5 février 2024 à Dieppe (Seine-Maritime)