James Sacré, « Si la simplicité nous a quittés ? », lu par Marc Wetzel (III, 9, notes de lecture)


Marc Wetzel se livre à une belle méditation sur la simplicité à partir de ce livre et de ses gravures.


 

James Sacré, 86 ans, est, dans les couloirs de la vie, une sorte de jeune homme rapide, disponible et secret – et, on le sait, un des très grands poètes vivants. Et, bien que l’auteur soit devenu un classique (ses textes sont lus, commentés, analysés, rapportés les uns aux autres, célébrés), l’œuvre reste singulière, à la fois inimitable et inclassable. Le rythme d’organisation du propos, son chant d’advenue, les indécisions délibérées, la familiarité sophistiquée des formulations, la jamais si feinte naïveté des interrogations, tout ça lui reste propre – et c’est toujours un bonheur de l’écouter lire ses textes, car on croit alors surprendre comment il se les a dits à lui-même pour les constituer, même si les contrepieds constants de ses nuances et relances surprennent infailliblement en retour. Et la pudeur de l’œuvre vient peut-être d’abord d’un auteur qui paraît se parler prudemment à lui-même, comme s’il craignait d’en savoir trop. Mais pour nous, notre légère (mais constante) désorientation de lecteur et d’auditeur ne nous surprend pas, car comment espérer trouver là où il se tient et comme il est quelqu’un qui, justement, ne cesse de se chercher ?

D’abord, dans la conduite comme dans la pensée, on peut choisir la « simplicité », c’est-à-dire vouloir l’adopter. On peut aussi s’en défier, c’est-à-dire l’abandonner (on peut aussi la travestir en nous ou la dénoncer et suspecter en autrui, mais il ne s’agit pas de ça ici). Ce dont il s’agit, c’est seulement des raisons d’opter, dans une entreprise ou une expression (et dans l’entreprise expressive d’écrire – ou, d’ailleurs graver) pour la simplicité : parce qu’elle a, comme la franchise, l’avantage de la netteté ; comme la fidélité, celui de la noblesse ; comme l’honnêteté, celui de la transparence. Et des raisons contraires de se détourner d’elle et la rejeter : parce qu’elle a, comme la naïveté, l’inconvénient de se montrer sommaire et peu profonde ; comme la nostalgie, celui d’être figée et sembler piétiner (les dilettantes sont rarement simples) ; et, bien sûr, comme l’avarice, celui de s’économiser – de compter ses pas, rogner sur ses parties ou ses offres ! La réalité est que toute « simplicité » est, épistémologiquement, à la fois indivisible et insaisissable, et, psycho-éthiquement, à la fois authentique et ingénue. C’est une facilité d’être ou de vivre (comme dit, je crois, Comte-Sponville), à la fois sublime et contestable, calcul de boutiquier comme d’ascète – s’il peut jamais s’agir d’un calcul !

Mais le titre de ce petit livre, fait pour nous interloquer, demande plutôt ce que la simplicité, en retour, peut, sinon vouloir de nous, en tout cas, bizarrement, ce qu’elle peut encore accompagner ou déjà délaisser de nous. Quelque chose comme : sommes-nous encore en état d’être simples là même où nous cherchons à l’être, ou peut-être, plus directement encore, là où nous cherchons à nous enquérir de sa présence ou non en ou à côté de nous ? Par exemple : est-il encore possible à une intelligence artistique actuelle et lucide d’être simple ? Toute œuvre moderne ne doit-elle pas faire (voire avoir fait) le deuil de la simplicité ? Mais parler de « deuil de la simplicité » présuppose à tort que la simplicité est toujours du côté de la vie, ou qu’il faudrait se chagriner de la perdre. Or, on « quitte » aussi quelque chose pour en être déchargé, exonéré (ou on en est quitté parce que quelqu’un se dispense d’un devoir fâcheux ou se retire de l’habitude que nous cessons d’être pour lui). La simplicité, alors, nous tient quittes d’elle, elle renonce à exiger paiement pour un service qu’elle sait ne plus pouvoir nous rendre. Elle tend la facture de son départ, ou son visa de sortie, voilà tout. Parce que, nous laissant à une complexité sans retour, une sophistication ou une réflexivité ne pouvant plus faire machine arrière, elle acte qu’elle ne peut plus rien pour nous. Son adieu même nous tournant le dos, à quoi bon insister ?

Or la simplicité est justement quelque chose qu’on ne peut pas commenter sans la trahir, ni nuancer sans la contredire. La « simplicité » nous « quitte » pour rester avec elle-même, comme une image (ces linogravures, par exemple) suffisamment pleine, harmonieuse et assurée par elle-même pour décourager (logiquement) et décliner tout accompagnement verbal. Si être simple c’est se réduire à peu de choses (p.7), pourquoi en rajouter ? Si être simple, c’est être bien découpé et isolé (p.10 et 12) là où l’on se tient, pourquoi brouiller les pistes et flouter les bords en submergeant de mots ces sobres et suffisantes formes ou couleurs ? Si être simple, c’est n’avoir rien à cacher et être sans prétention aucune (p.16), à quoi bon l’indiscrète fouille d’un discours ? Et, si elle est farouche et tout de suite froissable, qu’y viendra faire un scalpel d’avocat ? Ou même, puisqu’on la devine a priori innocente, l’insistance de la moindre enquête ?

Car ces « images » impressionnent justement parce que ce sont leur sobriété et leur indépendance qui leur ont permis de réussir. Elles n’ont qu’elles : que viendrait donc en « saisir » un éloquent huissier ? Ou, si l’on veut : que viendrait faire la perfection dans un tatillon bassin de radoub ? Applaudir comme huer ce qui se passe si évidemment bien de nous seraient également vains : misérable claque d’un triomphe allant de soi, ou pauvres lazzis laissés seuls par ce qui les ignore. Belles choses graphiques, présences on ne peut plus accomplies, images comme nées complètes sur elles – que nous lancent-elles sinon un « Qui dit mieux ? … Seul celui qui ne dira rien ! ». Car c’est certain, bien sûr : même si ces images étaient des paysages imaginaires (ce qu’elles ne sont qu’en petite partie : les amis de la Buège au Nord-Ouest de Montpellier y sont tout de suite chez eux), même en ce cas pourtant, il y aura aussi peu à redire qu’à un pays, à un espace comme né de ses habitants, au miracle à la fois dru et sauf de la perfection. James Sacré n’en doute même plus : le combat est plus qu’inégal, il est impossible. Lui sent douloureusement que de plus en plus les mots n’ont plus mémoire des choses (p.19), et, par contraste, il sait que, devant lui, ces formes et couleurs garderont d’office, et toujours, leur taux de présence, l’enfance à jamais réussie qu’on leur demande d’incarner, car, voilà la vérité, cette simplicité picturale, elle, n’hésitera jamais plus. Qui retoucherait le cliché d’un chantier ? Qui se mêlerait de rectifier le tapis de jeux d’un enfant ? Car ce qu’on demande toujours à une parole (de faire grandir son sens), nul ne l’exigera du silence réussi d’une image.
 
Pourtant James Sacré – qui sait cela et respecte la magnifiquement aboutie simplicité des images de Raphaël Segura, vient insister, se permet, sinon d’ergoter, en tout cas de discuter pour voir mieux encore l’indiscutable. D’abord parce qu’il est bien en face, ici, non d’une, mais de deux simplicités au moins : celles, respectivement, des couleurs et des formes, qui ne peuvent taire tout à fait leur concurrence, le muet fracas de leur rivalité amoureuse même. Mais, surtout, ceci : si le cours du simple est, lui, toujours serein, paisiblement univoque et sans ambiguïté, l’issue du simple, elle, et le sort que se prépare la simplicité dans le têtu mystère et l’inarrêtable embrouillamini du monde, ne sont jamais indemnes d’ambivalence. La simplicité ne veut rien, c’est entendu. Mais qu’attend donc la réalité de ce qui en elle ne veut rien ? Voilà le problème que la parole seule repère et endosse. La simplicité nous aura quittés, for sure, dès que nous avons prétendu, pour mieux la voir, écrire en faisant mieux que voir. Mais comme seul le Logos humain discerne et récolte un fossile, la poésie seule relève, à jamais, les empreintes de la simplicité enfuie, et, sans elle, perdue. Comme, oui, exactement, l’empreinte sur l’oreiller d’une dormeuse pourtant rêvée. Mais voilà : l’image se tient là pour nous, indéfiniment réveillable. « Secouez-moi », murmure la Muse au Bois Dormant. 

Marc Wetzel

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ? (Dix-sept poèmes, à cause de plusieurs linogravures de Raphaël Segura), Potentille, 32 pages, 2025, 12€