Amandine Monin, « être une femme ça prend du temps » (III, 9, anthologie)


Corps d’enfant, corps de fille, corps de femme, corps d’amante, et la mer et tout ce qui demande du temps


 

Les treize vents

Soleil du dedans quand on est sur deux pattes
– corps singulier corps d’homme – je tire mon nom dans les nuages ballon de nuit dans les nuages

je suis la voix du corps – corps joli corps tendre –
qui n’a pas encore les cheveux mouillés dans le salon de mère
qui n’a pas encore les cheveux mouillés dans la bouche de mère

corps qui descend l’escalier recevant sur l’épaule
le fameux frisson d’aile
– corps affamé corps faim – j’ai faim qu’il dit à la fin des fleurs
il grimpe le talus souffle je souffle nous soufflons

– corps petit corps tendre – quand il n’y a personne encore
au fond du lavabo que la lumière de lune balayée par les feuilles

je suis la voix du corps dans son papier du soir
je fais le tour du ciel je suis fichue de peau je ne peux pas dormir

j’ai peur du vent dans la nuit le monde
le va-et-vient des forces allongeant le frisson
je tire mon nom dans les nuages ballon de nuit dans les nuages

p. 12         


Olivia

sa voix est toujours grave comme celle de Jeanne Moreau, elle tonne sur l’antique falaise, en bas il y a la mer qui nous a présentée – son ventre est gros ce sera une fille, la mienne est emmaillotée dans un tissu à l’africaine, le ciel est fort la garrigue sienne, où sont les pères elle demande, le mien le sien ceux de nos filles

sur le rocher où les vagues éclatent, je donne plus fort la réplique de Créon, les graves de sa voix étouffent le sable et non, on ne va pas se soumettre – maintenant le livre rouge dans la poche cogne, les murs de chaux forment des angles où ne seront jamais contraints notre désir de vivre et notre solitude car heureusement
il y a la mer

il y a les bains de boue et l’odeur du fenouil, il y a les crabes pêchés tout à l’heure et la chair de mon amie dans l’étang qui s’enfonce – sa chair ronde et dorée enceinte d’Antigone, au milieu de la mère il y a un naufrage elle dit pendant que je tends mon sein à l’ogre, dommage que je sois si gauche, j’aurais aimé donner pour nous la caresse qui manque

heureusement il y a la pluie et les acacias transformé en beignets chauds, heureusement il y a le vin que l’enfant boira dans mon lait cette nuit je m’en fous, la sueur de l’été mouille nos peaux dures, nos peaux d’Anna Petrovna, nos peaux de Médée, il n’y a pas assez de rôles pour les femmes au théâtre dit le souvenir des boîtes noires où nous avons tant de fois joué la vie des autres

ce soir dans le ciel lourd nous demandons qu’est devenu le personnage que nous avions construit et quelle sera la suite, nous pensons à l’avenir que nous regardions confiantes depuis la fenêtre du Conservatoire – au loin sur la falaise se brise la mer lente, à ses lèvres, le bout de sa Camel irise ses yeux fauves

p. 18

Amandine Monin, être une femme ça prend du temps, éd Jacques Brémond, 2025, 52p., 16 €