Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.
En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.
Les livres ne sont pas égaux
« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.
Yves di Manno, in Élagages
Les réponses de Jacques Demarcq
Nous avons proposé à Jacques Demarcq de répondre à des questions élaborées à partir de ce texte, autour des livres qui … (Il est possible de répondre à toutes les questions, à certaines d’entre elles, voire à une seule. Et lorsqu’un auteur n’a pas répondu à certaines questions du questionnaire original, celles-ci sont supprimées)
Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?
Jacques Demarcq : J’ai payé mes études en travaillant, de 1966 à 1969, à la Maison de la culture d’Amiens. Il y avait une bibliothèque. Étonnamment, elle était abonnée à Tel Quel. Comme beaucoup, je baignais alors dans le surréalisme. Tel Quel m’a fait lire Barthes et Ponge, dont les profs ne parlaient pas encore ; j’y apprécierai bientôt Denis Roche et Maurice Roche qui m’influenceraient après la fac.
Autre virage fin 1969 : supposé préparer un mémoire de maîtrise sur André Breton, j’ai suivi ma compagne à Édimbourg comme lecteur dans un lycée. La ville respirait l’ennui, mais il y avait une grande librairie avec un vaste rayon poésie. J’y ai trouvé les Complete Poems de Cummings dont j’avais entendu le nom, mais n’avais lu que le « poète d’aujourd’hui » paru en 1966. À simplement les regarder, les poèmes de Cummings m’ont paru sans équivalents, très loin des vers libres qui sévissaient partout. J’ai acheté les deux volumes et j’ai commencé à traduire pour tromper mon ennui. Je ne publierai des traductions qu’en 1981 dans la revue TXT, dont j’avais trouvé le numéro Denis Roche à « La Joie de lire » en 1974.
Les bonnes revues sont des vitrines virtuelles de trouvailles, pas toujours trouvables dans les bibliothèques ou librairies. J’ai découvert Dominique Meens dans la Revue de littérature générale en 1996.
Il n’y a pas que l’imprimé. Les lectures publiques se sont répandues à partir des années 1970, d’abord au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, puis à la « Revue parlée » du Centre Pompidou. J’y ai entendu Ghérasim Luca, Bernard Heidsieck, Michèle Métail, Joël Hubaut et quelques autres, qui ont renforcé ma confiance en l’oralité du poème. Reste que les poètes sonores ont imprimé leurs textes dans des mises en page adaptées.
Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?
J. D : Au temps où j’achetais beaucoup de livres, sachant qu’ils disparaîtraient des rayons, certains devaient patienter. J’ai oublié le nom de l’essayiste italien (pas Eco) qui disait que les livres non lus étaient comme des inconnus dont la présence dans votre maison vous en imposaient par leur silence, et que les faire s’exprimer risquait de leur faire perdre leur aura.
Une bibliothèque personnelle est l’archive d’une vie, en désordre alphabétique. La mienne a subi des partages lors de séparations suivies d’apports imprévus. J’ai atteint l’âge où je n’ai plus guère de livres que je n’ai lus au moins en partie, même les catalogues d’expo acquis pour leurs reproductions. Je lis ou relis aujourd’hui plus de vieilleries que de nouveautés. Et les temps ont changé : on trouve sur internet tous les livres, textes, images qu’on peut souhaiter, d’où les difficultés de la librairie.
Le livre imprimé est à un tournant de son histoire, comme l’ont été les manuscrits. L’imprimerie a favorisé la prose (romans, essais) qu’on peut lire à présent sur tablette ; on peut même y prendre des notes. Mais imagine-t-on lire Mallarmé ou les Cantos de Pound sur tablette : les vers disloqués par la numérisation ou les pages séparées en images ? Chaque lecteur sait ou sent que la mise en page contribue à l’effet d’un texte par ses vis-à-vis, ses blancs, et qu’un livre, surtout de poèmes, permet de s’y promener à son gré, sauter en arrière ou en avant, rapprocher deux pages éloignées. Espérons, pour la poésie, qu’il restera du papier.
La numérisation au format PDF préservant les pages ne donne que l’image d’un livre : image invisible s’il n’est pas ouvert sur une machine ! Son immatérialité empêche en outre la perception du format et d’un éventuel défraîchissement. Les imprimés restent présents, fût-ce par leur dos, et ils vieillissent, comme leurs lecteurs.
Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent … livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…
J. D. : Je rêve encore de poèmes d’occasion, pas circonstanciels, mais de seconde main, écrits par plusieurs sinon par tous, pour réaliser enfin le vœu de Lautréamont : détruire la poésie personnelle pour inventer l’épopée nouvelle. Écrire à plusieurs, combiner plusieurs sources, c’est ce que peut faire l’IA. Hélas, la formation me manque pour savoir lui faire cracher ses tripes algorithmiques. Lui demander par exemple cinq poèmes dignes des spleens baudelairiens sur le pesant couvercle caniculaire. Ou une épopée prophétique sur le siècle à finir et l’éventuel suivant aussi riche de vers bien frappés que La Fin de Satan du père Hugo. Peu importent les modèles. Je sais bien que le sens du beau manque aux robots. Je dirai, pour répondre à la question, que j’attends le chef-d’œuvre tranchant et précis qui manque à notre époque approximative parce qu’aux ordres de puissants idiots. Jeunes auteurs, au boulot !
*
Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.
Poesibao : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur.
J. D. : Plutôt une histoire de lecture, où j’ai noté quelques phrases :
En avion, je lis. Le Génie du christianisme !!!
Le papa d’Atala de vanter la plus belle,
plus vraie des religions, la meilleure inspiratrice,
seule à même d’éclairer les mystères naturels.
La preuve par les oiseaux, ces savants musiciens,
aux pèlerins cantiques ou chansons à refrain.
Le loriot siffle, l’hirondelle gazouille, le ramier gémit.
Mais le rossignol boude leur symphonie.
Il attend l’heure du recueillement, que plus une
feuille ne soupire et à notre oreille attentive
il entonne un hymne à l’Éternel. Il s’enivre
d’amour ou bien confie sa tristesse à la lune.
Survolant les palmiers à huile de Malaisie :
Qu’on n’aille ôter à l’homme l’empire de la nature.
Les chants d’oiseaux sont si commandés qu’on a beau
persécuter les hôtes des bois, ravir leurs nids,
les blesser au fusil ou les prendre au gluau,
on ne peut les forcer au silence. Malgré nous,
il faut qu’ils nous charment, il faut qu’ils accomplissent
l’ordre de la Providence : ils pépient à genoux !
Ce sont boîtes à musique, automates instinctifs,
sans mémoire ni révolte. Inférieur chacun peut
se grandir en se sublimant dans le martyre :
qu’un oiseleur, par un raffinement barbare, crève les yeux
d’un rossignol, son chant devient plus harmonieux.
Ceci par-dessus l’Inde païenne. Et de me dire
que tout monothéisme est en soi tyrannique,
où les dieux grecs n’offraient que des mœurs oniriques.
L’oiseau est le véritable emblème du chrétien :
il préfère la solitude au monde, le ciel à la terre.
Soit, et Chateaubriand renonce à la carrière
politique : il prend son essor, plume à la main.
Je poursuis. L’auteur relate ses observations
de gamin dénicheur, de voyageur curieux.
La Providence dessine les nids, colore les œufs.
Quand la bidoche vient à manquer dans le bouillon,
des volées d’oies, canards, vanneaux, sarcelles, bécasses
arrivent du nord remplir les besaces à la chasse,
alors qu’au printemps les chanteurs retour d’Afrique
égaieront dans les bois la sieste ou le pique-nique.
Le Créateur a tout prévu : un génie, aucun doute.
Comment les migrateurs retrouveraient leur route
s’ils n’étaient guidés ? La Providence est leur étoile.
Vers 1800, le monde on pouvait croire encore
éternel : bavardage aujourd’hui si bancal
que je tombe de sommeil au-dessus de Lahore,
avant que la révolution industrielle
n’aille abuser de la nature – providentielle.
Les écrivains cités par Jacques Demarcq
Roland Barthes, Charles Baudelaire, André Breton, François-René de Chateaubriand, E. E. Cummings, Yves di Manno, Victor Hugo, Joël Hubaut, Bernard Heidsieck, Lautréamont, Ghérasim Luca, Stéphane Mallarmé, Dominique Meens, Michèle Métail, Francis Ponge, Ezra Pound, Denis Roche, Maurice Roche
Les ouvrages cités par Jacques Demarcq
Ezra Pound, Les Cantos,
E. E. Cummings, Complete Poems,
Victor Hugo, La Fin de Satan,
François-René de Chateaubriand, Le Génie du christianisme,
Revue de littérature générale,
Tel Quel,
TXT