Poesibao publie ici une nouvelle série de textes inédits de la poète et artiste Isabelle Lartault (voir aussi ces textes).
Tu fais du combien ?
C’est vrai ce mensonge ?
Combien tu pèses ?
On dirait pas.
Je te soulève comme un rien !
Combien tu mesures ?
Ça se peut pas.
Tu m’arrives là !
T’as eu combien ?
Tu peux pas passer.
Tu passeras jamais !
Tu comptes jusqu’à combien ?
Pas plus loin ?
Tu fais pas le poids.
Tu seras pas à la hauteur !
Celuiquifranchitlaligneceluiquipassedelautrecôtéestéliminé
Alignez-vous par ordre de grandeur !
Rangez-vous par tranches d’âge !
Regroupez-vous par genres et par couleurs !
Rendez-vous !
Rendez-vous compte… !
Vous, vous, pas vous, vous, vous non, vous, vous non, vous, vous, pas vous, vous, …
Vous voyez comment ça fait quand c’est vous ?
Vous voyez comment ça fait quand ça n’est pas vous ?
Arrêtez, il a son compte !
Sur l’échelle de la douleur, vous êtes à combien ?
Je m’en fous, je sens rien ! De toute façon, j’ai pas mal ! Tu peux continuer, j’ai pas mal, alors ! J’ai même pas mal !
Combien sont-ils ?
Il en manque !
Il en manque combien ?
Qui manque ?
Qui ressemble à qui ?
Qui se reconnaît ?
Qui n’arrive pas à se reconnaître ?
Qui n’arrive pas à se faire reconnaître ?
Qui veut être reconnu ?
Qui veut rester inconnu ?
Lui, c’est quelqu’un !
L’autre est quelconque.
Qu’est-ce que vous en pensez ?
D’un côté, oui, d’un côté non, mais d’un autre côté…
Il y a des choses qui ne pèsent pas lourds et d’autres qui emportent le ballant.
Qui peut parier que tout va s’équilibrer sur la distance ?
Si l’on sait qu’1 personne sur 3 se range à l’avis de la majorité…
Le centre n’est pas toujours dans le juste milieu.
Le centre penche souvent du même côté.
Une partie de la droite se rapproche de l’extrême droite.
L’extrême droite cache ses extrémités.
Une partie de la droite essaie de passer pour de la gauche.
Une partie de la gauche se rapproche de la droite.
La gauche de gauche apparaît à l’extrême gauche.
L’extrême gauche n’apparaît pas dans les tendances.
Si l’on tient compte du fait qu’une goutte peut faire déborder un vase et que la vie peut basculer du jour au lendemain…
Il faut tout mettre dans la balance !
La veille, ils étaient tous du même côté.
Le lendemain, le mouvement était inversé.
Vous ici ?
Le monde est petit !
Si l’on constate qu’il est difficile de reconnaître quelqu’un qu’on a toujours vu au même endroit dès lors qu’il nous apparaît dans un contexte différent, mais qu’un visage « qui dit quelque chose » aperçu loin de chez soi est ressenti d’emblée comme positif…
Quand on pense au nombre d’habitants qu’il y a sur la planète…
Quand on pense au nombre de gens qui se côtoient quotidiennement, on se dit qu’on se supporte plutôt bien finalement…
Quand on pense au nombre de gens qui se déclarent artiste ou écrivain chaque année, on se demande comment on pourrait se faire remarquer…
Quand on pense au nombre d’habitants qu’il y a sur la planète, on se demande de combien de personnes on pourrait être amoureux et comment localiser celle avec laquelle on serait le plus heureux…
Quand on pense au nombre…
Si l’on mesure le fait qu’il existe chez les êtres humains une intuition des nombres mais que le sens exact du nombre n’est pas une capacité naturelle mais une invention de l’humanité, que plus les nombres à comparer sont grands moins la capacité à les estimer est précise, qu’il est plus facile de comprendre que l’on puisse toujours ajouter que d’accepter de diviser encore et encore et que jouer à citer le nombre le plus grand est un jeu sans fin…
Il faut faire du chiffre !
Combien ?
Pour moi, personnellement, le monde est grand !
Moi, je suis franc.
Moi, je dis tout.
Je dis ce que je pense.
Je pense ce que je dis.
Je fais ce que je dis.
Je fais ce que je veux.
Personne ne peut dire le contraire.
Personne ne peut me dire quoi faire.
Moi, je sais ce que j’ai à faire.
Moi, on me l’a fait pas.
Personne ne peut me faire faire ce que je ne veux pas faire.
Personne ne peut venir me dire ce que j’ai à faire.
Personne ne peut me faire dire ce que je n’ai pas dit.
Je fais ce que j’ai à faire.
Je dis ce que j’ai à dire.
Je sais ce que j’ai à faire.
Moi, je dis tout.
Moi, je suis franc.
C’est tout !
Croyez-vous qu’il croie ce qu’il dit ?
C’est impossible, il n’y croit pas lui-même.
Vous croyez ?
C’est difficile à croire !
Il croit peut-être qu’il croit.
Il a peut-être fini par croire à sa propre histoire…
Si l’on mesure le fait qu’une goutte d’eau que l’on se représente ronde avec une pointe en haut est en réalité ronde avec une pointe en bas…
Elle a l’air fragile, mais au fond elle est forte.
Elle n’est pas aussi forte qu’elle en a l’air.
Elle a l’air forte, mais au fond elle est fragile.
Elle n’est pas aussi fragile qu’elle en a l’air.
Ce n’est pas parce qu’elle a l’air forte qu’au fond elle n’est pas fragile.
C’est peut-être un signe de fragilité de vouloir se montrer aussi forte.
Elle doit être forte pour ne pas montrer sa fragilité.
La veille, il était tout pour elle.
Le lendemain, pour lui, elle n’était plus rien.
Ça va ?
Plus ou moins…
Plus ça va, moins ça va !
Plus on avance en âge moins on en fait.
Plus on avance en âge plus on essaie de faire moins.
Il est né la même année que moi…
Il fait moins !
Elle est née la même année que moi…
Elle fait plus !
Quel âge avez-vous ?
J’ai arrêté de compter.
Quel âge vous avez ?
Quel âge vous me donnez ?
Il balance entre deux âges.
Il y a deux poids, deux mesures, et bien plus encore.
Il y a le pour et le contre sans parler du reste,
De tout le reste…
Tout le reste, c’est des mots.
Si l’on sait que quand on demande aux gens de déclarer leur taille et leur poids, ils se déclarent tous un peu plus grands et un peu moins gros qu’ils ne sont, que pour le poids ce sont les obèses et les sujets célibataires qui déclarent l’écart le plus élevé et que plus les gens sont grands moins ils trichent sur les centimètres.
Nous, ce qu’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre.
On ne peut pas avoir moins, qu’est-ce qui leur faut de plus !
Tout est question ou presque
Tout est question d’équilibre
Quand on fait la différence
Ça ne tombe pas juste
Tout n’a pas été mis dans la balance !
Qu’est-ce que j’étais venue faire déjà ?
Repars et reviens !
Ça va te revenir.
Sa tête ne me dit rien.
C’est quoi l’histoire déjà ?
Je suis perdu à la fin…
Je sais plus qui est qui…
Lui, c’est qui ?
Ah, c’est l’autre !
Tu ne trouves pas qu’il lui ressemble ?
C’est lesquels les méchants ?
C’est les blonds ou les bruns ?
Le barbu, il est méchant, t’es sûr ?
Alors, c’est l’autre le gentil…
C’est le cow-boy le gentil ?
Non ! Mais alors, le gentil, c’est qui ?
On a du mal à s’y retrouver.
On n’est pas dans la tête des gens.
Moi, si j’étais toi…
Moi, à ta place…
Je resterais là où je suis.
Je ne bougerais pas.
Je m’accrocherais à ma place.
Je resterais à ma place, moi.
Je ne partirais pas.
Des places, il n’y en a déjà pas !
Moi, je ne quitterais pas ma place.
Si tu t’en vas tu verras.
Elle ne restera pas.
On te la prendra !
Personne ne va garder la place à ta place.
Tu ne la retrouveras pas.
Et tu regretteras.
Il y en a tellement qui attendent la place.
Il y en a qui n’attendent que ça !
Si l’on se rend compte du fait que nous passons notre temps à essayer de nous représenter des expériences affectives que nous n’avons pas forcément vécues, que la douleur est difficile à se remémorer et à décrire et qu’il est donc difficile, a fortiori, de se représenter et d’évaluer celle de l’autre…
Moi, à ta place, je m’estimerais heureux.
Du jour au lendemain, c’est arrivé…
La veille, ils disaient : « Demain, vous verrez… ».
Le lendemain, ils n’étaient plus là pour voir.
Vous ! Vous ! Vous !
Vous me reconnaissez ?
Moi, je reconnais toujours quelqu’un…
Quelqu’un dans quelqu’un d’autre…
Quelqu’un d’autre dans quelqu’un…
Faux semblants ?
Vrais semblables ?
Ça passe à rien !
Isabelle Lartault est née en 1960. On peut visiter son site, riche de très nombreuses ressources.
Poète et artiste, elle travaille depuis de nombreuses années sur les interactions entre la force et la fragilité des individus et le poids des sujets de société : omniprésence du quantitatif, inégalités, détérioration de l’environnement, etc. Ses écrits sont principalement constitués d’énoncés tantôt prosaïques, tantôt poétiques, entrecoupés de données informatives multiples. Ils peuvent être prolongés de la feuille de papier à l’espace d’exposition, de la mise en page à la mise en scène à travers des lectures performées poétiques, des installations, des dessins, des pièces sonores ou de la vidéo.
Publications en revues : Java, Sarrazine, Laura, D-Fiction, Sitaudis, Dissonances, etc.
Publications personnelles : Les Grandes Occasions, 1980-2000 et Les Grandes Occasions 2000-2020, éditions Les Archives Modernes ; NOM DE MON DE, éditions Passage d’encres ; affiches et livres-objets en éditions à tirages limités, Tout le reste va sans dire ; D’un bout à l’autre ; Une somme & des inconnu(e)s).