Inge Müller (1925-1965), traductions inédites de Bernard Umbrecht [III/4, Traductions]


Nous avions découvert des poèmes d’Inge Müller sur le site de Bernard Umbrecht. Nous le remercions d’avoir composé ce dossier.


 

UNTERM SCHUTT I
Unterm Gebell der Eisenrohre schlief ich
Schon im Griff der Erde
Das Kind Moses im Kästchen treibend
Zwischen Schilf und Brandung
Und wachte auf als irgendwo
Im Herz der Kontinente
Rauch aufstieg aus offenem Meer
Heißer als tausend Sonnen
Kälter als Marmorherz.
Auf sechzehn Füßen ging ich
In die Mitte genommen
Den ersten Schritt gegen den Staub

SOUS LES DÉCOMBRES I
Sous les aboiements des tuyaux de fer je dormais
Déjà dans les serres de la terre
Poussant l’enfant Moïse dans le coffret
Entre roseaux et ressac
Et je m’éveillai lorsque quelque part
Au cœur des continents
Une fumée s’éleva du grand large
Plus chaude que des milliers de soleils
Plus froide qu’un cœur de marbre.
Sur seize pieds je fis
Prise au milieu
Le premier pas contre la poussière.


UNTERM SCHUTT II
Und dann fiel auf einmal der Himmel um
Ich lachte und war blind
Und war wieder ein Kind
Im Mutterleib wild und stumm
Mit Armen und Beinen die ungeübt stießen
Und griffen und liefen
Bilder ringsum
Kein Boden kein Dach
Was ist – verschwunden
Ich bin eh ich war.
Ein Atemzug Stunden
Die andern! Ein Augenblick hell wie im Meer
Da klopft einer –
Den Globus her!
Daß ich mich halte
Brücken Land Pole
Millionen Hände brauch ich
Mich trägst du nicht, Tod, ich mach mich schwer
Bis sie kommen und graben
Bis sie mich haben
Du gehst leer.

SOUS LES DÉCOMBRES II
Et puis, soudain, le ciel se renversa
Je riais et j’étais aveugle
J’étais à nouveau enfant
Dans le ventre maternel sauvage et sans voix
Avec bras et jambes malhabiles qui poussaient
Et attrapaient et couraient
Des images tout autour
Pas de sol pas de toit
Ce qu’il y a … – disparu
Je suis avant d’avoir été
Un souffle des heures
Les autres ! Un moment de clarté comme en mer
Quelqu’un cogne –
Par ici le globe !
Pour que je me tienne
Ponts pays pôles
J’ai besoin de millions de mains
Tu ne me portera pas, Mort, je me fais lourde.
Jusqu’à ce qu’ils arrivent et creusent
Jusqu’à ce qu’ils me tiennent
Tu vas vide


UNTERM SCHUTT III
Als ich Wasser holte fiel ein Haus auf mich
Wir haben das Haus getragen
Der vergessene Hund und ich.
Fragt mich nicht wie
Ich erinnere mich nicht.
Fragt den Hund wie.

SOUS LES DÉCOMBRES III
Alors que je cherchai de l’eau une maison s’effondra sur moi
Nous avons porté la maison
Le chien oublié et moi.
Ne me demandez pas pourquoi
Je ne me souviens pas.
Demandez au chien, quoi


Trümmer 45
Da fand ich mich
Und band mich in ein Tuch:
Ein Knochen für Mama
Ein Knochen für Papa
Einen ins Buch.

DÉCOMBRES 45
Je me retrouvai là
Et m’enveloppai dans un tissu ;
Un os pour maman
Un os pour papa
Un dans le livre.


[66] Der Ringfinger
In einem Luftschutzkeller im Norden von Berlin wurde am 8 Mai 1945 ein alter Mann von seiner Schwiegertochter hinausgeschickt, um [nach] seiner Frau zu sehn, die hinausgegangen war um Wasser zu holen, kommt in den Keller zurück und sagt der Schwiegertochter, dass die Frau tot am Rinnstein liegt. Die Schwiegertochter fragt, ob die Tote den goldenen Ring noch am Finger habe. Der alte Mann weiß es nicht, und sie schickt ihn hinaus, nachzusehn. Er kommt zurück und sagt, dass der Ring noch am Finger sei. Die Schwiegertochter befiehlt ihm, den Ring zu holen. Der alte Mann geht hinaus und kommt zurück ohne den Ring: er säße fest am Finger. Dann solle er den Finger abschneiden, sagt die Schwiegertochter. Nein, erwidert der alte Mann, er habe auf der Strafe erfahren, der Krieg sei aus.
Da nahm die Schwiegertochter ein Beil und die Geschichte stimmte nicht mehr.
(Extrait de Inge Müller : Ich Jona )

[66] Le doigt d’alliance
Dans un abri antiaérien, au nord de Berlin, le 8 mai 1945, un vieil homme fut envoyé à l’extérieur par sa belle-fille pour s’enquérir de sa femme qui était sortie chercher de l’eau, il revient dans la cave et annonce à sa bru que sa femme gît morte dans le caniveau. La belle-fille demande si la femme porte toujours l’anneau d’or à son doigt. Le vieil homme ne le sait pas et elle le renvoie pour vérifier. Il revient et annonce que l’anneau est encore au doigt. La bru lui ordonne d’aller le chercher. Le vieil homme sort et revient sans la bague : elle est solidement attachée au doigt. Il n’a qu’à couper le doigt rétorque la belle-fille. Non, répond le vieil homme, il a appris dans la rue que la guerre est finie.
Alors, la belle-fille prit une hache et l’histoire fut désaccordée.
(Extrait de Inge Müller : Moi Jonas )


HEIMWEG 45

Übriggeblieben zufällig
Geh ich den bekannten Weg
Vom Ende der Stadt zum andern Ende
Ledig der verhassten Uniform
Versteckt in gestohlenen Kleidern
Aufrecht, wenn die Angst groß ist
Kriechend über Tote ohne Gesicht
Die gefallene Stadt sieht mich an
Ich seh weg. Neben mir streiten fünf Kinder
Um ein Banknotenbündel
An der Ecke wird die Bank auf die Straße geschüttet
Die nie zum Sparen kamen nehmen die Sparkasse in Besitz
Stopfen die leeren Kleider aus mit bedrucktem Papier
Gegen die Kälte.
Der Traum vom Brot geht um, macht mutig die Angststarren
Treibt die Langsamen vor
Lässt die Sieger nicht ausruhn auf dem Sieg
Und die Besiegten sperren die Hände auf:
Wer ist der Preis, wer wird den Preis machen
Wir?
Übriggeblieben zufällig
Geh ich den Heimweg vom Ende der Stadt
Zum andern Ende.

CHEMIN DE RETOUR 45
Subsistante par hasard
Je prends le chemin familier
D’un bout de la ville à l’autre
Débarrassée de l’uniforme haï
Cachée dans des vêtements volés
Debout quand la peur est grande
Rampant sur des morts sans visage
La ville déchue me regarde
Je détourne les yeux. À côté de moi cinq enfants se disputent
Pour une liasse de billets de banque
Au coin la banque est jetée à la rue
Ceux qui n’ont jamais pu épargner
Bourrent les vêtements vides de papier imprimé
Contre le froid.
Le rêve de pain rend courageux les transis de crainte
Pousse les lents en avant
Ne laisse pas aux vainqueurs le repos de la victoire
Et les vaincus ouvrent grand les mains :
Qui est le prix, qui fera le prix
Nous ?
Subsistante par hasard
Je prends le chemin familier
D’un bout de la ville à l’autre.


Inge Müller naquit Inge Meyer, le 13 mars 1925, à Lichtenberg dans le quartier industriel et ouvrier de Berlin. Ses parents étaient employés dans la maison d’édition Ullstein. Après une période de service du travail du Reich (Reichsarbeitsdienst) chez un agriculteur en Styrie, et, après avoir, un temps, travaillé comme sténotypiste, elle est incorporée dans la Wehrmacht en janvier 1945, comme auxiliaire.

« Incorporation
Un ordre en 12 lignes ; staccato en lexies
Un tampon : Jeune fille, tu es soldat
Adieu aux boucles, aux habits […] »

Elle avait été chargée par sa batterie anti-aérienne de chercher de l’eau quand une maison, précédemment touchée par des bombardements de Berlin, en l’occurrence allemands contre l’approche des troupes soviétiques, s’est effondrée sur elle. Elle avait été enterrée vivante pendant trois jours. Deux jours avant, ses parents mourraient dans leur cave. Mais cela elle ne l’apprendra que plus tard quand elle partira à leur recherche après la capitulation allemande en participant au dégagement des ruines de la maison familiale. Ce traumatisme ne l’a jamais quitté sa vie durant et caractérise une partie de son œuvre à la fois poétique et son essai de roman resté à l’état de fragments, Moi Jonas. Elle y donne une figure féminine à celui qui était resté, lui aussi, trois jours dans le ventre de la baleine.

„lCH SAH DIE WELT IN TRÜMMERN / Noch hatte ich nichts von der Welt gesehn / Ich sah den Tod und die Gewalt / Noch eh ich jung war, war ich alt“.
« J’AI VU LE MONDE EN RUINES / Je n’avais encore rien vu du monde / J’ai vu la mort et la violence / Bien avant d’être jeune, je fus vieille ».

« Chez aucun auteur de RDA, leurs classiques inclus, ce que certains appellent improprement l’heure zéro n’a pris forme de manière aussi pénétrante que chez elle » écrit à son propos Richard Pietraß, poète et éditeur d’un premier recueil de texte, en … 1976 (Poesiealbum n°104). Mais ce n’était pas ce que l’on voulait entendre. Si certains textes présentent parfois l’allure d’un journal, ce n’est pas du tout à une activité de diariste que se livre Inge Müller mais un profond travail de remémoration. La plupart de ses poèmes ont été écrits entre le milieu des années 1950 et 1965. Très peu d’entre eux paraîtront de son vivant : 22 sur les 300 répertoriés par Sonja Hilzinger dans le recueil de textes qu’elle a établi, le plus complet à ce jour. « L’enfouissement auquel Inge Müller a survécu s’est reproduit symboliquement dans l’enfouissement de sa production d’auteure » écrit l’autrice dans la biographie qu’elle lui consacre. 

DEN FASCHISMUS HAB ICH IMMER GEHASST
Sagt einer ; und er schreibt gefühlvolle Gedichte
Über Zwang und Gewalt und Krieg
Er meint es ehrlich, aber
Er meint was er begreift und das ist
Nicht viel, weil das mehr
Ihn erschreckt, wie der Faschismus –
Gewalt und Krieg
Er ist in ihm, dem Schreibenden
So lange
Wie die Vergangenheit ihn schreckt
Und er zögert der nächsten Schritt
Freihändig zu gehen auf das Ziel zu
Er sieht immer zurück auf die Getöteten
Er beweint sie und schwimmt in ihrer Qual
Er tötet sie mit seinen fruchtlosen Tränen
Er fragt nicht, was ist zu tun, was
Taten sie, bevor man sie tötete und wer
Brachte sie um

LE FASCISME JE L’AI TOUJOURS HAÏ
Dit quelqu’un ; et il écrit des poèmes sensibles
Sur l’embrigadement et la violence et la guerre
Il le pense honnêtement mais
Il ne pense que ce qu’il comprend et ce n’est
Pas beaucoup, car aller plus loin
L’effraye comme le fascisme –
La violence et la guerre
Sont en lui, l’écrivain
Tant que le passé l’effraye
Et il hésite à faire le pas suivant
Aller au but sans garde-fou
Il regarde toujours en arrière sur les assassinés
Il les pleure et baigne dans leur souffrance
Il les tue avec ses larmes infructueuses
Il ne demande pas ce qu’il y a à faire, ce
Qu’ils ont fait avant qu’on ne les tue et qui
Les a assassinés

WIE
Wie kann man Gedichte machen
Lauter als die Schreie der Verwundeten
Tiefer als die Nacht der Hungerden
Leiser als der Atem von Mund zu Mund
Härter als Leben
Weich wie Wasser das den Stein überlebt ?
Wie kann man keine Gedichte machen ?

COMMENT
Comment peut-on faire des poèmes
Plus forts que les cris des blessés
Plus profonds que la nuit des affamés
Plus doux que le souffle de bouche à bouche
Plus durs que la vie
Souples comme l’eau qui survit à la pierre ?
Comment peut-on ne pas faire de poèmes ?

STUFEN
Ich schrieb und schrieb
Das Grün ins Gras
Mein Weinen
Machte die Erde nicht nass
Mein Lachen
Hat keinen Toten geweckt
In jeder Haut hab ich gesteckt.
Jetzt werd ich nicht mehr schrein −
Dass ich nicht ersticke am Leisesein!


DEGRÉS
J’écrivais et j’écrivais
Le vert dans l’herbe
Mes pleurs
Ne mouillaient pas la terre
Mes rires
Ne réveillaient aucun mort
Je me retrouvais dans chaque peau
Je ne crierai plus maintenant –
Pourvu que je n’étouffe pas dans mon silence !


Fin 1945, Inge Meyer se marie avec un ami d’enfance Kurt Loose. Ils auront un fils Bernd et se sépareront vite. En 1948, elle épouse Herbert Schwenkner, directeur du Cirque Busch, puis directeur économique du Théâtre de variétés Friedrichstadtpalast, aux côtés du directeur artistique Nicola Lupo. Inge Schwenker écrira pour les spectacles jeune public du Théâtre à côté d’un travail de journaliste et de correspondante de presse. Elle avait adhéré au Parti socialiste unifie d’Allemagne (SED), le parti dirigeant de la RDA. Elle compose de premières histoires d’animaux pour enfants. Le couple s’installera, en 1951, à Lehnitz, au bord du lac en face d’Oranienburg, Elle a comme voisin, avec son épouse Else, l’écrivain et auteur dramatique Friedrich Wolf, le père du cinéaste Konrad Wolf et du futur chef des services de renseignements extérieurs Markus Wolf. Friedrich Wolf l’aidera à s’affirmer comme autrice et lui facilitera l’accès aux maisons d’édition, dans un premier temps celles de la littérature jeunesse. Elle fera ainsi partie du groupe de travail jeunes auteurs de l’Union des écrivains de RDA. C’est là qu’elle rencontrera en juillet 1953 un autre jeune auteur encore inconnu : Heiner Müller. Ce dernier finira par cohabiter avec le couple Schwenkner à Lehnitz. Ce sera son premier domicile fixe. Après son divorce, Inge Schwenkner prendra le nom de Inge Müller en juin 1955.

1.
DA IST DIE BRUCKE
Und ich seh dich gehen
Über die Planken aus Holz.
Drei fehlen in der Mitte.
Ich reiche dir die Hand
Und du siehst sie nicht.
Du siehst das Wasser unter dir
Und den Wind, der stark ist.
Da zittert meine Hand
In der Mitte zwischen Wasser
Und Wind.
Und da ist die Brücke.
                                                           I.S.
2.
Ins Wasser blickend sah ich
Deine Augen, die mich suchten. Da
Fand ich mich. Und ich fürchtete den Wind
Nicht mehr. Er trägt uns
Die sich an den Händen halten.
                                                           H.M

1.
LÀ EST LE PONT
Et je te vois marcher
Sur les planches de bois.
Trois manquent au milieu.
Je te tends la main
Et tu ne la vois pas.
Tu vois l’eau sous toi
Et le vent qui est fort.
Ma main se met à trembler
Au milieu entre eau
Et vent
Et là est le pont.
                                               I.S [Inge Schwenkner = Inge Müller]

2.
Regardant dans l’eau je vis
Tes yeux qui me cherchaient. Là
Je me suis trouvé. Et je ne craignis
Plus le vent. Il nous porte
Nous qui nous tenons par la main.
                                  
                                   H.M [Heiner Müller]


ICH SEH DICH SO AM SCHREIBTISCH SITZEN: GEBEUGT
Unter der Last deiner Gedanken, ausruhend
Von den hetzenden Träumen der zu kurzen Nächte,
Du gönnst dir keine Ruhe. Widerwillig
Gibst du zurück, was du errafft hast; unerbittlich
Wie die Zeit und mit kindlicher Gier, naiv auch
(Dass viel Bodensatz ins Netz geraten ist und Schlamm
Den herzugeben Kindern immer schwer ist) kerbst du
Furchen in den weißen Acker, fluchend: He, Papier
Ist keine Erde! Und Bach hatte sein Gloria Patri. Ja
Wie geschickt der Brecht die Fugen ausgezahlt hat und
Den Mörtel hingeschmissen: ihr nach mir mauert weiter
Kein Stein kein Kalk, wenn ihr nicht auf die Hände seht
Und die fünf Finger. Wer hat die Große Mauer aufgebaut?
Und du sezierst mit kaltem Lachen auch dein Ich
Und weißt, die Hungernden schrein nach dem Leib.
Ein Vogel auf dem Fenstergitter stört dich, sekundenlang
Ist da die Angst der Neugeborenen in deinen Augen
Und du greifst nach dem Bleistift wie nach meiner Hand
(Wie ich nach deiner greife. Manchmal.)
Und du erinnerst dich, dass ich des Vogels Namen weiß
(Vielleicht sogar lateinisch, was ich sonst nicht weiß)
Und wie er singt. Beruhigt malst du dein Gesicht
Auf eine Streichholzschachtel und nimmst eine neue Zigarette
Und schreibst mit unserm Blut die Chronik dieser Zeit.

JE TE VOIS ASSIS À LA TABLE DE TRAVAIL : COURBÉ
Sous le poids de tes pensées, te reposant
Des rêves harassants de nuits trop courtes
Tu ne t’accordes pas de repos. À contrecœur
Tu rends tout ce que tu as raflé ; sans relâche
Comme le temps et avec une avidité enfantine, naïvement aussi
(Les nombreux dépôts restés dans le filet et la boue
Les enfants ont toujours du mal à les rendre) tu traces
Des sillons dans la terre blanche, jurant : hé le papier
N’est pas de la terre ! Et Bach avait son Gloria Patri. Oui
Avec quel adresse Brecht a payé les joints et
Jeté le mortier : Vous après moi continuerez à maçonner
Pas de pierre, pas de chaux si vous ne voyez pas les mains
Et les cinq doigts. Qui a construit la grande muraille ?
Et tu dissèques aussi avec un rire froid ton propre Moi
Et tu sais que les affamés crient après leur corps.
Un oiseau à la grille de la fenêtre te dérange, quelques secondes
Il y a dans tes yeux la peur des nouveaux nés
Et tu prends ton crayon comme tu prends ma main
(Comme je prends la tienne. Parfois.)
Et tu te rappelles que je connais le nom de l’oiseau
(Peut-être même en latin ce que d’habitude je ne sais pas)
Et comment il chante. Calmé tu dessines ton visage
Sur une boîte d’allumettes et prend une nouvelle cigarette
Et écris avec notre sang la chronique de ce temps.

MAJAKOWSKI
Nach Wolke in Hosen

Es gibt noch immer solche
Die schlagende Hände lecken
Mahlzeit!
Jawohl, es ging los!
(Du wirst dich bald wie ein Eichhörnchen drehn
Im Rotor des Lachens)
Einem
Gingen im Kampf ein paar Zähne verloren. Warum
Der bleierne Schlusspunkt?
Herzweh, Wladimir?
Wald. Keine Stimme.
Schweigen.
Ein Wirrwarr Freund und Feind …
Überall
Auf dem Moorpfad
Auf steinerner Strafe
Mit Blut und Hirnen
Tränken wir
Den Leib des Planeten
Und stampfen
Im Gleichschritt
Vergesst nicht: für uns!
(Unter Pontius Pilatus
Der Wind der Granaten
Zerreißt die Kutte
Das Fleisch.)
Kein Deutscher
Kein Russe
China nicht
Kein Schwarzer
Es war Majakowski
Der Lebendes häutet.
Die Beine heben sich wieder
Rennen.

MAÏAKOVSKI
D’après Le nuage en pantalon

Il en existe toujours encore
Qui lèchent les mains qui les frappent
Bon appétit !
Oui, c’était parti !
(Tu tourneras bientôt tel un écureuil
Dans le rotor du rire)
Quelqu’un
Perdit dans le combat quelques dents. Pourquoi
Le point final de plomb ?
Peine de cœur, Vladimir ?
Forêt. Pas de voix
Silence.
Une confusion amis ennemis…
Partout
Sur le sentier du marais
Sur les routes de pierres
Avec sang et cerveaux
Nous nous abreuvons
Du corps de la planète
Et piétinons
Au pas cadencé
N’oubliez pas : pour nous !
(Sous Ponce Pilate
Le vent des grenades
Déchire la blouse
La chair.)
Pas Allemand
Pas Russe
La Chine non plus
Pas Noir
C’était Maïakovski
Qui écorche le vivant.
Les jambes se relèvent
Courir.

NACHTS RECKEN SICH DIE STRASSEN
Und sind frei; sie laufen überallhin.
In einer Stunde kannst du
Vom Brandenburger Tor nach China laufen
Oder, wenn der Asphalt nass ist, rutschst du
Vom Alexanderplatz auf den Mont Blanc

Nachts sammeln sich die Ungeduldigen
Zum Kreuzzug in die Freiheit
(Die wir schon angebrochen haben)
Denn nachts ist alle Theorie grau
Herausfällt Licht und Schatten. Da
Stehn die toten Seelen auf und ziehn
Legionen Rattenfüße ohne Gleichschritt
Vorbei an den Gardinen satter Schläfer
Zum großen Lethefluss.
Nachts ist der Tag das Kinderlachen des Vergessens
Der produktive Schlaf der Unbewussten
Nachts wird der Tag geboren und geprüft
Gestorben und geweckt von Helden und betrunknen Sängern
Vom stummen Dichter und vielleicht
Von einem Mädchen am Kanalgeländer
Das eine tot getanzte Liebe
Vom Herzen weint ins Abwässerwasser
(Wo silbermäulige Laternenfische von Meer zu Meer
Mit ihren Tränen spielen) bereit
Zum Kampf um eine neue Liebe …

Nachts gehn grüne Sterne auf den Dächern um
Katzen, die den Mond nicht vergessen können
Und die zusehn, Träumer, werden wach und
Schreiben am Morgen

LA NUIT LES RUES S’ÉTIRENT
Et sont libres ; elles vont partout.
En une heure tu peux
Aller de la Porte de Brandebourg en Chine
Ou, si l’asphalte est mouillé, glisser
De l’Alexanderplatz au sommet du Mont Blanc

La nuit se rassemblent les impatients
Pour la croisade vers la liberté
(Que nous avons déjà entamée)
Car la nuit toute théorie est grise
Tombent lumières et ombres. Alors
Les âmes mortes se lèvent et vont
Sans pas cadencé légions de pieds de rats
Passant devant les rideaux de dormeurs repus
Vers le grand fleuve Léthé.
La nuit est le jour du rire d’enfant de l’oubli
Le sommeil productif des inconscients
La nuit, le jour naît et s’envisage
Mort et réveillé par des héros et des chanteurs ivres
Par un poète muet et peut-être
Une jeune fille à la balustrade d’un canal
Qui d’un amour dansé à mort
Pleure du cœur dans les eaux usées
(Où les poissons-lanternes à la bouche argentée de mer en mer
Jouent avec ses larmes) prête
Au combat pour un nouvel amour…

La nuit des étoiles vertes sur les toits
Des chats qui ne peuvent oublier la lune
Et ceux qui regardent, les rêveurs, s’éveillent et
Écrivent le matin


MASKEN
Ich weigre mich Masken zu tragen
Mich suche ich
Ich will nicht dass ihr mich nachäfft
Ich suche unser Gesicht
Nackt und veränderlich.
Nicht Tränen nicht alle Wetter
Waschen die Larven uns ab
Kein Feuer kein Gott wir selber
Legen uns ins Grab.

MASQUES
Je me refuse à porter des masques
C’est moi que je cherche
Je ne veux pas que vous me singiez
Je cherche notre visage
Nu et métamorphe
Ni les larmes ni les orages
Ne nous lavent de nos larves
Aucun feu aucun dieu nous-mêmes
Nous couchons dans la tombe.


EIN MENSCH STEHT AN DER MAUER.
Siebenköpfig ist sein Tod:
In vierzehn Menschenaugen
Schneller als das Eisen 
(Aus den vierzehn Händen)
Ist der Schrei aus dem zerschlagenen Mund:
Brüder, ihr erschießt euch selber!

Ein Mensch fällt an der Mauer.
Ein Gewehrlauf weist zitternd
In den weiten Himmel :
Gelenkt von zwei Händen
Die blieben sauber
Und sie legten sie in Fesseln.
Morgen steht wieder ein Mensch
An der Mauer.

UN HUMAIN DEBOUT CONTRE LE MUR
Sa mort a sept têtes :
En quatorze yeux
Plus vites que le fer
(Des quatorze mains)
Est le cri de la bouche fracassée :
Frères, vous vous fusillez vous-mêmes !

Un humain tombe au mur
Un canon de fusil pointe tremblant
Le vaste ciel
Tenu par deux mains
Qui restèrent propres
Et qui furent menottées
Demain à nouveau un humain sera debout
Contre le mur.


LEGENDE VOM TOTEN MAURER
Als sie fanden was übrig war von ihm zwischen Mauer
Und Mauer, rief einer: ein Hockergrab, Genossen
Ein historischer Fund, grabt vorsichtig, sucht
Auch nach Schätzen und Zeichen. Ein andrer fragte: gab es
Mietskasernen zur Steinzeit ? Und sie wunderten sich über
Den Toten im Stein.

LÉGENDE DU MAÇON MORT
Lorsqu’ils découvrirent ses restes entre mur
Et mur, l’un d’eux s’écria : une sépulture accroupie, camarades
Une trouvaille historique, creusez avec précaution, cherchez
Aussi les trésors et signes. Un autre demanda : y avait-il
Des casernes locatives à l’âge de pierre ? Et ils s’étonnèrent
Du mort dans la pierre.


MEIN FUSS
UND DANN SAG ICH : HOPPLA
Sonst geht er nicht, der Fuß
Er ist vorgerichtet mit allem
Aber er geht nur wenn er muss
Dass er muss mache ich
Mit dem Gehirn und ich sag mir : für dich
Wie er da geht der Fuß!
Wohin, wohin denn ? Hoppla
Wenn ich stolpern muss
Ist unser Weg oder ist das keiner
Wo Schluss ist ist nicht Schluss.
Gebt mir ein Holzbein
Gegen die Natur statt einen Schuss.

MON PIED
ET ALORS JE DIS : OUSTE
Sinon il n’avance pas, le pied
Il est prédisposé à tout
Mais n’avance que quand il le doit
Et qu’il le doive est de mon fait
Avec le cerveau et je me dis : pour toi
Il va comme il va le pied !
Où mais où ? Ouste
Si je dois trébucher
C’est notre route où ne l’est-ce pas
Où est le bout n’est pas le bout
Donne-moi une jambe de bois
Contre la nature au lieu d’un coup.


Der Apfelbaum
Der Apfelbaum da steht er
hoch ist er drei, vier Meter.
Hans sitzt oben drauf.
Hans paß auf –
Fall nicht in den Himmel!


Le pommier
Le pommier est là
Haut de trois, quatre mètres
Hans est assis en haut
Hans, fais attention –
Ne tombe pas dans le ciel !


Wenn ich schon sterben muss
Will ich noch einmal
Mit euch durch den Wald gehn
Und vorbei am See in Lehnitz oder
Irgendwo; noch einmal möcht ich sehn:
Himmel
Berge
Meer
Arbeiter und Landstreicher
Äcker und Großbauplätze
Städte am Morgen und bei Nacht
Den alten Chinesen, der das ABC lernt und das Schreiben
An der Hand seines Enkels ;
Vom Flugzeug aus sehn: die Haut der Welt…
Da werd ich viel zu glücklich sein
Zum Sterben.

Si déjà il me faut mourir
Je voudrais encore une fois
Me promener avec vous en forêt
Et passer au lac à Lehnitz ou
N’importe où ; voir encore une fois
Ciel
Montagnes
Mer
Ouvriers et vagabonds
Champs et chantiers de construction
Villes le matin et la nuit
Le vieux chinois, qui apprend l’ABC et à écrire
Conduit par la main de son petit fils ;
De l’avion voir : la peau du monde…
Alors je serais beaucoup trop heureuse
Pour mourir.


Ensemble, Inge et Heiner Müller écriront plusieurs pièces de théâtre, notamment Der Lohndrücker, 1956 (L’Homme qui casse les salaires), Die Umsiedlerin 1956 (La déplacée) et Die Korrektur 1957 (La correction sur la construction du Combinat « Schwarze Pumpe », La Pompe noire).
Elle est également l’autrice de la pièce radiophonique Die Weiberbrigade, de livres pour enfants, de nouvelles, etc.
Si L’Homme qui casse les salaires et La correction valent à leur auteurs le Prix Heinrich Mann, La déplacée sera interdite le soir même de la première. Heiner Müller accusé d’« attitude contre-révolutionnaire » est exclu de l’Union des écrivains. Inge Müller fut fortement priée de se séparer de son mari, ce qu’elle refusera. S’en suit une période d’interdit professionnel et de difficultés de subsistance. Inge Müller parviendra à travailler pour le théâtre grâce à des traductions et adaptations sans toutefois que son nom ne soit publiquement cité. Heiner Müller se lancera dans les figures de l’Antiquité, Héraclès, Philoctète. Inge, quant à elle, ne voudra pas porter de masques, tout en continuant d’écrire par nécessité vitale.

« Par l’écriture, Inge Müller se met sur les traces de sa propre histoire. Elle entreprend une sorte de fouille archéologique qui la conduit dans des couches de plus en plus profondes de sa mémoire. Elle écrit […] pour nommer et conjurer les traumatismes dont elle souffre. Pour mobiliser les forces de résistance dont elle a besoin pour survivre. Elle écrit pour donner un sens à son existence : j’écris donc je vis. C’est à prendre à la lettre ».
(Sonja Hilzinger : Das Leben fängt heute an (La vie commence aujourd’hui) Aufbau Verlag. 2005. P. 186)

Une de ses sources d’inspiration est Vladimir Maïakovski. Là où le poète russe dit « Et je sens que JE / Suis pour moi trop étroit : Quelqu’un obstinément cherche à sortir de moi » (1914), elle écrit : « Je le sens : / Mon Moi est trop petit pour moi / Quelqu’un le fait exploser de l’intérieur »

Inge Müller se suicidera au gaz le 1er juin 1965. Elle avait 41 ans.

Sources :
Les textes sont extraits du recueil établi par Sonja Hilzinger :
Inge Müller : Dass ich nicht ersticke im leise sein (Que je n’étouffe pas dans mon silence).      Gesammelte Texte. Herausgegeben von Sonja Hilzinger. Aufbau Verlag 2002.

On peut retrouver des poèmes commentés dans la revue de poésie en ligne Planetlyrik.

Deux biographies :           
Ines Geipel : Dann fiel auf einmal der Himmel. (Et puis, soudain, le ciel se renversa) Inge Müller Die Biographie. Rowohlt Taschenbuch Verlag. 2004 Copyright de l’édition du Henschel Verlag de 2002

Sonja  Hilzinger : Das Leben fängt heute an (La vie commence aujourd’hui). Inge Müller BiographieAufbau Verlag. 2005.


Bernard Umbrecht, éditeur du blog Le SauteRhin
dédié à la culture des pays de langue allemande
Poesibao remercie vivement Bernard Umbrecht pour ce dossier.