Gérard Titus-Carmel, “Zelliges”, lu par Michaël Bishop


Michaël Bishop explore ici pour les lecteurs de Poesibao cette grande suite de haïkus du peintre et écrivain Gérard Titus-Carmel.


 

Gérard Titus-Carmel, Zelliges, Fata Morgana, 2024, 72 p., 16€


Cent quatre-vingt-douze haïkus respectant la métrique traditionnelle et orchestrés en quatre suites de quarante-huit poèmes, voici un recueil mimant la structure d’une mosaïque formée de petites tuiles ou pierres délicatement ciselées, polies et variablement colorées. Bref, un livre fait pour l’artiste-poète qu’est Gérard Titus-Carmel. Un recueil qui, dans son apparemment simple complexité, la multiplicité de ses petits plis, s’offre aussi comme le site idéal où compacter, sériellement, quelque chose de l’infini qui tournoie et tourbillonne dans la conscience d’un homme qui va d’ici quelques mois célébrer sa quatre-vingt-deuxième année. La mort cherche à dominer, la perte, la constante mouvance de tout ce qui est, le sentiment inéradicable d’une absence. Mais, malgré ce sentiment, la fascination fatale des choses qui sont, comprises comme prises dans cette implacable dérive temporelle, visiblement ou invisiblement mortelle : mouche, oiseau, fleur, nuage, ciel, arbre, écureuil, souris. La liste est longue. Partout, pourtant, au cœur même d’un être-là, -avec, -parmi, insiste et presse une solitude, une dépossession, une non-coïncidence, cette mélancolie qui traque et inquiète toute l’œuvre de Titus-Carmel, écrite ou, plus implicitement, peinte, dessinée. Lieu et ‘non-lieu’ toujours dans une lutte précairement équilibrée, menaçante et apeurante.

Et pourtant, au-delà, ou plutôt, peut-être, au sein de cette scène subtilement confessionnelle, s’affirme le faire poétique, le poïein, ces gestes, innombrables, quelque part transcendants, qui inscrivent, transforment et blasonnent ‘les corps en [ce que Titus-Carmel, dans son essai sur la peinture d’Eugène Leroy, a appelé] objets de lumière’, cette beauté, cet improbable ‘huitième pli’, cette contre-force, cette étance arrachée aux mâchoires mêmes de ce que Bataille et Blanchot ont nommé ‘l’impossible’. Élégance et mathématiques des formes, donc, et le fin petit saut disjoignant-réassociatif au sein du haïku, étreinte aussi du défi, ici, d’un infini énigmatique, troublant, attristant, condensé en ce peu de mots offrant, par le biais d’une persistance mosaïquée, une espèce d’infini autre, ontologiquement distinct, lumineux, infini implicite d’art, de poésie. Et, ne l’oublions pas, cette beauté et cet art jamais vraiment ‘situables’ dans un mot ou l’autre, un vers ou l’autre, mais, comme Titus-Carmel semble le suggérer dans l’essai sur l’œuvre d’Eugène Leroy mais aussi dans La géométrie du monde où il s’inspire parenthétiquement mais crucialement de Pascal (le caractère fragmenté-mosaïqué de ses Pensées), surgissant, se déployant, sensible en vertu d’un sens, d’une valeur et d’une beauté s’avérant distribués sur l’entière surface d’un recueil, d’une peinture, d’une architecture. Le long poème qu’est Zelliges déplie ainsi sans cesse et simultanément perte et anxiété, caresse et transmutation, sentiment d’exil et sentiment de cette présence précairement saisie qui établit, crée, invente, d’un vers à l’autre, un lieu d’altérité ontique, fragile, éphémère, plus manifestement équivoque à certains égards que le lieu pictural, mais inlassablement réinstallé. Réponse d’une plénitude vibratoire à jamais tremblante, mais là, au cœur d’un poïein affirmant cette ‘nécessité’ et son ‘évidence’, porteuses d’altérité, que réclame l’art carmélien. Les quatre suites du recueil semblent certifier la perspective selon laquelle s’accomplit, comme disait Roger Munier, le ‘miracle’ de ce transvasement poïétique du ruineux en lumière : la patience de l’attente; l’intensité de l’examen de soi et de ses rapports à ce qui est; l’urgence et la délicatesse du rêve; la persévérance de son acte dans le lieu/‘non-lieu’ de ce que Titus-Carmel nomme, dans Sur la Suite Grünewald, ‘l’expédition’, ce franchissement que performe la catabase-anabase de tout grand art.

Michaël Bishop

Extraits de Zelliges :

157
Je pense soudain
     aux Énervés de Jumièges
          mon esprit dérive

158
Quant à la seconde –
     un début et une fin
          la perlent au centre

159
Mourir tout entier*–
     qu’aucun nom ne me rappelle
          que je fus passant

160
Le vent échevelle
     les grands tilleuls mais moi
          pas le moindre souffle

* Jean Racine