Mazrim Ohrti parcourt pour nos lecteurs le riche sommaire de la revue annuelle éditée par Nathalie Riera, Les Carnets d’Eucharis

Dernier opus de la magnifique revue de Nathalie Riera. Avec ses rubriques habituelles. Les régions qu’elle nous invite à explorer garantissent un dépaysement par des « itinéraires nomades de l’écriture ». Il y a matière à repousser « les frontières du connu pour s’aventurer dans l’inconnu », à s’expatrier autant qu’à creuser, géologie et géographie n’étant pas exclusives l’une de l’autre.
Si Nathalie Riera continue sa route avec ses fidèles du comité de rédaction, son implication reste très active dans nombre de dossiers et rubriques. Citons entre autres « un rendez-vous avec les oiseaux » qu’elle nous fixe dans « À Claire-Voix » sur le livre de Marielle Macé « une pluie d’oiseaux ». Celui-ci propose « de nouvelles manières de parler de la nature à l’heure des extinctions ». L’histoire nous prouve que la littérature a toujours été un relais nécessaire pour redéfinir les enjeux de société cruciaux, les analyser au mieux, que sa valeur suscite une conscientisation plus profonde que via les routes médiatico-politiques ba(na)lisées. Ainsi Marielle Macé met en perspective une écopoétique en tant que pédagogie. Et Nathalie Riera de nous rappeler que « la littérature peut-être un territoire de résistance (…) à l’oubli (…) à l’endurcissement » mais aussi bien une « réflexion sur nos responsabilités en tant qu’êtres parlants au sein du vivant », qu’une éthique de plus de 2000 ans a encore bien du mal à ordonner vers une praxis.
Par quelles autres voies que les leurs, suivre les auteur(e)s qui ont marqué leur temps de leur empreinte ? Que retenir, sinon que les écrits d’un esprit nomade augmentent leur liberté indissociable de l’errance, du voyage, par une fidélité rendue à soi-même. Que l’absence du lieu de nos origines renforce parfois notre présence au monde. L’ailleurs où a lieu « la meilleure connaissance de Soi, par la connaissance de l’Autre et du Monde » chez Ella Maillart, ce « goût du franchissement des frontières », comme le dit Angèle Paoli à propos de Magris, n’ont rien à voir avec ce qu’est le tourisme (par son approche consumériste). Faut-il une revue de poésie pour exhumer et renflammer ces émigré(e)s de l’intérieur avant tout, parmi lesquel(le)s également Charles-Albert Cingria ou Peter Handke ? Oui, sans doute. Didier Henry, Nicolas Boldych et Nathalie Riera, ont chacun(e) leur manière de remettre en ordre des détails de leurs expériences pérégrines entre histoire personnelle et littérature. Qui par reconstruction poétique, qui en peignant avec les éléments (on pense à Giono), et qui encore par besoin de se resituer en abstrayant une mémoire de ses lieux aux prises avec l’histoire et ses drames.
Ce numéro s’ouvre et se referme par des poèmes. Jeunes auteur(e)s et moins jeunes y figurent, de Iren Mihaylova à Antoine Maine pour les francophones. Le Labo des langues offre de la poésie allemande, australienne et italienne (dont deux poétesses sont traduites par un collectif de huit étudiantes de l’Université de Lyon 2 sous la houlette de leur prof).
Gérard Netter, Miklos Bokor sont mis à l’honneur, respectivement par Martine Konorski et Gilles Jallet. Des esprits que la vie a poussés dans les sphères de la poésie et de la peinture (cf reproductions de Miklos Bokor reléguant sa problématique à un « message d’amour intemporel » mystique en peinture sur les murs de l’église désaffectée de Maraden).
On notera enfin, une présentation de deux figures incontournables des Arts visuels et sonores. Rey Eisen d’une part (musicien hors pair) offrant à la revue ses clichés « sur la trace des oiseaux », en synesthète professionnel donc, puisque travaillant avec des plasticiens, des comédiens et des vidéastes. Nombre de ses vidéos sont visibles via internet, où il apparaît que son expérience se nourrit au feu inextinguible de ses expérimentations. D’autre part, Jean-Paul Fargier, écrivain, réalisateur, cinéaste, critique d’art et de cinéma… enseignant à Paris VIII, de 1970 à 2011, ayant réalisé une centaine de documentaires pour la télévision, travaillé avec Michel Piccoli, Derrida, Sollers, Godard et d’autres personnalités moins connues du grand public assimilées au courant d’avant-garde. Qui sait si Victor Hugo n’eût pas été de ses complices pour l’occasion en étant de ses contemporains ? J-P Fargier expose sa conception du « film-moins », lorsque « la vidéo jouit en échappant à l’orbe des Muses ». Une approche qui demande au public un minimum de pénétration à la lecture de cet entretien mené avec expertise par Richard Skryzak (membre du comité de rédaction de la revue), en « quête d’une économie esthétique du « Presque-rien » (…) qui (lui) est chère et qui imprègne toute (s)a création ». Et où l’on apprend comment des impressions, des perceptions forment des ponts pour se rejoindre lorsqu’on appartient à un cercle plutôt confidentiel comme les arts de l’image.
Comme toujours, on admettra combien la revue est généreuse dans sa façon de dispenser sa poésie (au sens créatif du terme) par tous les chemins possibles. Comment nos instances morales et affectives appréhendent des disciplines s’interpénétrant, amendant toujours un peu plus notre champ (perma)culturel. Non pas pour briller dans un dîner en ville mais bien pour faire briller le monde.
Mazrim Ohrti
SUR LES ROUTES DU MONDE Vol. IV, site de l’éditeur
Tissé de récits et de réflexions, ce 4ème volume de la série « Sur les routes du monde » nous invite à suivre les traces de ceux et celles qui ont repoussé les frontières du connu pour s’aventurer dans l’inconnu. Il s’ouvre avec 8 poètes qui se distinguent par leur singularité. Dans PAR MONTS ET PAR VAUX le voyage littéraire se poursuit avec 3 figures majeures : Charles-Albert Cingria, écrivain nomade à la prose poétique, Claudio Magris, auteur d’une fresque sur le Danube et la Mitteleuropa, et Ella Maillart, exploratrice intrépide immortalisée par deux contributions. Suivent Didier Henry, qui nous entraîne dans une flânerie parisienne aux résonances multiples, quand Laurent Margantin explore les carnets de Peter Handke et Nicolas Boldych nous invite à son fabuleux « Théâtre de Savoie », chacun faisant de l’espace littéraire un véritable lieu de métamorphoses et d’échappées sensibles. À CLAIRE-VOIX met en dialogue poésie, musique et peinture, avec Gérard Netter et Martine Konorski. Puis, « Un rendez-vous avec les oiseaux » de Nathalie Riera d’après un essai de Marielle Macé, qui interroge notre rapport aux oiseaux et à la nature face aux bouleversements écologiques. Rendez-vous suivi d’un cahier visuel « Sur la trace des oiseaux » sous forme de captures d’images vidéo signées Rey Eisen. Dans CLAIRVISION, Richard Skryzak et Jean-Paul Fargier échangent sur l’art vidéo et la transmission esthétique. Suit une rencontre, durant l’été 1986, entre l’écrivain Gilles Jallet et le peintre Miklos Bokor, tous deux unis par une profonde résonance artistique et humaine. Et enfin, le traditionnel LABO DES LANGUES.qui célèbre la traduction poétique, en donnant voix à des auteurs contemporains d’horizons variés (Anne Seidel, Daniela Attanasio, Judith Bishop, Maria Venuto, Lucilla Trapazzo).