Christian Travaux a écrit ici pour nous, dans l’ombre du deuil, ce bel hommage au livre de Bertrand Degott, ‘Correspondances’

à D., mon frère jumeau,
in memoriam
Voudrait-on écouter pépier les mésanges, sentir l’automne passer sa main sur les fruits restés sur les branches, crisser la neige, ou respirer le chèvrefeuille ? Il faudrait lire Correspondances, le livre de Bertrand Degott. Tout y vibre, y bruit, y bourdonne. Je lis ces pages. Un merle appelle. La coronille des jardins, le lilas, et le chèvrefeuille fleurissent. Le melon mûrit. La rivière écoule ses eaux dans le lit étroit de ses berges. La vie scintille. Et le jour montre son visage, avant que la nuit n’apparaisse. Et, pourtant, la forme, classique en apparence, pourrait faire croire à quelque chose d’un peu contraint, d’un peu figé. Il n’en est rien. Du soleil passe parmi ces lignes. De la lumière d’arrière-automne, comme un vent, un air frais qui souffle, un peu de pluie. On se promène avec Degott, comme lui se promène à travers des chemins creux, des prés, des ruines. Et c’est un bonheur de le suivre.
4 sections. 80 poèmes, ou presque. Des formes codifiées, le plus souvent : tercets, quatrains, quintils, sizains, et même septains, ce qui est rare. Huitains, dans les ballades, avec envoi. Vers de 6, 8, 10, 12 syllabes. Quant aux rimes, elles sont complexes (même si, parfois, il n’y en a pas), les vers courts rimant, par moments, avec les vers longs (p. 10, 83, 95), ou les rimes se reprenant d’une strophe l’autre (p. 41, 101), le vers 2 formant rime avec les vers 1, 3, 4 de l’autre strophe (p. 28). Les rimes peuvent aussi être rares (p. 44, 49), ou identiques dans tout le poème (p. 33, 37, 44, 60-61). Mais c’est d’un art si consommé, si parfaitement maîtrisé, qu’au lieu de sentir l’artifice, tout glisse, tout est fluide, et s’oublie dans le temps même de la lecture. Le chant monte, la voix s’élève pour dire la nature, la vieillesse, le temps qui passe, et la précaire existence de chaque chose, l’amour, l’absence, la vie qui tremble et hésite, comme un brin d’herbe, sous son faix d’ombre et de rosée, et la poésie elle-même.
Si quelques endroits sont cités (Allier, Paris, Champagne, Doubs), c’est la nature dans son entier, où circule le piéton-poète. La nature vue comme un jardin, où passent hirondelles (p. 23) et mésanges (p. 39, 102, 111), martinets (p. 23), merles (p. 19, 20) et papillons (p. 30, 104). Des fleurs de toutes sortes y paraissent, dont le poète sème les noms comme un sésame, ou comme une eau vivifiante, parmi les pages. Et ce sont lilas (p. 17, 18) et jonquilles (p. 39), rosier (p. 22), chèvrefeuille (p. 18, 105), clématite (p. 17, 48), aubépine (p. 18), avoine fourragère (p. 33), et dents-de-lion (p. 17), ou coronille (p. 18) , qui ne sont pas seulement nommées, mais senties, humées, respirées, au cours de promenades régulières, et éprouvées dans leur présence, leur bonheur d’être, au point que leurs feuilles, que leurs fleurs, se mêlent à l’âme, à l’écriture, s’entremêlent et se nouent aux phrases (p. 40), et font d’un poème un bouquet (p. 18), comme du poète la fleur d’un vase (p. 62).
Et les arbres ne sont pas de reste : noisetiers (p. 19, 23), chênes (p. 63), peupliers (p. 22). Certes, présenter les choses ainsi risquerait de faire lire ce livre comme un herbier. Ce n’est pas cela. Degott fait des lieux qu’il évoque le lieu même de son existence, mais aussi de notre existence, le paysage de notre vie. Pas d’image, de tableau figé, mais une attention au réel permanente, aux graines qui volent (p. 16), au mouvement de la rivière (p. 10), à l’heure (p. 39), à l’air, à l’aube légère (p. 33). Nous marchons (marchons avec lui) dans cette nature où tout respire, tout chante, et crisse, appelle, et bruit. Et notre marche nous mène, ainsi, à nous approcher de la fin, comme on longe un temps la rivière, en avril. Puis, c’est l’aube d’été. Mais les feuilles des arbres se fanent, l’arrière-automne est déjà là, et la neige vient à paraître. L’eau est gelée. Des gouttes de pluie tombent encore des branches laissées dénudées. Puis, c’est la nuit. Ce sera la nuit. Ainsi, est-ce la vie qui se dit, ici, dans son cours, dans son lit, dans toute sa précarité, et l’éclat d’un temps d’existence. Un temps seulement. Ensuite, il faudra disparaître, car partout notre ombre nous suit, écrit Degott (p. 46). Partout, la nuit, même en plein jour.
Alors, c’est le jour qu’il nous faut accueillir avant qu’il nous cueille, comme le dit magnifiquement Bertrand Degott (p. 18). Se lever tôt (p. 20). Vivre le matin comme une fête (p. 19). S’asseoir à l’ombre, en compagnie d’un noisetier (p. 23). Ne rien faire d’autre. Aspirer à plus de lumière (p. 41). Écouter le merle qui chante, et si longtemps qu’en l’écoutant on retarde un peu l’échéance (p. 20). Et sentir l’aube, la pluie, le vent, la douceur même d’être vivant, et l’air du soir. C’est aussi l’amour que l’on doit cultiver, souligne Degott, dans cette entreprise du vivre, comme une plante rare, comme une offrande. L’amour, dont la section « Mémoires postés d’un amour de loin », offre les poèmes les plus beaux, peut-être, du recueil. Degott dit l’amour, le désir, s’adressant à sa bien-aimée, comme il dit l’absence (p. 53), la vieillesse (p. 64), et le quotidien, la lessive (p. 75), les chaussettes que l’on range avec les culottes (p. 75), un bain qui laisse voir ce que cachent les plis du corps (p. 58). Et la tendresse qui fait l’un l’autre aller l’amble, être l’un pour l’autre soleil et lune, veille et sommeil (id.), tressés ensemble.
La poésie aide à cela, à dire l’amour, à dire la vie qui s’écoule, fragile et belle, dans les eaux étroites de son cours. Ce n’est pas, dès lors, étonnant que Degott intègre, souvent, à ses poèmes un commentaire sur son travail de poésie. Il n’est pas dupe. Il n’y a, ici, que des mots, que quelques vers. Et le poète a beau pépier, comme il l’écrit (p. 10), il ne peut rien contre le vent, contre le froid. Et, pourtant, il chante quand même, car, s’il écrit, comme il le dit, c’est qu’un simple frottement d’aile a mis en chantier un poème (p. 111). S’il parle, c’est pour faire une toile à la façon d’une araignée, qui tisse et bave (p. 108). S’il compose un texte, c’est – dit-il – pour avoir l’innocence des fleurs, avec leur volonté de vivre et leurs couleurs presque irréelles (p. 107). Et, s’il chante, c’est tout aussi bien pour semer de petits cailloux au long de jours que pour mettre un peu de lumière dans les mots, au sein des phrases (p. 53).
Tout est dit dans ces citations de ce que peut être la poésie. À la fois, présence vivante du monde dans le sein d’un livre, et évidence du réel. À la fois, volonté de vivre ou recherche de la lumière, et connaissance qu’on doit mourir. À la fois, ombre et plein soleil. Chant et déchant. La poésie sert à cela, à savoir que l’on est sur terre, un court instant, un temps seulement, mais qu’ensuite il faudra partir. Et la poésie laisse, ainsi, un signe de nous aussi frêle qu’un battement d’aile, aussi discret qu’un caillou laissé sur la route, et qu’on ne remarque qu’à peine, en promenade. Mais la poésie laisse, surtout, entrevoir de la lumière, là où il n’y aurait que de l’ombre, et du vent froid.
« Tu as pris une lampe et tu ouvres la porte,
Que faire d’une lampe, il pleut, le jour se lève. »
J’ai longtemps admiré ces deux vers d’Yves Bonnefoy, tirés de Douve, sans comprendre pourquoi. Qu’ils se suffisaient, à eux seuls, peut-être. Qu’ils disaient aussi l’inutile des choses humaines, face au réel, face au monde que nous côtoyons tous les jours. Et la force, en pleine figure, de cette pluie pour signifier la très grande réalité dont nous percevons tous des traces, des signaux, sans savoir qu’elle parle, quand, par moments, nous élevons nos yeux aveugles vers le ciel noir. Et j’aime, chez Bertrand Degott, de pouvoir retrouver ainsi, dans ce recueil, la même évidence du monde, et des choses, et de la nature. L’évidence simple du matin, quand le merle vient saluer l’aube, ou l’évidence du cri des fleurs quand elles font entendre leur vie par leur couleur et leur odeur. Ce pour quoi nous sommes là, sur terre, avec les fleurs, avec les arbres, avec les oiseaux, et les êtres que l’on aime, que l’on a aimés.
Et qui vont, un jour, disparaître, comme nous tous.
Christian Travaux
Bertrand Degott, Correspondances, Tarabuste éditeur, 128 pages, 14€