Ce livre semble clore un cycle sans fermer quelque chose, bien au contraire ! Plongée vers le haut et l’ange-enfant.

Paul Klee, Garçon élu [Auserwählter Knabe], 1918, encre et aquarelle sur lin apprêté avec de la craie, découpé et recombiné, 18,5 x 12 cm.
Stabat infans
à Jean-Luc Nancy
Ainsi va, mon génie ! entre nu
Dans la vie, et n’aie crainte de rien !
Hölderlin, Timidité
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alors un s’avance
rien avant
un debout sur l’image et rien
dessous pour le tenir et tout
ainsi qui nous revient
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regarde dit l’enfant aux yeux clos
qui vient devant moi ici au bord
nu de l’image : c’est là le monde
pour nous la vie avec les visages
des vivants il dit et les morts sans
visage après où ressembler
il pleure on pleure avec lui
regarde c’est là que ça commence et
finit ce que nous appelons nous.
Avant les dieux.
Avant le petit et le grand moi
et la déploration des dieux.
Avec ces larmes dans nous qui re/
viennent qui sont comme l’écho
vide des ciels & eaux mêlés avant
et ton visage en allé
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regarde. Il me montre
en bas – l’ab/
schied à même l’image
arrachée d’elle-même coupée
en deux comme si c’était là
de nouveau face à lui l’autre
bord du temps comme si tout
retournait à rien chaque fois
avec les larmes et que tout
de nouveau était à créer
……………………
je crée pour ne pas pleurer
écrit paul klee à lily en 1905
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recommencer. Par-delà les larmes
ne pas cesser d’écrire : de s’adresser
dit philippe lacoue-labarthe
quelque chose comme des lettres
d’amour
ne pas aimer mieux mourir
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rien avant – noir au-dessus des fonds
dit le livre pour le vide d’avant
dieu & son nous sauvé du noir-
sans-fond-sans-fin à la fin
personne à pleurer
l’adieu est au commencement.
Il faut partir de là
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repasser par le commencement.
Chaque fois. Pour chaque trait chaque
ligne lettre touche qui veut aller d’un
vers un autre il faut franchir l’a/
bîme de nouveau passer par l’angst
dans le noir et les larmes pour rien
qui sont au commencement
l’épouvante primitive dit t. s. eliot
rappelle-toi
ô noir noir noir. Tous s’en vont dans le noir,
dans les vides espaces interstellaires, dans le vide
au-dedans du vide
(…)
et nous entrons tous avec eux dans le silence
………………………
nulle part où retourner.
C’est pour ça qu’il ne faut pas cesser
de créer quelque chose comme un
nous de laisser la chose sans nom
sans figure dans nous revenir
depuis l’autre bord du temps
naître mourir dans le même
souffle deux fois coupé nous
intimant de sans cesse relancer
l’appel c’est ça qui nous fait
nous / peuple / poème
=
tenir ensemble debout
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toutes les formes sur l’image le jeu
humain et pas des corps à naître et rien
dessous que le ciel d’avant vide déjà
gisant dehors et tout ainsi sans
fin qui recommence. Le partage
des souffles et l’illimité
du désir la détresse la peur
animale de mourir
et la haine des mortels et-
cetera les tueries
et les larmes pour le deuil
et celles pour la joie d’aller
nu dans l’ouvert.
C’est là seulement que nous arrive
quelquefois la chose plus grande
que nous dite amour.
Où ne sont plus les dieux.
Où c’est l’infinie ouverture du monde
seulement qui fait éclore tous les corps
du ciel et de la terre ainsi un par un
offert à chaque autre avec lui
qui passe et c’est tout le divin
chaque fois qu’il y a
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chaque fois unique le visage
dénudé du même intime
infini ainsi qui nous fait
face un temps et défait
chaque fois le même
quelqu’un sans figure
avant qui nous attend
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regarde dit le génie peint par klee
en garçon élu : ceci est nous
partant il dit et passant d’une
forme à l’autre et les tenant
ensemble ainsi cette figure
incréée jusque-là élue
par personne rien au-delà
des larmes que l’imprésentable
chose infans dans nous qui
revient devant chaque autre
appeler : cela seul nous fait
nous chaque fois le temps
de nous apparaître/dis-
paraître –
aller avec tout dans la vie
=
l’éternité nue de la survie
Gérard Haller, Stabat infans, L’atelier contemporain, 2026, 115 p., 20€
Lire la note de Daniel Payot à propos de ce livre