Les éditions Nous nous ont donné leur accord pour reprendre ici ces mots de Michèle Coehn-Halimi parus sur leur site.
Jean-Pierre Faye est mort le jeudi 26 mars 2026. L’anniversaire de ses cent ans en juillet dernier m’avait à la fois inquiétée – le compte/conte du temps qui l’avait tant occupé revenait sur lui comme un décompte, le temps lui était compté – et étrangement persuadée de son immortalité : il devait rester présent, nous avions besoin de lui, nous l’aimions. Et brusquement il n’est plus là. Brutale rupture de tout l’équilibre. Manque terrible.
Il nous appartient plus que jamais de rappeler tout ce dont sa disparition nous prive, et de ressaisir depuis cette privation, ex negativo, ce que son compte/conte de l’Histoire nous a appris. Jean-Pierre Faye a été poète, romancier, philosophe, sociologue, historien, dramaturge. Avec lui, les frontières disciplinaires ont traversé de l’intérieur ce qu’elles étaient censées délimiter pour livrer passage à une unique narration – un « récit hunique ». Il a travaillé à rendre lisible l’interaction entre ce dont le dire rend compte, quand il rapporte les événements, et ce que ce compte rendu produit comme effets incommensurables au dit. Le dire qui rapporte les faits s’est ainsi trouvé lui-même rapporté à l’effectivité de son pouvoir et mesuré au retard constitutif qu’a son pouvoir de rendre ses énoncés « acceptables ». Car le passage du dire au pouvoir dire, c’est-à-dire au fait de rendre le dit « acceptable » (au sens linguistique du terme), est toujours en retard sur lui-même. La narration a ainsi réfléchi l’amplitude de son pouvoir. Voilà pourquoi Jean-Pierre Faye a emprunté à Khlebnikov l’idée de poème-miroir et le vocable « surnarration ». La narration parle d’elle-même en parlant d’événements et ne parle d’événements qu’en parlant d’elle-même. Elle narre sa puissance, elle narre sa raison et sa déraison, elle narre sa folie (Narr/heit en allemand), elle narre « quelque chose qui n’est pas raconté, qui n’est pas racontable, qui n’est pas récité ». Retenons bien ces termes : le surnarrateur Jean-Pierre Faye a visé un mode du dire qui donne à voir le mouvement même du dire, il a atteint la surface d’écoute de la langue – la prosodie de l’Histoire.
Michèle Cohen-Halimi
Quelques livres de Jean-Pierre Faye :
Couleurs pliées, Gallimard, 1965
Le récit hunique, Seuil, 1967
Langages totalitaires, Hermann, 1972
Commencement d’une figure en mouvement, Stock, 1980
Qu’est-ce que la philosophie ?, Armand Colin, 1997
Le Corps miroir, Nous, 2020