Ce qui était au-dessus est maintenant en dessous. Un ange, un enfant muet devant la séparation essentielle : livre splendide.

En 1918, Paul Klee fit le dessin d’un enfant, bras écartés et mains ouvertes ; autour de lui, des formes architecturales, schématiquement esquissées et dépeuplées, s’élevaient jusqu’au ciel ; deux oiseaux y étaient figurés, dont l’un semblait descendre en piqué depuis d’invisibles altitudes.
Puis l’artiste déchira le dessin, un peu au-dessus de la tête de l’enfant. La partie initialement supérieure, il la colla en bas de la feuille. Le haut devint le bas. Sous les pieds de l’enfant, il laissa un espace vide, comme une faille ouverte entre lui et le ciel ainsi relégué.
L’enfant se tient maintenant au bord d’un gouffre, témoin d’un renversement radical de l’ordre du monde. Ses yeux sont fermés, des larmes coulent sur ses joues.
Le dessin est intitulé Garçon élu (Auserwählter Knabe), et l’on devine sans peine que, comme pour le peuple pareillement qualifié, l’élection n’est pas pour lui un privilège, une ascension hiérarchique, mais plutôt la prescription d’une épreuve singulière, l’injonction de traverser des temps et des espaces dont la configuration échappe à toute prescience, à toute préalable certitude, à toute maîtrise assurée.
Station au plus près de la déchirure, maintien muet (in-fans), démuni, douloureux mais résolu et stable : pour Gérard Haller, qui en offre l’intuition à Jean-Luc Nancy, à sa vie, à son écriture, à sa parole s’adressant à nous depuis la distance de sa disparition, ce sont là peut-être les lieux et les envois spécifiques de la pensée, de la poésie, de l’expérience humaine.
Ces envois sont d’abord réception, recueil : avant toute parole, tout geste, toute prise, se tenir là (stare), c’est être affecté par ce qui vient, proche et pourtant insaisissable. Et viennent d’abord des absences : le ciel et ses oiseaux ne sont plus à leur place, ce qui planait au-dessus de nos têtes est maintenant enfoui sous terre, tous les absolus sont en ruine, Dieu est mort et avec lui toutes les figures de transcendance.
Plus rien ne transfigure désormais l’effondrement, la dislocation, la mort. Nous sommes indigents, nus. Mais, suggère aussitôt Gérard Haller, notre dénuement n’est pas sans dessein. Nus, nous allons : nous allons « dans l’ouvert » – et « tout / l’ouvert qu’il y a c’est de là / mes amis qu’il ne faut pas / cesser de repartir ».
Car une fois toute assurance, toute évidence, toute consolation abolies ou reconnues illusoires, demeurent, animant l’ouvert, la vie en marche et avec elle l’élan d’un « franchir quand même », la possibilité active d’exhumer des traces enfouies et de lire en elles des sollicitations, des adresses. Le livre de Gérard Haller n’est pas un texte de désespoir, il est une invitation à chercher, dans le rien lui-même et depuis les dénuements les plus inexorables, ce qui esquisse des traversées, inaugure des passages, dessine des formes de survivance d’autant plus lumineuses qu’elles émergent de la nuit la plus opaque.
Dans l’ouvert, les envois sont des appels. Tout l’enjeu est de « laisser remonter / l’appel ». Car « l’appel c’est ça qui nous fait / nous / peuple / poème / = / tenir ensemble debout ».
On voit là que ce tenir-ensemble-debout, ce stare collectif au bord de la déchirure n’est pas d’abord conçu comme le résultat d’une décision, d’une volonté, mais comme l’effet de l’appel lui-même, avant tout projet ou processus constructif. Le nous, le peuple, le poème ne sont pas les objets d’une intention, ils ne sont pas à venir comme des finalités différées mais promises. Nulle téléologie, nulle eschatologie dans ces pages, mais plutôt l’attestation d’un déjà-là présent bien qu’enseveli dans les ruines des évidences.
Entendre l’appel, c’est le partager, c’est savoir que le don de sa réception n’appartient à personne exclusivement, qu’il est commun, qu’il est la communauté même. Aucun visage, aucune voix parmi les nous n’est une monade, aucun peuple n’est une substance parachevée : aucun, aucune n’est là originellement, définitivement, perpétuellement identique à soi, puisque chacun, chacune, est redevable d’un appel qui le ou la précède, le ou la constitue, lui offre d’être et de vivre en commun.
L’appel vient de loin, du séparé, il traverse les déchirures, les abîmes, le vide, la « distance infranchissable / et fragile, porteuse d’elle-même et de rien de plus / mais porteuse, oui, porte ouverte à nous entre / tenir ». L’appel nous dit que nous sommes désormais sans racines, sans fondation, sans roc d’origine, sans figure pleine, accomplie, que « nous ne savons rien encore / du nous qui arrive », que le peuple ne cesse de manquer. Mais il nous dit aussi que nous existons par la résolution de ne pas renoncer au commun sans figure, au nous césuré, au peuple qui manque.
Et il nous dit encore que « c’est ça tout l’art : ce faire / apparaître le nous d’origine / chaque fois qui nous revient. / Qui nous attend. / Nous redonne à nous ». Ainsi « poème » forme-t-il avec « nous » et « peuple » une indissociable constellation. Car entendre et faire entendre l’appel du commun, c’est aussi, pour l’exprimer, créer des formes partagées, témoignages de ruptures et d’adresses simultanées, expériences conjointes de la déchirure et de l’être-debout. Loin de tout comblement emphatique et dénégateur, l’appel sollicite une écriture qui ne se connaît pas encore elle-même, qui boite, s’interrompt, se perd, se scinde, se tisse en entrelaçant langues et références, une écriture qui ce faisant dit quelque chose de l’expérience à laquelle sont conviés les humains quand ils sont confrontés à la catastrophe, à la disparition, au vide qui brise leur respiration et suspend leur parole.
L’infans, le Garçon élu de Paul Klee vit cette douloureuse expérience. Il découvre que « le plus difficile » est de « faire venir un / autre dans la nuit à qui dire tu / et viens ! ». Mais il comprend que cette douleur et cette difficulté abritent la vitale nécessité de « dire tu et viens ! », qu’elles contiennent le « simple / désir d’aller vers / toi vers tout d’embrasser le monde tout / entier ». Dans l’abyssale distance de la séparation et de la mort, il perçoit le souffle des appels, envois, adresses, dans lequel se dit la vie qui vient, et qui passe.
Gérard Haller donne la parole à l’infans sans travestir son mutisme et ses pleurs ; il rend sensibles sa souffrance et son extrême dénuement sans le condamner à quelque silence extatique. Cette tension est magnifique.
Daniel Payot
Gérard Haller, Stabat infans, L’Atelier contemporain, 2026, 112 pages, 20 €
nulle part où retourner.
C’est pour ça qu’il ne faut pas cesser
de créer quelque chose comme un
nous de laisser la chose sans nom
sans figure dans nous revenir
depuis l’autre bord du temps
naître mourir dans le même
souffle deux fois coupé nous
intimant de sans cesse relancer
l’appel c’est ça qui nous fait
nous / peuple / poème
=
tenir ensemble debout
(p. 25-26)
et peut-être que c’est tout l’art
à la fin qui reste pour nous les sans/
dieu : ce simple tour chaque fois
au-dessus du vide
merveilleusement qui nous re/
donne vie nous fait passer
du deuil au désir ailé d’aller
avec tout dans la vie avec
mort avec tous les vivants
et morts déjà être le comme-
divin quand même divinement
ouvert
(p. 31)
cette déchirure
depuis la nuit des temps qui
tout ensemble ouvre
le temps lui-même le dédouble
déplie déploie etc. et nous dé-
nue de dieu nous confie tout
l’ouvert qu’il y a c’est de là
mes amis qu’il faut ne pas
cesser de repartir
(p. 33)
ni fond ni surface
rien avant
déchirure et soudain tout l’ex/
ister du monde devant nous
qui s’ouvre s’ouvre nous fait
face le temps d’aller d’un vers
l’autre et tous ensemble pourquoi
pas d’une extrémité à l’autre
du ciel et c’est nous
(p. 41)
mais la force mes amis le désir de faire
arriver encore un peuple qui n’existe pas
encore – qui nous le donnera sinon toi je
veux dire la di/
stance infranchissable elle-même chaque
fois que chaque autre me pré/
sente pour peu que je m’aban/
donne à son extrême proximité
(p. 46)
l’ange du terrible à chaque renverse
du souffle. Laisse-le
t’abandonner au pas-d’ange
regarde dit le garçon sans ailes ici
debout au-dessus de la déchirure
d’avant : c’est là depuis toujours
que ça souffle et vient ensemble
de loin tous les corps l’un à part
l’autre et les souffles finis/infinis
dedans/dehors etc. essoufflement
compris
il pleure on pleure avec lui
c’est de là qu’il faut laisser remonter
l’appel
(p. 58)
ô – et quel nous encore qui ne saurait pas pleurer ?
quel peuple quel poème qui ne serait pas lui-même un aller/
nu-avec-tous-les-nus ?
quel o même passerait la gorge si ne manquait
toujours déjà un tu
(p. 77)
c’est le plus difficile
schwer: le plus lourd à porter
pour nous les nés après la mort sans
fin du dieu et de ses anges trans/
parents qui nous faisaient passer
d’un royaume à l’autre comme ça
l’air de rien comme si c’était la mort elle/
même à la fin qu’on pouvait réduire
à rien trans/
figurer pour de vrai
(p. 94)
c’est ça le si difficile à simplement
regarder : qu’il n’y a rien avant/
après le passage continu et pas
des formes vivantes mourantes
que nous sommes nous les non/
créés les pas-finis
(p. 96)