Garous Abdolmalekian, “J’écris blessure” et Roja Chamankar, “Dans ma chevelure”, extraits


Alain Lance a proposé à “Poesibao” ce choix d’extraits de livres de deux poètes iraniens publiés aux éditions Bruno Doucey


 

Garous Abdolmalekian, J’écris blessure, traduit par Farideh Rava, Éditions Bruno Doucey, 2023 144 p., 16€

Roja Chamankar, Dans ma chevelure, traduit par Farideh Rava, Éditions Bruno Doucey, 2023, 144 p., 16€



Grâce au travail de la traductrice Farideh Rava, les éditions Bruno Doucey viennent de publier deux nouveau livres de Garous Abdolmalekian et Roja Chamankar. C’est à la même traductrice que l’on devait aussi le choix de poèmes Le temps versatile de Mohammad-Ali Sépânlou paru en 2004 aux éditions L’inventaire, qui valut à Sépânlou le prix Max Jacob de poésie étrangère.
Après Nos poings sous la table (2012) voici donc J’écris blessure de Garous Abdolmalekian et après Je ressemble à une chambre noire (2015), voici Dans ma chevelure, de Roja Chamankar. Ces livres sont en édition bilingue, persan et français. 2023


Garous Abdolmalekian

6
Nous
Nous errons dans les rues
Nous errons dans les ambassades
Nous errons sur les frontières

Nous flottons
Comme des débris de bois
Sur les mers
Nous ne pouvons même pas nous noyer

*

7
Je suis assis
Jouant aux cartes avec la nuit
Plus je gagne
Plus je deviens sombre

*

8
Dans mon pays
Beauté et laideur sont pareilles
Et toutes deux
Pareillement inutiles

Un poème est collé à mon cœur
Pour l’écrire
Il me faut l’arracher

*
9
Les hommes
S’en vont
S’en vont
S’en vont
Mais ne s’éloignent pas

Avec quel espoir
Nous interrogeons nos montres
Quand le temps travaille pour la mort

10
Et la bombe est tombée sur l’école
Nous voulions demander de l’aide
Nous voulions appeler les enfants par leur nom
Mais l’alphabet avait pris feu

En enfer
Comment parlent-ils les hommes ?
Dans mon pays
Où donc émigrent les chants ?
Où donc se cachent les danses ?
Où donc vont mourir les poèmes ?

Et lui
Celui qui demande de l’eau derrière les barreaux
Il voudrait
Avaler ses dents

Ah la vie !
Nous ne respirons pas
Nous ne respirons pas
Nous ne respirons pas
C’est de mort
Que nous nous remplissons
Et que nous nous vidons

Les guerres brûlent
Et les pompiers
Ne peuvent pas éteindre le crime

Regarde !
Ma fille de cinq ans est brûlée
Et son nom
Comme un papier de bonbon
Est froissé dans mon poing

*

Ne te sens pas étranger
Ne te sens pas étranger mon fils !
Ici c’est le Moyen-Orient
Où que tu creuses
Jaillira
Un ami, un aimé, un frère.

11
Tu es mort avec un corps de neige
Mais tu ne fonds pas

Tu es une feuille blanche
Qui me mène à la poésie

////

Roja Chamankar

Deux tulipes rouges

Je frotte deux tulipes rouges
Sur la blancheur de mes cheveux
Le parfum d’un baiser
Remonte dans ma gorge
Et jaillit de mes lèvres
Sanglots et larmes sans fin
Mon cœur
Mon cœur
Mon cœur


La terre et l’eau

Nous vivons au bord de la mer
Nous nous noyons sur la terre sèche
L’eau…
Le premier mot du premier livre d’école
Breuvage précieux, agréable
Liquide pur dans lequel se mire
Une lune lasse
Nous goûtons cette pauvre boisson
Nous vivons dans le parfum du pétrole
Nous prenons feu
Nous tournoyons dans le tourbillon
Et le ciel plus terreux que la terre
Se dépose dans nos gorges
C’est sous la pluie lourde des composants du monde
Dans un enclos du néant
Au centre des informations
Dans un recoin de la Terre
Que nous vivons


Exode

Les arbres sont pleins de trous
Les piverts sont partis
Une ligne rouge de leur bec
Restée dans leur nid silencieux

Un os brisé chaque jour
M’écorche la gorge
Un claquement sourd et continu

La pourriture
Sur les branches fleurit en caillot
Le fléau
Dans les veinules de feuilles bourgeonne
Lentement les arbres deviennent creux
Les trous fleurissent
Les veinules éclatent
Et lentement
Coule une ligne rouge

Tu avais raison
Jamais les piverts
Ne reviendront


La patrie

Contre toi
Ils ont appuyé sur la gâchette
Le ciel est tombé à terre
Á présent
Des vagues et des vagues de sang
Jaillissent de la terre
Et coulent dans notre chevelure



Roja Chamankar fera une lecture à Paris le jeudi 1er juin à 19h à la Maison de la poésie

Garous Abdolmalekian, J’écris blessure, traduit par Farideh Rava, Éditions Bruno Doucey, 144 p., 16€

Roja Chamankar, Dans ma chevelure, traduit par Farideh Rava, Éditions Bruno Doucey, 144 p., 16€


Garous Abdolmalekian est né en 1980 à Téhéran, où il vit encore aujourd’hui. Ce poète, auteur de nombreux recueils, enseigne les styles et les courants de la poésie dans différents centres d’éducation. Il est aussi responsable éditorial pour la poésie dans plusieurs maisons d’édition. La publication de ses textes aux Éditions Bruno Doucey (Nos poings sous la table, 2012), puis une traduction en anglais parue chez Penguin en 2020 – la première en provenance du Moyen-Orient pour cet éditeur – confirment la dimension internationale de ce poète. En 2023, les Éditions Bruno Doucey publient son recueil J’écris blessure.

Roja Chamankar est née en 1981 à Borazjân, au sud de l’Iran. Après des études de littérature et de cinéma à Téhéran et à Strasbourg, elle prend part à de nombreux festivals. Oscillant entre ses deux passions, elle est la réalisatrice du film Souvenirs, bisous, poignards et l’autrice de plusieurs recueils publiés en Iran, dont certains ont été traduits en anglais. Une première édition bilingue de ses poèmes est parue aux Éditions Bruno Doucey en 2015 sous le titre Je ressemble à une chambre noire, suivie, en 2023, du recueil Dans ma chevelure.