Françoise Clédat, « Œil de chaton » (III, 10, inédits)


Françoise Clédat a bien voulu confier à Poesibao ce grand poème sur ce qui s’ouvre, extrait d’un travail en cours.


Encre de Renaud Allirand

 

Œil de chaton

 

Qui s’ouvre
Œil de chaton
Petite vue petite vie
Naïve c’est native
Puissance nue
En ses formes fragiles
Susceptible d’être détruite
Recommencée

Naïve c’est native
Me pousse à l’écrire

Qui s’ouvre
Fleur d’amandier
Première
Unique d’être première
Pétales blancs (cinq)
Sur branche nue
Miracle
Une fois encore recommencé

L’enfance d’exister
Efface tous les plis

Réceptacle ciliaire
Iris
Pupille
Œil et fleur
Mon propre œil côte à côte
Superposent
Etamines et carpelles
L’or d’une déhiscence transmuée

Etoiles pulsatiles
Archées luminescentes

Trouée minime
Par où pareillement s’engouffre
Pareillement s’expulse
Fécondante lumière
Le créé
Ce qui crée le créé
Ciel c’est
Abyssale plongée

Force ou très faible pulsant
L’énigme étreint

En elle la diversité du réel
Se fait unité fondamentale
Communauté de création
L’expansion de l’univers
Immensurable
Me devient compréhensive
Fétu sans dimension
J’y suis intégrée

L’invisible tactilité épiderme le regard
Sa vastitude courbe
Déploie une adhérence réciproque
L’image est le réel
Le réel est l’image
L’intégrité de la projection pupillaire
Déborde
L’amplitude sensitive

Ce qui en elle ignore
Ce qui en elle sait

La nuit efface les limites du jour
La clarté s’infinit dans la fuite
L’image est une taie pour l’image
Le réel est une taie pour le réel
L’ignorance a la transparence
D’une peau
On croirait voir se dissoudre
L’absolue d’une eau

Orphisme est apnée qui convient
À sa plongée de désarrimée

L’enfant que je fus est-elle moins réelle
Que réellement mortes et morts
Leur réalité de petits cadavres
Œil refermé
Chatons qui n’auront pas grandi
Le rap de l’urgence scande vos noms
Chaine en continu
La litanie n’émousse pas la stridence

Contre l’empouvoirement cynique
La répétition slame l’activisme des courages


Des années qui me restent à vivre
Faire île plus que désert
Chaque poème qui veut s’écrire
Est luxe d’une vie à recommencer

Transposer sidérale
Mer tout autour Ciel sa dé/mesurée
Plus va s’épuisant la surprise existentielle
Plus me poigne le spectre de ce qui est

L’hiver de la sensitivité pleut froid sur mes sens
Intacts cependant frémissent
À l’éveil moindre
De chaque attouchement

-Souffles sons couleurs odeurs-
Espace
Espace
L’aérienne tactilité est Éros

Si resserrée soit la forme
Elle demeure béante par l’impuissance
Qui est sa nudité
Exposée
Exposition
Béante de ne savoir ce qu’elle capte
Nomme cosmos
Une tendresse de l’impossible

Afflux pupillaire
Ponts signifiants
– synapses cérébrales – configuration d’étoiles –
Que matérialisent sans hiatus
Les strophes du poème
Que mime
Intime
L’extension infinie

Orgasme de la langue l’écrivant
Orgasme du corps
Qui l’exprime
Expression matériau de l’expression
Comme c’est corps illimiter langue
Comme c’est langue illimiter corps
Ses bords déborde
Avant que ne défaille

Syntaxe désarrimée
Voudrait partageable infiniment

Est-ce du cri son ou sens
Qui premier atteint ?
Si tu cries
Nul ne pourra t’entendre
Dans l’espace profond
Son le sens diffuse
Une fréquence bien trop basse
Pour être perçu

Éperdue
Dont synapse fait image fait poème

« Rien dans l’univers
Ne peut aller plus vite que la lumière »

Entre chute libre et pression mortifère
Flottaison écrasement
Excès contre excès
Manque contre manque
Rien soudain ne compte plus
Que qualifier avant qu’elle ne sombre
La montée incroyablement rose
D’un crépuscule

Dont l’effacement
Est celui de ton imaginaire

L’état des lieux se fait critique comme jamais
Le corps en ses geôles dérive interstellaire
Un sanglot se déploie dans ton rire
Un vide pareil t’informe
Volontairement confond
Gravité et gravidité
Une absence gravide
Ainsi rêves-tu le devenir de ta présence

Une adhérence si totale qu’y disparait
L’idée d’adhérence y disparait l’idée même d’innocence

Une insignifiance pleinière

Qui s’ouvre

(À tous et toutes enfantées qui la vivront
Quand perdre le temps c’est en recevoir le don)
 

Françoise Clédat