Corinne Bayle, « Chemins de foudre, ‘Septentrion’ et ‘Faim rouge’ de René Char », lu par Anne Malaprade (III, 9, notes de lecture)


Anne Malaprade fait découvrir une collection et un de ses fleurons, signé Corinne Bayle, sur deux poèmes de Char.


 

Quelle belle collection que « Études de style », dirigée par Nicolas Martin, qui propose des lectures inédites par un auteur (critique littéraire, écrivain, artiste…) d’une pièce, d’un poème, d’un court chapitre d’une œuvre dont le style est étudié dans la tradition du philologue autrichien Leo Spitzer [1]. Une vingtaine de titres existe désormais, certains explorant même des tableaux (Delacroix) ou des romances (celle de Chérubin, de Beaumarchais à Mozart).

Corinne Bayle, spécialiste de René Char (elle a participé au Dictionnaire René Char paru en 2015, s’est intéressée à son dialogue avec les peintres — La Poésie hors du cadre, 2014 — et a publié un essai sur son œuvre en 2021 intitulé La Beauté en partage) choisit d’étudier deux poèmes de René Char qui ont pour point commun d’évoquer la mort de sa sœur aînée préférée, Julia dite « Lily », décédée en février 1965 après un internement [2]. « Septentrion est fondé sur la syllepse du nom propre Folie, ruisseau affluent de la Sorgue qui mène sa ‘double vie’ pour évoquer le souvenir d’une dernière promenade avec la sœur préférée déjà ailleurs, tandis que Faim rouge, initialement dédié à Marilyn Monroe suicidée, ‘coupe court à l’effusion’ par la brièveté des allusions, pour interroger l’incommunicable de la mort. »

L’étude donne lieu à neuf brefs chapitres (« A l’origine de ce livre », « Julia, lumineuse et tragique », « Deux tombeaux poétiques », « La ‘double vie’ de la Folie », «’Couper court à l’effusion’ », « Le deuil des chimères », « Échos sans fin », « Les Parques du poème », « Bibliographie sélective ») qui contextualisent, éclairent, explicitent, questionnent « l’impact de foudre » propre à ces deux poèmes contemporains. Corinne Bayle esquisse un portrait de Julia, commente les titres des poèmes et les figures de style qui leur donnent leur force singulière, retrace leur genèse et décrit leurs états antérieurs. Elle s’appuie sur des propositions et des témoignages de Marie-Claude Char et de critiques divers (Georges Mounin, Jean-Pierre Richard, Jean Starobinski, Julie S. Kleiva), des vidéos, des enregistrements audio, des catalogues d’exposition et des correspondances (de René Char avec Camus, Staël, Aguirre, Celan, Mounin) pour dérouler un commentaire qui parvient à montrer avec une grande clarté combien « la lyrique s’impersonnalise à travers le deuil de la sœur préférée, ce qui rejaillit aussi bien sur la lyrique amoureuse que sur la représentation de la poésie qui lui est attachée : une beauté hantée par la réalité concrète de la mort, une conscience toujours heurtée de la finitude. »

Entre « retenue et concentration », elle montre que dans toute son œuvre, et pas simplement dans ces deux poèmes, René Char a su rendre hommage à des poètes et artistes, « Alliés substantiels » et « Grands astreignants » : entre autres Rimbaud, Baudelaire, Hölderlin, Nerval, Crevel, Van Gogh, Staël. Dans une prose datant de mars 1965, René Char écrivait à propos de de Staël : « Et s’il a gagné de son plein gré le dur repos, il nous a dotés, nous, de l’inespéré, qui ne doit rien à l’espoir. » La poésie expose la disparition et sauve de l’oubli. Elle offre, d’une certaine manière, « des transcendances dont nous finissons à peine de dégauchir les signes ». En protégeant les survivants que nous sommes « des monstres qui piétinent sur une terre sans sourire », elle constitue une offrande miraculeuse dotée d’une force aussi surprenante qu’énigmatique. La beauté ne constitue-t-elle pas « la vérité réussie » des choses inanimées et des êtres aimés ?

Anne Malaprade

Corinne Bayle, Chemins de foudre, « Septentrion » et « Faim rouge » de René Char, Le Bord de l’eau/Etudes de style, 2026, 114 p., 10 euros.

[1] Leo Spitzer (1887–1960), philologue et critique littéraire autrichien, un des grands représentants de la stylistique, une discipline qui étudie la langue littéraire de façon fine et précise.  Il est est connu pour ce qu’on appelle le « cercle philologique » : une démarche qui consiste à partir d’un détail linguistique particulier — un mot inhabituel, une tournure syntaxique récurrente, une image — et à remonter progressivement vers une vision globale de l’œuvre, voire de la personnalité de l’auteur. On va du particulier vers le tout, puis on revient au particulier pour vérifier. C’est une sorte de va-et-vient entre la micro-analyse et l’interprétation d’ensemble.
[2]. René Char décède lui aussi un 19 février plus de trente ans après Julia.