Arnaud Beaujeu explore pour les lecteurs de Poesibao cette véritable ‘calligraphie du vivant’ qu’est ce recueil de Béatrice Bonhomme.

Avec Murmurations des oiseaux, Béatrice Bonhomme compose un recueil nécessaire, tissu à la fois délicat et résistant, cycle-poros à l’œil ouvert, sans délimitation de genres ni d’espèces ni de règnes, calligraphie du vivant où tout est mouvement, où tout murmure à notre oreille, même si jamais nulle écriture humaine n’a jamais pu rivaliser avec celle de la nature : « Et même les oiseaux avec leurs vols de migrateurs / Écrivent mieux que nous leurs traces de vivants » (« Murmurations », p.27). C’est avec lucidité que la poète observe nos limites créatives comme notre finitude existentielle – d’où, peut-être, l’usage du point au terme de chaque texte :
Nous voudrions murmurer en vols d’oiseaux
Aller et venir, changer de cap
Alors que sur le papier ne se forment
Que les mots gauches et maladroits
De nos pattes de mouches existentielles. (« Murmurations », p.34)
S’accomplissent pourtant bien ondulations et bruissements, à la fois vocaux et visuels, au fil des différents poèmes (notamment dans « Murmurations des oiseaux », troisième suite qui donne son titre à l’œuvre), mais aussi à travers le tissu entier du recueil. Irisations et moirures y dessinent « un corps calligraphique, un corps pétri de lettres et de dessins » (« Ecrire Choral.e », p.140), « J’écris des mouvements, des rythmes de mer / Ou bien ce sont des reflets du ciel dans la mer / Des réverbérations de nuages ? » (« Ecrire pluriel.le », p.13) Tout y susurre en bleu de ciel, froissements d’ailes, en mémoire-palimpseste : « J’écris de iel, del et delui / D’ailes à trois ailes / J’écris de ciel / Cestelle-là ou cestui-ci ? » (« Ecrire inséparé.e », p.20), « J’écris ce qui s’écrit en tous / Parchemins usés, effacés, réécrits. » (« Ecrire pluriel.le », p.11) De sorte que le recueil entier compose un art poétique de l’‘inséparation’, une constellation partagée, « Alors que l’écriture est à tous (« Ecrire inséparé.e », p.23) et qu’» Il y a proésie dans ton texte / Et porosité dans ta vie. » (« Murmuration », p.29)
Toucher à la simplicité d’une leçon de choses, faire passation d’une expérience d’âge en âge et sans âge, parce qu’on aura toujours sept ans : « Voilà, tu sais que tout se tient, le chat qui pleure sous la fenêtre et la petite fille qui miaule avec ses grands yeux verts. » (« L’enfant de sept ans », p.56) Redire et confirmer la vocation d’une écrivaine, de l’enfance à l’enfance, de l’écriture à l’écriture, du monde à soi, de soi au monde :
L’anneau d’alliance, l’arche
Arc-en-ciel de la terre à la lune
De la pluie au soleil
De ce qui fait de toi l’encordée des mots
Toujours les mêmes
Qui battent aux tempes de la nuit
Répétés toujours les mêmes
Un seul poème écrit. (« L’enfant de sept ans », p.60)
Le corps du poème pour Béatrice Bonhomme s’envisage en cosmos, en poros rimbaldien : « Il faudrait n’être jamais séparé / Faire partie du ventre du monde / Faire partie de la respiration du vent / Du souffle et du paysage. » (« L’arbre-enfant », p. 66) « Faire bruire ses branches au vent / Devenir eau claire s’écoulant d’une source / Crépitement serré de la pluie. » (« L’arbre-enfant », p. 69)
Poème d’une vie ou poème de nos vies, c’est aussi quelque chose du merveilleux gionien qui habite les pages de « L’enfant de sept ans » tout comme les pages de « L’arbre-enfant » – respectivement cinquième et sixième suite du recueil – : « Il y a beaucoup d’enfants, des arbres et des oiseaux / Et des enfants qui se prennent pour des arbres / Et le deviennent. (« L’arbre-enfant », p.74) De même, le hêtre de la scierie dans Un Roi sans divertissement « […] était constamment charrué et bouleversé de corneilles, de corbeaux et d’essaims ; il éclaboussait à chaque instant des vols de rossignols et de mésanges ; il fumait de bergeronnettes et d’abeilles […]. C’était autour de lui une ronde sans fin d’oiseaux, de papillons et de mouches dans lesquels le soleil avait l’air de se décomposer en arcs-en-ciel comme à travers des jaillissements d’embruns. » Cette unité dansante, cette ondulation sur soi-même définissent justement, de manière intertextuelle, ce que Béatrice Bonhomme « appelle murmuration » dans le poème – au pluriel – du même nom : « Cet envol orienté des oiseaux / Vers un ballet d’aurores et de plumes / Un frémissement multiple […] / Cette danse que l’enfant donne au monde / Avec son corps de lumière. » (« Murmurations », p.31)
Mais ce chemin vers la simplicité plurielle en passe par une conscience accrue, dans le corps du poème, de ce qui sans cesse menace nos élans : « Il y a des envies de perfection qui se sont blessées au réel comme l’oiseau bleu aux couteaux de l’arbre. » (« D’hirondai(g)les », p.39) Des pulsions ravageuses détruisent la dentelle fragile de nos vies, tels ces nids d’hirondelles arrachés de dessous les toits :
C’est peut-être à cause de ce crime
Les nids répandus à terre, les maçonneries arrachées
Grattées, que j’ai pensé à leur désarroi
Devant leurs maisons saccagées.
Comme tant d’hommes et leurs maisons, déchiquetés
Par la guerre
Avec leurs nids d’hirondelles. (« D’hirondai(g)les », p.47)
Que reste-t-il d’autre, alors, que l’empathie de l’écriture pour ravauder délicatement, point à point, la broderie trouée du monde :
C’est ce que nous faisons
Dans nos textes. De la reprise.
Nous revenons sur nos pas et nous retissons le fil
Nous tricotons un fil avec l’autre
Et nous créons du lien et de la lumière avec des mots
Déjà tant utilisés. […] (« Reflets de persiennes », p.102)
Recueillir, retisser, réparer le tissu défait, le texte déchiré des êtres et des choses, des règnes du vivant, tel est l’art poétique accompli patiemment, avec humilité, par l’artiste-poète, artisane de légende : « Quel pouvoir avons-nous avec l’aiguille de nos mots / Pour réparer les plaies, le chagrin et le monde ? » (« L’enfant de sept ans », p.52), « Nous rassemblons par fil et aiguille / Les pièces de drap d’un monde déchiqueté / Comme les ravaudeuses raccommodant / Leurs vieilles loques. » (« Reflets de persiennes », p.106) C’est tout un art que de créer recueil pour rassembler douleur, émerveillements, joies : « Il faudrait penser que rien n’est séparé / Même pas la coupure que tu as au cœur » (Ibid, p.105). Déjà dans Monde, genoux couronnés (Le Collodion, 2023), un poème, « Le cœur de la brodeuse », faisait valoir l’art des reprises couturières, et des ajours laissant filtrer de la lumière – comme entre poèmes et mots.
Mais l’art poétique est en même temps art pictural : dans cette « passementerie », les motifs incrustés font retour, que ce soit le motif de l’œil talisman (« Sur la pièce de broderie / Nous avons tissé l’œil bleu / Des poètes de sept ans […] », « L’œil talisman », p.129), celui du rituel consolateur, en référence aux œuvres d’art funéraire des sarcophages du Fayoum (« Les morts ont les yeux tout cousus / De fils dorés », « On peint sur leurs yeux de nouveaux yeux / De bois et de peinture », « Sur la literie du berceau / Et sur le tissu du linceul / J’ai brodé les yeux, les noms / Les mots […] », « Incrustation de paupière », pp.113, 115 et 117) , ou qu’il s’agisse du motif de l’arbre (« Les arbres dansent sur le ciel des mots », « Moment de grâce et d’arbre », p.82) comme pour « tisser le bruit du monde » (« Ecrire choral.e » p.133) et le hêtre gionien, précédemment cité, fait retour en fin du recueil :
J’écris un corps charrué
De neige et de vent
D’insectes et d’oiseaux
Bouleversé de mouches et de feuilles
Habité par une myriade de papillons et de pluviers
Traversé de silence et de nuit
Battu des glaces et des soleils. (« Ecrire choral.e », p.136)
Plus largement, chacune des suites du recueil reprend ce maillage serré d’images et de mots (l’enfant, l’oiseau, la feuille, le fil, le nom, le paysage, etc.) si bien que tout fait signe, murmure et se répond, selon la cohérence toujours plus inclusive de l’univers bonhommien – plus largement encore, ce sont tous les recueils de l’autrice qui eux-mêmes se répondent, de motifs en motifs, et pour tisser une œuvre –. Certains poèmes de Murmuration des oiseaux semblent rassembler dans leurs mailles un plus grand nombre de motifs, tel cet extrait de « L’œil talisman » (non sans résonnance lointaine avec le « rayon violet de ses yeux » de Rimbaud dans « Voyelles ») :
Entre la lumière et l’œil, il y a ce passage doré
Des paupières fermées quand le rayon s’intériorise
Pour devenir tissu traversé, porosité entre le monde et nous
Sommeil un peu flotté de l’enfance. (« L’œil talisman », p.124)
Mais il s’agit aussi d’inclure de nouveaux mots dans l’ouvrage brodé, de poursuivre la création, d’iel en pluriel.le, de mots « n’aqu’unepatte » en mots « n’aqu’unoeil » (« Mots d’enfance », p.93), quitte à estropier les mots sages ou à les hybrider, à retrouver l’enfance de l’art, dans une invention démiurgique, de mots-valises en jeux graphiques, comme dans le titre « D’hirond’ai(g)les » : « Je crois que si l’on perd les mots / On devrait en retrouver d’autres / Inconnus, ignorés / Comme de nouveaux jouets / Dans les coffres de l’enfance. » (« Mots d’enfance », p.94)
Alors le mouvement de l’écriture rompt les frontières entre ‘il(s)’ et ‘elle(s)’, entre singulier et pluriel, entre les âges de la vie, entre les morts et les vivants : « Pupille, monde inversé » (« L’œil talisman », p.126), « Quand perché sur l’arbre on devient ciel et nuage » (« Ecrire choral.e », p.133), les délimitations s’estompent jusqu’à s’imaginer, même, en train d’écrire après la mort d’autres tracés calligraphiques, continuations du vivant :
Ce serait cela la réincarnation
Retrouver des mots après la mort
Un langage de bête et de feuille
Et faire un poème avec sa bave de chenille. (« Mots d’enfance », p.96)
Et sans terme à ce cycle, toujours « à hauteur de planète » (« Ecrire choral.e », p.140) – pas seulement à hauteur d’homme – dans un geste pongien, toute genèse recommence : « Tu écris quoi ? / Rien, je n’écris rien » (« Ecrire pluriel.le », p.7), et le dialogue entre les pages, entre les formes, continue :
Ainsi commence mon récit merveilleux
D’homme-femme ou de femme-homme
Ayant tous les corps dans leur corps
Et plus aucune frontière
De leur corps minéral, végétal, animal
De leur corps d’homme et de légende. (« Ecrire choral.e », p.139)
Arnaud Beaujeu
Béatrice Bonhomme, Murmurations des oiseaux, La rumeur libre, 2025, 144 p., 18 €.