Françoise Clédat, « comme un livre », lu par Isabelle Baladine Howald et Florence Trocmé (III, 12, entretiens)


Nous proposons cet entretien croisé autour du livre de Françoise Clédat, dont nous suivons et aimons toutes les deux l’œuvre.


 

Françoise Clédat poursuit (ou est poursuivie par) une œuvre qu’on peut qualifier d’unique, certes tissant certains mêmes thèmes comme le corps, dans des livres différents mais aussi écrivant à chaque fois un livre qui ne ressemble pas au précédent.
Florence Trocmé et moi-même avons fait de notre lecture un échange, comme nous l’avions fait précédemment pour les Elégies anciennes de Christian Bernard à l’Atelier contemporain.


Isabelle Baladine Howald : – Ce qui est dit dans ce petit paragraphes me frappe vraiment chaque fois que je lis un livre de Françoise Clédat. Si l’étau du temps qui passe semble se resserrer sur elle (le livre parle beaucoup de la mort, des regrets), elle parvient toutefois à creuser encore un espace nouveau. Partages-tu cet avis ?

Florence Trocmé : – Oui, car son écriture est une écriture en mouvement qui ne stagne pas dans la répétition, et qui se veut outil exploratoire, qui va donc chercher à mettre à nu des impressions toujours nouvelles, marquées certes par le flux du temps qui avance. Il me semble que son champ se concentre davantage sur son intériorité, pas du tout de manière narcissique, mais comme le plus beau terrain d’exploration et aussi, de manière réaliste et compte tenu des limitations diverses de l’âge, le plus accessible. Elle avait auparavant exploré des univers aussi différents que celui de Turner, celui d’Oradour et des villes détruites. Et bien sûr le deuil, avec son extraordinaire Ange Hypnovel, du nom du produit conduisant à une sédation qui l’a privée de vivre avec lui les derniers instants de l’homme qu’elle aimait.


I.B.H : – C’est à mon sens vraiment un livre sur le féminin, le corps féminin, le vieillissement féminin, la perception féminine de l’amour physique. Est-ce un aspect que tu as perçu autant que moi et/ou cela t’a-t-il interrogée toi-même ?

F.T. : –
Oui je le perçois, surtout au travers de l’importance du corps, de la relation des sensations physiques, en particulier celles de l’amour. Et peut-être aussi dans ce vers écrit en capitales, page 21 : « Faire de la chute un envol ». N’est-ce pas une opération strictement féminine. Ne serait-ce que lorsqu’on donne naissance à un enfant, qui « tombe » de nous pour s’envoler vers sa vie.


I.B.H : –
Françoise Clédat convoque dans ce livre des artistes femmes, je pense que c’est un accompagnement nécessaire pour elle (et certainement de plus en plus nécessaires pour nous toutes, qui ne sommes heureusement plus dans la « compétition » mais dans la recherche d’accompagnement de notre propre travail).

F.T. : –
Je note en effet que Françoise Clédat a toujours été sensible aux expériences des autres femmes, elles sont plusieurs dans ce livre. « Celle qui peint » par exemple, c’est le titre de la 3ème partie, « qui pourrait avoir pour modèle Claudie H* ou Myriam C* (Claudie Hunziger ou Myriam Cahn). Et puis une figure qui m’importe beaucoup, Francesca Woodman, photographe, une des « défenestrées » dont Françoise Clédat parle au début de son livre. Je note aussi qu’elle invoque souvent celui qui, je vais sans doute choquer, a quelque chose d’une femme, Gilles Deleuze, lui aussi défenestré.


I.B.H. : –
Comment entendre ce titre « comme un livre » … je n’ai pas encore perçu cela, à part peut-être avec l’allusion au volumen, ces rouleaux de papier, ancêtres du livre…

F.T. : – Ce titre me semble très polysémique. On pense à des expressions comme : « elle parle comme un livre » ; ou bien faut-il comprendre qu’ici on est en présence de quelque chose comme un livre, qui aurait quelques caractéristiques d’un livre ?  Je la cite : « Livre – liber – page une autre une / autre / Ailes / Préfigurées naïves / Battent / Au bout de mes doigts » (p. 37)


I.B.H. : –
Il y a tout un déroulement, enlacement entre volvere, rouler, volumen, le rouleau, à la fois l’outil du langage (verbe et substantif comme François Clédat le souligne) et le support (le rouleau, le papier) mais également : le vol, l’envol. C’est un aspect et une figure que j’ai beaucoup aimés dans le livre, étant très sensible à ma figure mythologique préférée et à mon livre préféré de Pascal Quignard, Boutès, le plongeur aux oreilles en cire, autrement dit l’homme qui faillit, écoute le chant des sirènes et plonge, c’est-à-dire s’envole.
Il chute.
Comme ont chuté par défénestration, trois figures de femmes dont parle Françoise Clédat, Sonia Araquistain, Francesca Woodman, Ana Mandieta (superbes pages de la fin du livre sur une chute qui ne semble pas volontaire…) et un homme, Gilles Deleuze : « opératique, leur saut dans le vide ». (p.18)
On aurait pu y ajouter le plongeon de Paul Celan du Pont Mirabeau.

« (N’avoir du début rien décidé / A la chute commencée revient la / décisive réalité de commencement // Dans l’attendu de la chute après qu’elle a / commencé / se concentre- espoir – un inattendu)
(p. 19)

Cela se formule
Injonction ou mantra

FAIRE DE LA CHUTE UN ENVOL
p. 21)

Cet « envol », elle n’en a pas la pensée, dit-elle (elle en a toutefois un savoir) mais le désir ? Plusieurs textes convoquent ce vol au sujet des trois femmes citées plus haut et je me suis demandé par quoi au juste elle était fascinée : par elles ou par ce saut dans le vide (« appel d’air » p 34, qui évoque le désir de liberté) comme la recherche d’une forme d’étreinte (« vouloir être étreinte » p. 41) – mais avec quoi ? Apparaît aussi p 35, la figure de l’ange. Ces poèmes sont très beaux.  Comment comprends-tu ces passages ?

F.T. : – Je note en effet cette coïncidence troublante autour du thème du vol, de l’envol : la figure du vol et celle de l’ange traversent tout : Woodman avec On Being an Angel, Françoise Clédat elle-même avec L’Ange Hypnovel, et maintenant dans Comme un livre ce commentaire de la même photo de Woodman autour de la chute/envol. L’ange comme figure de l’entre-deux – ni tout à fait dans le monde, ni hors de lui – semble être un nœud secret qui relie ces œuvres.
Au début de ta question tu parles aussi du déroulement. Ce qui me renvoie à ces vers : « Enrouler / Dérouler / Regarder en face l’évanescent déroulé / Est exercice d’humilité / Vivre ou /
Livre / N’avoir été que ce que j’ai été. » (p. 85)


I.B.H : : – Françoise Clédat écrit avec les femmes, plusieurs ici, qui ont un fort rapport à quelque chose de brut (la forêt pour Claudie Hunzinger, le matériau ou l’absence de cadre pour ses tableaux pour Myriam Cahn). Trouves-tu que l’on retrouve ce « brut » chez Françoise Clédat ?

F.T. : – Oui parce que je crois qu’elle a réussi à désaccoupler les mots et les choses, dans son évolution. Elle a réussi à se mettre en contact direct, sans l’intermédiaire des mots tissés par des siècles, avec la matière, avec les sensations. Et c’est ensuite, par sa poésie, qu’elle tente de remettre des mots nouveaux sur ce monde-là.


I.B.H. : –
Il me semble qu’il s’agit-il aussi d’y trouver une liberté : « Suspendre / le travail d’adaptation à la fin de soi », une liberté par laquelle passe, vers le liber, le livre. (p. 37)

F.T. : –
Je sens surtout un travail de déprise, dans un double sens. Se déprendre de ce qui a été, mais aussi se déprendre de trop de nostalgie et de regrets qui invalideraient la liberté de continuer quelque chose « comme un livre » ! Aller jusqu’au bout du chemin, librement, en regardant les choses en face, la vieillesse, l’absence, sa propre mort, celle des autres, avec toujours sans doute, je ne sais pas si elle le dit, l’élan vers une écriture. « Disparaître/ tout en continuant de ressentir » (p. 51). Elle dit aussi : « Le poème qui n’existe pas / est ma nécessité » (p. 54)


I.B.H. : –
Arrive la partie poignante du livre avec les regrets, les dernières fois, le vieillissement : « l’impuissance de ton corps tombe de ton corps » (p 51), « quand je vois mon visage / Ne le reconnais pas » (p. 62) Françoise Clédat y va de manière brute ici aussi, lucide et crue parfois… la joie toutefois et le souvenir puissant de la jouissance, de « la dépense de l’amour » habitent fortement cette partie du livre, avec la révolte de ne plus pouvoir le faire, l’amant étant absent, parti ou autre… » il y a une chose /qui manque / On voudrait qu’il ne soit pas trop tard / pour la faire exister » (p.75). Ce qui est abordé ici, me semble-t-il, c’est la durée, où l’on revisite le temps du passé.

F.T. : – Il me semble que tout le livre est douloureux et que le thème du « nevermore » le traverse de part en part. Sa force c’est que, sans se soustraire à cette douleur, Françoise Clédat ne se laisse pas anéantir par elle. La preuve : il y a « comme un livre » (bis). Elle décèle derrière les « distorsions » de son visage, « la droitesse d’une ligne », « Droitesse / du rire d’une joie // que la disparition de mon visage / N’abîmera pas » (p. 62)


I.B.H. : –
Avoir des enfants, s’occuper des corps de ses enfants, mais aussi la recherche du plaisir : c’est un souvenir, brûlant. Mais il est empreint d’amour : « L’absolu / que ce fut de vous aimer / mes amours » (p. 101) Une expérience si forte, si durable.

F.T. : –
oui et d’ailleurs elle cite Deleuze, section 7 suite (2) : « Il s’agit de passer sa vie à quelqu’un d’autre. ». Aux enfants bien sûr, mais aussi aux lecteurs (qui sont peut-être ceux qui savent rester enfants !). Transmettre quelque chose de ce qu’on a vécu, ressenti, compris, car « le regard se pose / Se posant fait exister / Sur quoi il se pose. »


I.B.H. a choisi cet extrait :
 
« (tandis qu’il devenait clair que je plongeais vers ma mort
Je sentis l’amitié de mes limites me tirer vers le haut

Oiseau j’étais
N’étant pas
Voulais
Ne voulant pas demander

Que vaut l´action oiseau
Si comme en mourir ne s’y envoler pas
Que vaut l’action mourir
Si comme en vivre ne s’y jeter pas ?) »
(p. 113)


F.T. a choisi cet extrait :

« Aimé le pas aimable le devient
Il faut que je me libère
M’entends-je sur la plage prononcer
Tandis que la vague déverse
Langues et gargouillis
A l’intérieur de la Silueta
Déborde la cavité
Comme bouche les mots

Se retire
Éboulant le sable du contour

Qu’emportera
Le prochain rouleau »
(p. 108)

Françoise Clédat, comme un livre, Tarabuste, 2026, 113 p., 15€

Entretien croisé entre Isabelle Baladine Howald et Florence Trocmé