Ce texte explore, à travers deux voix, la douleur du manque paternel et la quête de sens par la poésie.

Dans cet ensemble structuré en deux parties, se démultiplient, se superposent, se croisent deux voix, celle de la petite fille et celle de la poète, la fille devenue femme – il semble que le texte attribué à la petite fille soit en italique, c’est du moins ce que le lecteur pense d’abord mais les deux voix finissent par s’enchevêtrer. Le sujet pourrait s’énoncer comme le manque du père ou le manque de père. D’un côté, une partie du texte essaie d’attirer l’attention – « Pourquoi m’as-tu abandonnée ? » (p. 25) –, d’un autre côté, parfois, la poète revient sur cet abandon, tente de donner non pas une raison ou une explication à cette absence car c’est chose impossible, mais pose des questions dans une forme de prolongement du discours. Et les deux voix se font écho dans l’espace dételé du poème.
Ce qui laisse son empreinte dans l’esprit du lecteur, c’est le cri d’amour jamais vraiment entendu, c’est une douleur sournoise qui perdure depuis l’enfance en s’installant comme sentiment d’abandon et de manque pour devenir la chose essentielle sur quoi bâtir une identité est toujours délicat. La fille, puis la femme, en conçoivent un état de transparence et de dépendance à cette transparence : elles sont transparentes aux yeux du père. Pour lutter contre ce sentiment diffus, il existe peut-être une solution, le rêve d’une grosse fourmi – « Je me déposerais dans tes yeux / Et chaque jour tu me verrais » (p. 29). Parfois, s’amorce une réflexion mais aucune vérité n’est accessible, aucune objectivité ne peut faire source et s’écouler en emportant avec elle la présence irradiante d’un manque fondamental.
Tout est déjà dans le titre, où le « Père, ne vois-tu pas » peut s’interpréter comme un « rends-toi compte ». Une question sans question. Une question dans l’inachèvement dont l’expression ne souffre d’aucun pathos. De même le poème agrandit l’espace et l’énigme sans jamais juger. Il ne s’agit pas de vérité assénée sur le trouble ressenti ni de reproches pour évacuer la douleur, il s’agit d’émotion, d’incompréhension de cette émotion et si les personnages interrogent la réalité vécue selon deux temporalités, c’est assurément avec la conviction que la question ne donnera rien. Alors pourquoi questionner ? L’énigme de vivre n’a jamais de résolution et c’est dans cette irrésolution qu’il faut choisir de vivre.
Comme le note Lorand Gaspar dans Approche de la parole, « le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme et du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. » Paradoxalement, dans le poème de Jacqueline Persini, plus le nombre des questions augmente, plus celles-ci semblent apaiser peu à peu la souffrance. Le poème revêt une fonction cathartique : « Père / j’écris / pour te rebâtir / te retenir » (p. 73). Si la langue commune ne peut rien au drame enfantin, la langue du poème peut emplir d’espérance : « Parfois, les mots font un abri / d’air, d’aile d’oiseau. / Ils sont ma maison. » (p. 51)
Dans une poésie sensible, Jacqueline Persini donne un lieu de nidification à son trouble. La question devient le centre névralgique du poème, sa caractéristique essentielle, installant le lecteur dans l’inconfort bienveillant d’une enfance que la femme poète choisit de partager pour que se défasse peu à peu ce voile ou cette transparence qu’éprouvent tous ceux qui ont manqué d’amour. Peut-être, comme l’écrit Paul Éluard dans L’amour, la poésie, « À fleur de transparence / Les retours de pensée / annulent les mots qui sont sourds ».
Régis Lefort
Jacqueline Persini, Père, ne vois-tu pas, La Rumeur libre, collection La tête à l’envers, 2026, 17 €
Deux extraits choisis par la rédaction :
– Tu as rêvé, dit la mère.
Viens, nous allons faire le tour du balcon.
Tu verras qu’il n’y a personne.
Du balcon on voit la mer, des bateaux
et même des tempêtes.
Cette nuit, un vent violent s’est levé.
– Père aux yeux bleus, t
u aimes le bleu de la mer.
Mais presque nue, glacée
la fille marche sur l
e sol rêche du dehors.
Est-ce que le vent va m’emporter ?
– Tu vois, il n’y a personne, dit la mère.
– Où se cache le fantôme ? »
(p. 14)
– Te souviens-tu, Père, de ta première maison ?
Il y avait un fantôme.
Mais du balcon on voyait la mer, les bateaux
et même les tempêtes.
À l’entrée du jardin, il y avait un puits.
La fille avait peur du fond tout noir.
Puis-je franchir l’abîme à cloche-pied ? »