Flammarion clôt l’indispensable collection Poésie, dirigée par d’Yves di Manno. Une catastrophe. Philippe Beck nous aide à y voir clair.
« qui ne soit pas une barque vide est-ce là le goût exact de la chose terre écoute tout fut massacré jusqu’à l’au-delà de la mer une immense fosse qu’emplissent des
papiers froissés »
Mathieu Bénézet « Ode à la poésie », éditions William Blake, 1997
« La bataille se déroule également sur le terrain du livre,
qui devient peu à peu un simple appendice de l’empire des médias, offrant du divertissement léger, de vieilles idées,
et l’assurance que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. »
André Schiffrin, « L’édition sans éditeurs », La Fabrique, 1999
« …ce qui m’apparaît aujourd’hui comme un long rêve éveillé dont témoignent les livres qui leur ont donné corps. :
il suffit de tendre la main pour les saisir »
Yves di Manno, « Élagage », Flammarion, 2026
« Pas de jérémiades. Bagarre clandestine »
Philippe Beck, ici même.
Nous avons appris ce que nous redoutions : la cessation de la collection Poésie chez Flammarion, si remarquablement dirigée par Yves du Manno, depuis plus de trente ans.
Nouvelle effarante tant c’était le seul « grand » éditeur à pratiquer une expérience de ce type, prenant des risques, publiant d’improbables anthologies (Java pour la plus récente), des jeunes poètes (la benjamine, 33 ans, Aurélia Declercq dans un livre tout récent assez foudroyant, Coup de chien), très fidèles à d’autres (Beck, Tellermann, Chambaz, Rossi), de nombreuses femmes (Dreyfus, Etienne, Tellermann, Garron, Courtade, Loizeau, Moussempès, Pazzotu, Sanguinetti, Broda, Dupuy-Dunier) des poètes plus difficiles (Albiach, Auxemery, Beurard-Valdoye, Daive, Vinclair), des discrets et essentiels (Sautou, Viarre, Demangeot, Lamiot Enos), je ne puis les citer tous et toutes, qu’ils et elles me pardonnent.
Bien sûr il reste la poésie chez Gallimard, qui n’est toutefois pas une collection à part, et qui est plus classique, et moins ouverte à la poésie contemporaine.
Poésie Flammarion, vraiment, c’est la disparition d’une île…
Alors, avant d’aller plus loin dans une petite analyse de la situation, il s’agit d’adresser un immense merci à Yves di Manno, ce pionnier, cet entêté, ce poète qui défend les poètes, ce merveilleux éditeur. Yves, merci de notre part à tous, poètes, amis, lecteurs.
La dernière parution de la collection est d’ailleurs un livre d’Yves di Manno, Élagage, où il aborde les raisons économiques de la fin de la collection et la liberté et le soutien dont il a bénéficié chez Flammarion durant toutes ces années. Il ne s’agit pas de flageller un éditeur, qui a publié tous ces livres peu « rentables ».
Philippe Beck a publié l’essentiel de sa poésie chez Yves di Manno. L’éclairage d’un auteur de la collection tel que lui nous a semblé précieux dans le contexte.
entretien
Isabelle Baladine Howald : – Philippe Beck, ma première pensée a été pour Yves di Manno qui disait depuis quelques temps souhaiter trouver un(e) sucesseur(e) pour diriger sa collection, puis pour les poètes (dont vous-même, même si vous pouvez également publier au Bruit du temps) publiés par Yves di Manno chez Flammarion. C’est toujours une catastrophe d’apprendre que l’on n’a plus d’éditeur. Mais il semble que ce soit Flammarion qui ait décidé d’arrêter la collection. Vous qui êtes un poète édité par Yves di Manno et un ami proche, expliquez-nous ce qui se passe.
Philippe Beck : Tout d’abord, je tiens à dire qu’en aucune façon je ne parle ici à la place d’Yves, dont vous avez rappelé l’importance et la générosité. En effet, voilà vingt-cinq ans que j’ai la chance, avec quelques autres, d’être son ami et de bénéficier de sa confiance. Nous avons beaucoup partagé, des malheurs aussi. Nous avons tant parlé, de tout et, nécessairement aussi, de son pessimisme à propos de la place faite à la poésie dans le monde comme il va et, par conséquent, aux éditions Flammarion. Nous nous attendions tous sans doute à la suppression de la collection un jour ou l’autre. Je n’ai pas du tout qualité pour dire « ce qui se passe » et Yves l’a amplement expliqué lui-même, de son point de vue, dans la grande presse notamment. J’apporte ici un simple témoignage du côté des auteurs publiés dans la collection. Il s’agit bien d’un élagage, comme Yves le dit avec précision, et la question est celle de la repousse. Au point de vue de l’éditeur, il faut supposer que les auteurs de la collection, et finalement tous, à moins que certains ne soient sauvés de l’éviction ou de l’arrachement, sont tenus pour des branches mortes dont il faut débarrasser l’arbre de la littérature afin qu’il vive ; évidemment, dans le cas présent, c’est d’abord, sauf erreur, la collection en son entier qui est passée à la tronçonneuse. On pourrait interroger la métaphore dans le contexte, car c’est donc l’arbre de la collection qui disparaît. Cependant, le terreau demeure et le principe d’une terre, c’est, à moins d’être un désert que rien n’irrigue plus, de donner le jour à de nouvelles pousses. Le pessimisme de la raison peut aller avec l’optimisme de la volonté. Il faudrait décrire le terreau de la littérature d’aujourd’hui, et ce n’est pas le lieu ici et maintenant.
I.B.H. : – La question est : quel est le « lieu » de la poésie, quel est le lieu pour la poésie ?
Ph.B. : Roubaud avait sans doute ironiquement raison de soutenir que la poésie n’appartient pas à la littérature… La littérature dominante puise à la fois dans l’idée générale de la poésie (disons, pour faire vite, dans l’idée d’un discours essentiellement rythmé) et la trahit au point de la bannir ; c’est qu’elle est incapable de poème. Le résultat est une sorte de sécession de la poésie, qui risque à tout instant de donner au grand nombre l’occasion de l’oublier et de la rejeter, à défaut d’être capable de la faire réellement disparaître. Car elle occupe un lieu retiré, dont s’inspirent tous les prosateurs ; ils vont même jusqu’à fantasmer que la prose a remplacé la poésie, etc. Le territoire invisible et bien réel des actes poétiques reste inentamé. Aucune coupe sèche n’y pourra rien.
I.B.H. : -On ne peut s’empêcher de lier cet événement à ce qui se passe actuellement dans le monde de l’édition (le transfert de Boualem Sansal qui ressemble à celui d’un footballeur, l’affaire Grasset/Bolloré), et de la librairie, avec des fermetures ou demandes d’aides comme Sauramps à Montpellier ou de nombreux moins grands lieux. Sans parler de Gibert qui demande son redressement judiciaire, ne pouvant plus tenir uniquement avec la vente des livres neufs face l’amenuisement du lectorat et à l’augmentation des ventes de livres d’occasion. C’est une grosse crise (et plus largement un « malaise dans le civilisation ») qui couve depuis des années et qui est en train d’exploser. Cela risque d’aller très vite. Quels profonds changements devons-nous en attendre en profondeur sur plusieurs années car il me semble qu’on n’en est qu’au début ?
Ph.B. : Il s’agit d’une aggravation accélérée : on tient pour un écrivain, et grand pendant qu’on y est, un qui publie des messages, simplement. C’est la prose du monde qui occupe le terrain, voilà tout, et l’époque est, en effet, à l’arasement. C’est le retour du philistinisme simple, allié du philistinisme cultivé.
I.B.H. : – Ce que nous pouvons peut-être espérer, c’est un rebattement des cartes qui change profondément les choses ? Un « chance » à saisir ? Mais comment, et comment pour la poésie plus particulièrement ?
Ph. B. : – Non, les cartes ne peuvent être rebattues maintenant. Le clandestinat (j’en parle depuis plus de vingt ans, car on sentait venir le renoncement et l’abandon) est désormais le régime de la poésie demeurée poésie ou de la poésie vraie. La poésie, même soutenue par les subventions du C.N.L., a toujours été à l’abri des censures éditoriales et Yves a été exemplaire à cet égard, laissant les auteurs manier et remanier leurs livres librement, qu’ils aient été en accord ou non avec sa propre vision du travail poétique. Il s’en est d’ailleurs expliqué, là encore. En somme, c’est aux praticiens du poème d’inventer les modalités de leurs publications (et il y a encore des éditeurs !), mais l’essentiel ne change guère : liberté et clandestinité, solitude sans esseulement, solitude peuplée.
I.B.H. : – Voyez-vous un autre moment de l’Histoire qu’on pourrait culturellement comparer à la sorte d’effondrement auquel nous assistons ?
Ph. B. : – Non. L’aggravation accélérée qui a lieu maintenant est très spécifique. Elle tient à la nouvelle complicité du philistinisme simple (mercantilisme pur, ennemi officiel de la culture, qui sort maintenant son pistolet) et du philistinisme cultivé (ami prétendu d’une culture lui assurant un surcroît de puissance sociale).
I.B.H. : – Il me semble que les auteurs doivent peut-être profiter de cette situation de fragilité pour s’exprimer, prendre place et position, affirmer leur présence ?
Ph. B. : – Sans doute. Ils ne parlent plus beaucoup, sinon au moyen de traités ou de manifestes, parfois. Il n’y a plus guère de discussions publiques, comme c’était le cas il y a vingt ans, à la Maison des écrivains, au Centre Pompidou ou ailleurs. Il y en a encore parfois, au Marché de la poésie, par exemple, grâce à Yves Boudier et Vincent Gimeno.
I.B.H. : – Pas de lamentations, en tout cas, mais encore une occasion de se bagarrer, ce que tous les deux nous ne détestons pas, n’est-ce pas ?! Par quels moyens ?
Ph.B. : – Pas de jérémiades. Bagarre clandestine. Il y a des œuvres, comme avant. Il y a des apparitions. La suppression d’une collection aussi singulière que celle qu’Yves a dirigée bon an mal an, avec la mélancolique ténacité qui a toujours été la sienne (je me rappelle ses échanges désespérés avec Bénézet dans un train, il y a au moins vingt ans), ne change rien à l’essentiel, même si nous la regrettons avec plus de colère que de tristesse. L’époque s’invente des élagages, qui sont des mirages. Les forces demeurent.
I.B.H. : – Que savons-nous de l’avenir ? … Qu’il faut maintenant retrousser ses manches si l’on veut que le monde des livres ne devienne pas un monde disparu ?
Ph.B. : – Elles sont déjà retroussées, en vérité. Il faut des manches et des garde-manches en dépit de tout. Ce n’est pas l’été. C’est un automne continué ; de l’encre se répand, ce n’est pas l’hiver, et le désert n’a pas encore gagné. Il croît, indéniablement. Le siècle à mains est toujours le nôtre.
avril 2026