Françoise Ascal, « Odilon », lu par Isabelle Baladine Howald (III 13, notes de lecture)


Françoise Ascal fait entendre ici les résonances profondes de l’œuvre d’Odilon Redon dans sa poésie, de façon ouverte et libre.


 

 

On le sait, peinture et poésie sont proches, sans doute à cause du silence. Odilon Redon, peintre symboliste (1840-1916) annonçant le surréalisme, est le peintre choisi par Françoise Ascal pour l’accompagner dans sa recherche de réponses possibles à ses interrogations.

 

L’enfant Bertrand, dit Odilon, est un enfant chétif, envoyé dans la campagne landaise où il va grandir libre dans un monde de sensations. Bien plus tard une petite-fille poète découvre sur la lande maritime un monde proche.

Tout au long du livre, deux récits se répondent, sur chaque page : Odilon en haut, la petite-fille en bas, en parallèle, avec du silence/blanc entre leurs textes… Ce ne sont pas les mêmes vies mais ce sont deux enfants qui font en leur temps l’expérience du ciel, de la nature, de la sécheresse ou des embruns. L’ennui peut poindre chez les enfants quand ils sont désœuvrés, les bras ballants, ils se plaignent parfois, l’ennui semblent éteindre pour eux couleurs et sons. Chacun va, à la suite d’une visite au Louvre, commencer à pouvoir incarner son monde, avec les couleurs de la peinture ou celles de la nature. Chacun commence à pouvoir se représenter son monde, émerveillé de cette possibilité. Il faut trouver sa forme, « son effet » dit Mallarmé cité par Françoise Ascal.

La jeune poète découvre que le monde dans son ensemble n’est pas connaissable, le jeune peintre expérimente les limites du réel, chacun cherche, emprunte des voies sans issue, recommence ailleurs, parfois dans une teinte mystique pour Odilon comme pour Françoise Ascal sous des motifs toutefois un peu différents, toutefois reliés en profondeur par les réflexions sur la sagesse et le vieillissement. Mais la question du deuil est la plus importante : « trop de morts en si peu de temps » pour Odilon Redon, « Sortir du deuil, ne le peux ni ne le veux » pour Françoise Ascal. Se poursuit ce chemin de l’âge le long des vies parallèles, et s’ouvre ce que peuvent les fleurs et la musique durant les deuils. Le temps d’un acquiescement est venu.

 

La femme poète laisse alors, dans un mouvement ample, passer devant elle le peintre, auquel elle s’adresse : « Odilon/j’ai fait silence pour rejoindre ton œuvre ».

 

Le mouvement d’adresse, d’écoute, d’échos, sont d’une grande simplicité, ouverts et lumineux.

Aucun discours, juste ce parallèle en pente douce, attentif et interrogatif.

 

S’il reste une anémone, ou un pavot, ou une glycine, quelque chose sera toujours sauvé.

 

Isabelle Baladine Howald

 

Françoise Ascal, Odilon, Atelier Chamfleury, 2026, 38 p., 15€

Pour se procurer le livre :

Alain Roger : 1 bis rue Vieille église 14123 Fleury sur Orne,

alainrogerfraisse@gmail.com

33785542049

 

 

Paraît simultanément du même auteur : Un ailleurs dans l’ici, l’herbe qui tremble, 2026, 48 p., 14 €

 

Tu vis en osmose avec ce qui t’entoure »

 


Une odeur d’humus règne dans ma mémoire. (p. 11)

 

 

Tu sais dessiner avant de lire.
… sur le papier blanc, prémonitoires, les premiers « noirs » apparaissaient. Esquisses de paysages, croquis d’arbres malmenés par la tempête, tu es poussé par une force intuitive qui t’arrache au quotidien.


A la presque fin d’une vie, c’est encore possible d’éprouver sous ses doigts la plasticité d’une pâte à modeler. Mémoire d’un temps d’avant les mots. (p. 14)



Ta nature inquiète te porte aux questions métaphysiques. Tu as le goût du mystère. Tu te tiens dans l’équivoque, scrutes les doubles ou triples aspects de l’apparence, « formes qui vont être ou qui seront selon l’état de regardeur ».


Et moi qui dialogue avec toi en silence, moi avenue au bout du chemin, où en suis-je ?
En quel point de la courbe qui me ramène d’où je viens ?
Lestée de quel savoir ?
(p. 18)



Le jeu sans fin des ombres et des lignes détermine ce que tu appelles un « art suggestif ».
… il ne faut rien définir, insistes-tu.
Que l’on regarde tes dessins comme on écoute de la musique.
En se tenant loin du langage réducteur.


Quelques papillons voltigent autour d’un visage pensif. Du fond piqueté d’étoiles, monte une mélodie venue d’un piano lointain. Est-ce Debussy que j’entends, égrenant ses notes comme des reflets mouvants sur la surface d’un étang oublié de mon enfance ? (p. 25)



Soudain les morts, trop de morts font une haie.
Il se dressent devant toi et cachent le bleu du ciel.
Comment sortir du deuil ?


Sortir du deuil je ne le peux ni ne le veux. Pas de travail du deuil. Pas d’apaisement, pas de consolation. (P.32)


Odilon, j’ai fait silence pour rejoindre ton œuvre.


Poesibao a publié d’autres extraits de ce livre.

Image : Odilon Redon, Mon portrait (1867), huile sur bois, Paris, musée d’Orsay.

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